Mali: le prix de l’illusion martiale
Le Mali traverse aujourd’hui l’une des zones de turbulences les plus critiques depuis les coups d’Etat de 2020 et de 2021. Alors que les promesses de « refondation » et de souveraineté retrouvée portaient les espoirs d’une population meurtrie par une décennie de crises, le constat actuel est celui d’une fragilité aggravée. Si l’aspiration à l’indépendance stratégique est légitime, l’analyse froide des faits suggère que l’erreur fondamentale du pouvoir de transition à Bamako réside moins dans le choix de ses partenaires internationaux que dans son renoncement brutal à l’ingénierie politique au profit d’une option militaire exclusive.
Le tournant majeur de cette déstabilisation est sans conteste la dénonciation de l’Accord pour la paix et la réconciliation au Mali, issu du processus d’Alger de 2015. Ce texte auquel ont souscrit toutes les mouvances maliennes sous supervision internationale, constituait l’unique architecture politique capable de lier les destinées du Nord et du Sud du pays sans passer par le fracas des armes. En tournant le dos à ce compromis historique, Bamako a libéré les forces centrifuges qu’il était censé contenir. Ce qui était un conflit politique censé être résolu par le dialogue est redevenu une confrontation existentielle où chaque camp joue son va-tout, même si le droit penchait vers les mouvances du Nord, trahi par une posture unilatérale aveugle du Sud.
Cette dérive est accentuée par un opportunisme diplomatique qui s’est avéré être un calcul à courte vue. En cherchant à s’aligner sur le Maroc, le régime de Bamako espérait sans doute trouver un contrepoids régional et un soutien politique nouveau. Cependant, cette main tendue vers Rabat n’a produit que des désillusions. Loin d’apporter les solutions sécuritaires ou économiques escomptées, ce rapprochement a surtout servi les intérêts géopolitiques du makhzen, marocain, tout en isolant davantage le Mali de son environnement géographique immédiat et naturel. En misant sur un partenaire éloigné des réalités de terrain du Sahel, la junte a sacrifié sa relation avec l’Algérie, pivot historique de la médiation, pour une alliance de façade qui n’a fait qu’accentuer l’image d’un régime aux abois, prêt à tout pour sa survie symbolique. En parallèle, les diatribes sporadiques contre l’Algérie dans les arènes internationales, d’instigation marocaine, n’ont fait que conforter l’idée que le pouvoir de Bamako est en plein errance.
L’option de la force, érigée en dogme, se heurte aujourd’hui à la réalité du terrain. L’histoire récente montre qu’en matière de lutte contre l’asymétrie terroriste et les revendications identitaires, la victoire militaire totale est une chimère. En privilégiant les colonnes de blindés sur la négociation, le pouvoir s’est enfermé dans une spirale de violence qui épuise les ressources d’un État exsangue. Le blocus récent de Bamako et l’insécurité galopante témoignent que la militarisation de la crise n’a fait que déplacer les lignes de front sans jamais les stabiliser.
L’impasse du régime est aussi économique et sociale. En s’isolant des mécanismes de médiation régionale et en cristallisant les tensions avec ses voisins protecteurs, le Mali se prive des leviers nécessaires à sa reconstruction. L’Accord d’Alger offrait une « soupape » de sécurité qui distinguait les revendications territoriales des menaces terroristes globales. En amalgamant tous ses opposants, Bamako a volontairement poussé des acteurs disparates vers des alliances de circonstance périlleuses. L’offensive menée par le FLA, laïque, avec le JNIM, islamiste, en est la parfaite illustration.
Or, il est encore temps pour le pouvoir malien de comprendre que la souveraineté du Mali ne se mesure pas à la puissance de son feu, mais à sa capacité à maintenir la cohésion de son tissu social. Revenir à l’esprit de l’option politique et reconnaître que la paix ne peut être imposée par le haut sont les seules voies de sortie. Sans ce virage pragmatique, le Mali risque de rester ce pays en sursis, où chaque victoire tactique apparente cache en réalité un enlisement stratégique profond. Le salut du Mali ne viendra pas du champ de bataille, mais de sa capacité à réinventer un contrat social inclusif qui tient compte de la dimension de l’accord salvateur de 2015.