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Culture

Lynda-Nawel Tebbani : «Dans mon roman le lieu quitté devient la personne quittée…»

Lynda-Nawel Tebbani : «Dans mon roman le lieu quitté devient la personne quittée…»

Paru aux éditions Media Plus, le premier roman de Lynda-Nawel Tebbani est un condensé de poésie et d’émotions fortes. C’est un espace où se confondent la musique andalouse, les chagrins d’amour et le désir. Le narrateur fait appel au Maalouf pour voyager dans les méandres de la poésie chantée. 

Des émotions changeantes, tout comme les rythmes et les modes de la musique andalouse. Il s’agit d’une histoire d’amour impossible et surtout d’une passion incommensurable pour le Maalouf.

L’auteure, nous offre un roman intemporel où les personnes se confondent avec les lieux. Il s’agit de parcourir la partie silencieuse de la douleur. Docteur en littérature, Lynda-Nawel Tebbani nous présente son roman où elle met en exergue ce récit de chagrin et de douceur.

Le Jeune Indépendant : Vous vous êtes basée sur deux éléments pour l’écriture de votre roman, à savoir les lieux et le Maalouf. Il faut dire aussi que vous avez joué sur l’intemporalité. Pourquoi ce choix ?

Lynda-Nawel Tebbani : Mon roman veut mettre en avant les sentiments de la nostalgie et de la douleur qu’inflige l’absence. Ce sont les éléments poétiques que l’on trouve dans les textes même des Nawbate andalouses.

Dans mon roman le lieu quitté devient la personne quittée. Ainsi, se souvenir de la ville, c’est se souvenir de la personne qui y vit. C’est à dire avec qui on a vécu et aimé.

L’intemporel appelle à l’immatériel : la mémoire, le souvenir et l’absence sont inaccessibles et dès lors, intouchables. On ne peut les trahir même après la perte. Ainsi, l’intemporel que vous convoquez s’explique par le fait que les deux personnages sont obsédés par la musique qui est dans leur âme, leur amour et surtout dans leur cœur. Ils ne peuvent y échapper et en cela, le temps qui passe ou se perd, ne peut l’effacer.

Le personnage principal n’a pas de nom, on le connait à travers Zayna qui lui voue une passion particulière. Quel est le but de cette ambigüité ?

Pourquoi nommer l’absent ? Les deux personnages ne sont pas nommés, ils n’ont pas de noms, des surnoms tout au plus, car leur nom n’a pas d’importance, c’est la place – le lieu – qu’ils occupent qui l’est.

Leur nom n’est qu’une caricature mais leur absence et leur obsession sont bien réelles. J’ai voulu justement jouer de ce jeu. L’absent innommé est pourtant, toujours, là.

Vous avez célébré la musique andalouse à travers un roman. Une raison particulière ?

Tout simplement, parce que l’amour et ses douleurs sont célébrés dans le Maalouf. De plus, mon roman, obsédé par Constantine et la qacida Men djat forgetek, ne pouvait échapper à cette célébration. Peut-on convoquer Constantine sans sa musique ? Peut-on parler d’amour sans y imposer le rythme de ses mouvements émotionnels ?

Les textes des poèmes-chantés sont eux-mêmes une histoire, des histoires souvent impossibles – la figure du raqib- ou perdues. Mon roman d’un amour impossible n’est que miroir des textes chantés dans la tradition andalouse adaptés, somme toute, à une histoire plus contemporaine et plus actuelle ; mais, les douleurs y sont semblables, les émotions les mêmes.

La célébration du Maalouf ensuite, c’est surtout la célébration de la qacida Men djat forgetek qui est l’une des plus majestueuses à mes yeux sur la perte de l’être aimé après Frag Ghazli. Et j’ai voulu jouer – au double sens du mot, jeu ludique et jeu musique comme partition – sur cette qacida pour montrer dans un quotidien contemporain comme une vieille qacida maalouf garde sens et vie dans une histoire d’amour banale entre un homme et une femme.

Les thèmes de la douleur et de la séparation sont récurrents. Est-ce qu’il s’agit de la représentation de la musique andalouse ?

C’est un mimétisme direct, la douleur de la séparation et la quête des retrouvailles sont les tropes mêmes des poèmes-chantés andalous. Et le choix des vers que j’ai fait pénétrer dans le récit sont là pour le rappeler.

Leur présence s’explique par le fait que la souffrance, que j’aurais pu décrire en des dizaines de pages, s’essoufflait dans le silence et seul un vers ou un hémistiche d’un poème-chanté d’une Nawba pouvait venir rendre sens à la peine de Zayna ou de son aimé.

Se séparer comme se sépare l’archet du rbab, comme se sépare le doigt de la corde pincée pour mieux rappeler que rien ne s’oublie puisque malgré le silence reste la musique et son chant. Les personnages devenus silencieux, c’est le Maalouf qui chante pour eux les mêmes douleurs, les mêmes peines…

L’éloge de la perte nous fait voyager dans trois villes : Alger, Paris et Constantine. Que représente ce triangle pour vous ?

Pas pour moi, mais pour les personnages… Une sorte de lieux de perdition. Un triangle des Bermudes émotionnel ! Ils ne se rencontrent jamais et se retrouvent dans les souvenirs de l’un dans la ville de l’autre et inversement.

Paris et Constantine sont le lien essentiel et Alger la traitresse-voleuse qui vient enlever l’aimé. Ensuite, il y a aussi l’errance amoureuse, de ville en ville, se chercher, se quêter, se perdre, se retrouver… Comme la carte du tendre marquée cette fois-ci par la poésie andalouse.

Vous êtes docteur en littérature. Votre passion pour la musique andalouse est indéniable. Comptez-vous publier des essais sur ce sujet ?

Effectivement, j’ai une réelle passion pour la musique andalouse. J’ai coutume de dire que l’andalou est un mode de vie. Et l’andalou est mon mode. Zidane, de préférence ! Il ne s’agit pas, seulement, d’une musique mais bien d’un patrimoine, d’une richesse multiséculaire, d’un trésor qu’il est nécessaire de préserver, de perpétuer et de rendre pérenne.

J’ai déjà travaillé sur différents projets à ce sujet, notamment avec le CNRPAH pour un colloque lors de Constantine Capitale de la culture arabe et récemment au Centre des Etudes Andalouses de Tlemcen, où j’ai traité de la nawba dans la littérature algérienne. Mais, il est vrai qu’au-delà d’un exercice de style et d’écriture, j’ai en tête des projets liés à la musique andalouse, tout particulièrement ses textes.

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