-- -- -- / -- -- --
Nationale

Mahmoud Boudarène : «Réprimer sévèrement les violences contre les femmes »

Mahmoud Boudarène : «Réprimer sévèrement les violences contre les femmes »

C’est à l’école que devrait être consacré le respect de la femme. C’est cette sentence que Mahmoud Boudarène, psychiatre et auteur, a développé dans cet entretien au Jeune Indépendant.

Le psychiatre s’est attardé sur les origines de la violence à l’égard des femmes et qui, selon lui, remontent à l’aube de l’humanité. « En effet, à leur origine, les sociétés humaines considéraient la femme comme un bouc émissaire et en faisaient un objectif sacrificiel ; une violence sacrée qui avait pour objectif de conjuguer celles-ci aux autres violences qui pourraient mettre en danger de disparition la communauté. Si les sociétés humaines ne procèdent plus, de nos jours, au sacrifice de la femme, cette dernière n’en est pas moins le maillon faible. Elle conserve dans l’organisation des sociétés traditionnelles un rang inférieur à celui de son homologue masculin et continue d’être l’objet de toutes sortes de violence plus ou moins apparentes », a-t-il indiqué. 

« Ainsi, si les sociétés occidentales ont relativement évolué et mis en place des mécanismes sociaux qui protègent de toutes formes d’agression le sujet de sexe féminin, dans notre société, les pesanteurs sont encore présentes. Elles pèsent sur le destin de la petite fille et de la femme en devenir. Il est vrai que la petite fille n’est plus, aujourd’hui, enterrée vivante, mais il n’y a pas si longtemps encore, les familles préféraient « que celle-ci soit, à sa naissance, jetée avec la paille.

Les femmes, en ce temps-là, n’avaient pas de draps, elles accouchaient sur de la paille ». Ce propos du terroir témoigne du désir commun du meurtre symbolique de la petite fille, une forme de violence extrême qui habite les mœurs de la société traditionnelle, et qui est intégrée par tous, y compris par les femmes elles-mêmes, comme un argument de protection pour le groupe social. Celui-ci a, en effet, besoin dans ses rangs, pour des raisons économiques et de pouvoir notamment – pour sa survie –, de sujets de sexe masculin », a-t-il poursuivi.

Le psychiatre a cité une expression qui résume la situation de la femme par rapport àl’homme. « C’est ton frère que Dieu te le garde. Une réplique de la mère de Fouroulou – ce personnage de Mouloud Feraoun dans le Fils du pauvre – à la sœur de ce dernier quand celle-ci est allée se plaindre de son frère cadet qui venait de la frapper. Voilà une autre expression traditionnelle qui met en relief l’obligation pour la petite fille d’une soumission future et inconditionnelle au sujet de sexe masculin, et l’apprentissage de l’homme en devenir (le petit garçon) à la domination de la femme », a-t-il expliqué. 

 

Les associations et la société civile s’impliquent 

Par ailleurs, sur un autre registre, le docteur a salué le rôle des associations et de la société civile qui militent contre ce phénomène qui gangrène la société, précisant que le fruit de leur combat est là et que les violences faites aux femmes dans la cité, sur leur lieu de travail ou dans leur milieu familial, sont aujourd’hui dénoncées et les pouvoirs publics mis devant leurs responsabilités. 

A ce propos, il a affirmé : « Il reste que la société doit évoluer. Il appartient au mouvement associatif d’aller vers celle-ci pour l’amener à changer son regard sur la femme et sur la place que cette dernière occupe au sein de la communauté, et à l’Etat de mettre en place les conditions indispensables pour que le sujet de sexe féminin puisse évoluer sans contrainte et librement à l’intérieur de son foyer, dans la cité et dans le milieu du travail. 

