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Lokman Bouider, Admin de Fake News DZ « Le meilleur antidote contre la désinformation est l’esprit critique ».

Lokman Bouider,  Admin de Fake News DZ « Le meilleur antidote contre la désinformation est l’esprit critique ».

Les Fake News, sont devenus l’ombre des usages numériques, en particulier depuis l’avènement du Hirak le 22 février 2019. 

Depuis déjà un an, propagande, manipulation, désinformation, mais aussi complotisme ont fortement alimenté le paysage numérico-médiatique algérien. La boulimie informationnelle depuis le début du Hirak jusqu’au fin 2019, a causé 800 infox selon les co-admin de la page Fake News DZ. La dictature du nombre et du like nous impose-t-elle aujourd’hui un behaviorisme de tromperie voire de l’acceptation de la tromperie ?
Fake news DZ, une page facebook qui compte 150.000 abonnés, est une page de fact cheking (vérification de l’information de la fiabilité de l’information), créée depuis Paris, par deux étudiants Algériens Nassim et Lokman Bouider, le 06 avril 2019. Dans cet entretien au Jeune Indépendant, Lokman Bouider, livre son analyse sur ce phénomène qui manipule les algorithmes des réseaux sociaux.

Vous avez crée une page de ré-information en déconstruisant les Fake News, pouvez-vous nous donner une brève définition, la votre, des Fake News.

Lokmane Bouider : Si on veut donner une définition un peu conventionnelle à ce phénomène on peut dire que fake news (en français fausse nouvelle) est tout simplement un mensonge ou une fausse affirmation, propagée dans le but de tromper un auditoire et manipuler son opinion, par exemple pour servir une idéologie, ou dénigrer une idéologie opposante. Cette définition un peu classique du mot fake news me paraît néanmoins partielle, car pour moi, une fausse information pourrait aussi être le résultat d’une mauvaise interprétation de l’information ou d’une erreur dans sa transmission. L’intention de tromper n’est donc pas un élément déterminant pour qualifier cette information de “fake news”.
Aussi, je trouve que cette définition “n’est pas trop à la page”, car elle n’inclut pas par exemple les infox propagées sur le net avec comme but de récolter un maximum de cliques sur le site diffuseur et gagner de l’argent sur des produits publicitaires, l’objectif ici n’est clairement pas de manipuler une opinion, c’est plus un objectif financier qu’idéologique.

Les Fake News ont toujours existé. Mais avec les réseaux socionumériques, on constate une forte émergence de ce phénomène. Selon vous, pourquoi les usagers des RSN répercutent et partagent l’infox ?

Un usager des RSN n’est pas un journaliste, il ne rend compte à personne, il n’est pas tenu de respecter une charte d’éthique, et il peut même bénéficier de l’anonymat le plus total sur les RSN, tous ces éléments favorisent, de mon point de vue, l’émergence des fausses informations. Cela devient plus parlant dans un contexte politique tendu comme celui que nous vivons en ce moment en Algérie, car cet usager peut devenir facilement un militant actif, prêt à tout pour défendre son opinion politique, même en ayant recours à la tromperie, car il est convaincu que sa cause est juste et que la fin justifie les moyens. D’ailleurs en parlant de ça, je pense à ces pages Facebook de divertissement qui se sont transformées en quelques jours en machines de propagande servants les différents courants politiques.

Sinon, il y’a aussi cette défiance d’une partie de la population vis à vis des médias traditionnels, qui les poussent à aller chercher l’information sur des RSN.

Souvent ces gens ne vont pas chercher l’information fiable, mais plutôt celle qui les conforte dans leurs opinions. Ces gens deviennent à leur tour des relais des fausses informations. Un autre piège dans lequel tombent souvent les usagers des RSN, et qui les incite souvent à partager des fausses informations sans vérification, c’est quand le volume de partage et d’interaction autour de l’information est très important : Parfois inconsciemment on pense qu’une information parce qu’elle est largement partagée, elle doit forcément être vraie, ce qui est totalement faux, c’est plutôt le contraire qui est souvent vrai : selon une étude publiée dans le magazine Science, les Fake News se répandent six fois plus vite qu’une nouvelle vraie ou fiable, car selon la même étude, les fausses nouvelles font souvent appel à l’émotion pour capter l’attention (peur, dégoût, surprise…), ce qui les rend plus originales que les vraie infos.

Vous dites que l’usager des RSN n’est pas journaliste, mais aujourd’hui on trouve que même les journalistes tombent dans le piège des Fake News et pourtant ils ont bel et bien une éthique à respecter ?

Effectivement beaucoup de médias qu’ils soient publics ou privés tombent dans le piège des Fake News et parfois ce sont même ces médias qui sont à l’origine de la désinformation. A mon sens cela est dû principalement à deux éléments : d’une part, l’incompétence de certains journalistes et leur manque de professionnalisme. D’autre part, et c’est le cas le plus grave : quand la désinformation est volontaire, autrement dit, quand un média est instrumentalisé à des buts de propagande, au service d’une idéologie ou un courant politique ou en faveur d’une personne ou d’un groupe de personnes.

On ne peut pas parler dans ces conditions, d’éthique journalistique ou de conscience professionnelle, car on est face à des « mercenaires de l’information ».

Pour donner un exemple du manque de professionnalisme de certains nos médias, je citerai un constat qui m’a vraiment marqué durant les quelques mois que j’ai passé à les suivre sur les réseaux sociaux : il s’agit de leur façon de réagir quand ils se rendent compte de la non véracité de l’information qu’ils ont diffusé sur les réseaux sociaux. Souvent le journal ou la chaîne se contentent de supprimer la publication sur sa page (ou son site internet) sans pour autant rectifier le tir en publiant une correction ou un démenti.

Sommes-nous donc en totale rupture avec le questionnement, autrement dit la réflexion critique ?

D’abord, il faut qu’on accepte qu’à l’origine, la culture du questionnement n’est pas très développée dans notre société, cela est peut-être lié à notre système éducatif qui ne favorise pas le développement de l’esprit critique chez l’individu.
En théorie, les moyens de communication et les réseaux sociaux sont censés être un atout majeur pour l’accélération de l’apprentissage des individus. Mais en réalité, cela dépend de l’usage qu’on en fait : l’abondance de l’information quand elle n’est pas accompagnée d’une capacité à trier et filtrer le bon renseignement devient un véritable problème. Avant, les Etats ont instauré des autorités de contrôles dont la mission était de surveiller le contenu diffusé par les médias traditionnels. Dans l’univers des réseaux socio-numériques un tel dispositif n’a aucun intérêt, la preuve, le dispositif de signalement mis en place par Facebook existe depuis quelques années déjà et les Fake News continuent de circuler en toute liberté sur ce réseau. C’est pour cela que je ne cesse de marteler, que le meilleur antidote contre la désinformation c’est l’éducation de l’individu à l’esprit critique.


Lors d’un entretien avec la BBC, vous avez déclaré qu’il n’y a pas plus facile que de démystifier les fausses informations, et que c’est aussi simple qu’une recherche sur Google. Pourquoi les usagers des RSN ne prennent ils pas la peine de vérifier tout simplement l’information ?

L’entretien avec la BBC a été réalisé avec Nassim le co-admin de la page, et je pense qu’il voulait dire que la plupart des Fake News que nous traitons sur notre page sont faciles à détecter, ce qui est effectivement le cas. Il ne faut surtout pas prendre cette phrase comme une généralité et comprendre que touts les Fake News sont facilement détectables.
Pour revenir à votre question, d’abord, les usagers des réseaux sociaux n’ont pas tous les mêmes objectifs, il y’en a ceux qui sont là pour chercher une information juste, et font l’effort de vérifier l’information ou du moins choisir des sources d’information jugées fiables sur des bases objectives, bien qu’ils soient honnêtes dans leur démarche, ils ne sont pas à l’abri de consommer de l’infox car on ne peut pas tout vérifier.
Mais il y’a une deuxième catégorie des usagers des réseaux sociaux qui sont ceux qui cherchent l’information qui les arrange et qui les conforte dans leur opinion, et c’est là le plus grand danger des RSN à mon sens, car généralement les gens qui s’abonnent à des pages de propagande sont souvent dans une sorte de bulle et à force d’être submergés par les mêmes informations, cela devient pour eux une réalité absolue, et toute information qui va à l’encontre de leur conviction est systématiquement rejetée même quand elle s’appuie sur des preuves.

Depuis l’avènement du Hirak, les Fake News ont submergé les RSN en Algérie, Pourquoi ?