De ce point de vue, des efforts ont été faits, notamment sur le plan de la loi, cela est indéniable. Toutefois, les pesanteurs sociales – je l’ai souligné plus haut – sont ce qu’elles sont et l’Etat, qui ne manifeste pas suffisamment d’audace, n’investit pas les efforts indispensables, en particulier sur le plan pédagogique, pour amener la communauté à changer. Du chemin reste sans doute à parcourir. »

La femme est une mineure à vie 

Au plan juridique, en réponse à une question relative aux dispositions nécessaires prises par les pouvoirs publics pour endiguer ce fléau, le Dr Boudarène a précisé que si les violences faites aux femmes sont fréquentes dans la société, c’est parce que les femmes, de façon convenue, sont sous la dépendance et la domination des hommes. « Ces derniers, forts de leur mentalité légitimée par les valeurs patriarcales, succombent plus facilement à la tentation du passage à l’acte violent », a-t-il relevé.

« La Constitution algérienne, par son article 29, consacre l’égalité des deux sexes et ouvre, en principe, aux personnes de sexe féminin, par ses articles 31 et 31 bis, toutes les portes nécessaires à leur épanouissement dans la vie sociale, économique et politique. Néanmoins, le code de la famille par ses articles 11 et 12 vient, en violation de la loi suprême, c’est-à-dire la Constitution, contrarier cet objectif et faire des femmes des personnes qui doivent être sous la tutelle du père ou d’un membre de la famille, en particulier quand elles doivent se marier.

Une entrave à leur liberté d’être humain, une violence institutionnelle qui valide la violence sociale qui leur est infligée. Situation inédite. Dans les faits, la femme algérienne peut être députée et légiférer, être juge et rendre la justice, être avocate et veiller à la bonne application de la loi, être ministre et avoir des subordonnés masculins qu’elles commandent… Tout cela en étant une mineure à vie. Ceci crée une situation improbable, une permanente injonction paradoxale, une violence psychologique indicible qui accroît la souffrance », a-t-il soulevé. 

S’agissant des solutions envisageables, le psychiatre, qui qualifie le phénomène de la violence de problème de société, de culture et de mentalité, a estimé qu’il est impératif que la société évolue et qu’elle se civilise en quelque sorte, et que l’homme se rende compte que la femme est un être humain point par point identique à lui-même et son égal. « Il faudrait que la société algérienne s’apaise et que la violence ordinaire, c’est-à-dire celle qui s’exprime au quotidien, disparaisse », a-t-il dit avant d’enchaîner : « Il faut d’abord lutter contre la violence sociale qui s’est emparée de notre société. L’école, le mouvement associatif et la société civile ont un rôle fondamental à jouer dans ce domaine. »

Le Dr Boudarène est revenu sur l’école, qui a un rôle important – peut-être le premier – à jouer à condition, bien sûr, de la libérer de la matrice idéologique qui fait de la femme un être inférieur qui doit être sous la domination de l’homme. « C’est à cette institution républicaine que revient la mission d’insuffler à l’élève, citoyen de demain, les valeurs d’égalité entre les deux sexes, et c’est sur les bancs de l’école que le petit garçon doit apprendre à respecter la petite fille qu’il côtoie quotidiennement.

Force est de constater que les programmes scolaires ne sont pas dans cet état d’esprit. L’enfant, auquel on apprend avec quelle longueur de bâton l’homme doit battre sa femme ou encore de quelle façon lapider ou égorger une femme qui se rend coupable d’adultère, ne peut pas, demain, ne pas considérer la femme comme une coupable potentielle. Il faut que l’école cesse de distiller le venin de l’intolérance vis-à-vis de la femme qui fait d’elle un être pervers, source de vices de toutes sortes, un diable qu’il faut combattre en permanence », a-t-il affirmé.

En guise de conclusion, le Dr Boudarène a estimé qu’il faut réprimer durement tous les actes de violence commis à l’encontre des femmes. Et, de ce point de vue, procéder à l’introduction dans le code pénal de « la notion des violences faites aux femmes, et en particulier la violence conjugale », dans ses chapitres consacrés aux crimes et délits contre les particuliers constitue une avancée considérable. « La société algérienne ne trouvera pas son épanouissement et ne s’apaisera pas si elle continue à humilier les femmes en les forçant à la soumission et à la domination éternelle de leur homologue masculin. « L’évolution de la société est nécessaire, c’est une exigence civilisationnelle », a-t-il conclu.

 

 

Email
Mot de passe
Prénom
Nom
Email
Mot de passe
Réinitialisez
Email