Cela est dû principalement à deux phénomènes, le premier c’est l’accroissement des interactions autour des sujets politiques sur les réseaux sociaux durant cette période, les gens s’intéressent de plus en plus à ce qui se passe sur la scène politique, ils partagent des publications, ils commentent pour donner leurs avis et réagissent avec des likes …etc., et tout cela encourage des pages a créé du contenu sensationnel pour gagner de la visibilité et de l’influence sur la toile au détriment de la qualité et la fiabilité de l’information.
Le deuxième phénomène, on l’a observé quelque temps après le début du Hirak, il est lié à la divergence des avis politiques, par exemple sur les revendications du mouvement, sur les leaders potentiels, sur le projet de société visé… l’exemple le plus parlant d’ailleurs, c’est le débat autour de l’organisation de la présidentielle du 12/12/2019, quand nous avons assisté à une sorte de guerre virtuelle entre ceux qui étaient pour les élections et ceux qui étaient contre…
Dans ce contexte politique tendu, les RSN répondent parfaitement au besoin des militants comme à celui d’un simple usager : d’exprimer haut et fort ses convictions mais surtout d’essayer d’influencer l’opinion de l’autre et pour y parvenir, tous les moyens sont bons y compris le mensonge.

À ce titre je précise que nous avons recensé approximativement 800 infox depuis le début du Hirak jusqu’à fin décembre 2019.

Je précise qu’a travers l’expérience Fake news DZ, et en essayant d’analyser le comportement de l’usager algérien des RSN face aux informations diffusées sur les réseaux sociaux, j’ai été parfois surpris par certaines réactions face à un mensonge avéré. On trouve par exemple une catégorie de personnes qui refuse de croire au démenti présenté, preuves à l’appui, car tout simplement la fausse information l’arrange, ces personnes essaye donc de la justifier par un raisonnement acrobatique, mais même en l’absence d’argument, il est hors de question pour eux de changer d’avis. Sinon on tombe parfois sur des cas où la personne conteste le démenti, non pas parce que l’information de base est juste mais parce qu’il/elle la considère comme “positive”, je m’explique, si l’information tout en sachant qu’elle est fausse comme du bénévolat, ou la solidarité par exemple, certaines personnes participent à sa propagation et s’opposent à toute tentative de la démentir pour la simple raison qu’elle « repose sur une bonne intention »

Vous avez créé une page, Fake News DZ. On ne peut pas ne pas vous posez la question sur vos motivations dans cette démarche.

Notre première motivation était de sensibiliser les usagers des réseaux sociaux sur l’ampleur du phénomène en donnant des exemples sur les manipulations qu’on voit tous les jours, non seulement sur les réseaux socio-numériques mais aussi sur des médias traditionnels (y compris des médias publics).
L’idée est venue avec le début du Hirak, comme une bonne partie des Algériens j’étais très branché sur Facebook durant cette période, mais ma première préoccupation était le nombre d’infox qui circulait… je ne voulais surtout pas que ce beau mouvement populaire, soit gâché par une campagne de désinformation organisée.

On parle de “mouches électroniques”, de “trolls” comme forme de cyber-guerre surtout depuis le 22 février 2019. Comment pourriez-vous décrire le rôle de votre page dans le réajustement de la réflexion des usagers et le traitement de l’information ?

Il faut être réaliste, on sait qu’il est impossible de débusquer tous les Fake News, et même quand on publie des démentis, ces derniers n’atteignent qu’une partie de la population qui “consomme” la fausse information. Notre projet n’est donc pas d’éradiquer la désinformation sur les RSN, mais plutôt de sensibiliser et créer le déclic chez certains usagers pour commencer à prendre l’information circulante sur ces réseaux avec précaution et la vérifier systématiquement. Le but aussi c’est de discréditer certains medias, personnalités et pages populaires dont les Fake News sont devenues un fond de commerce.

Pensez-vous que l’éducation aux médias demeure aujourd’hui un enjeu majeur dans la lutte contre les Fake News ?

Absolument, d’ailleurs, certains pays européens ont déjà franchi le pas, l’amplification de l’esprit critique et l’enseignement des techniques de traitement de l’information devraient être enseigné aux élèves/étudiants avant même qu’ils soient autorisés à utiliser des réseaux sociaux.

Pour vous, le Fact cheking deviendra-t-il, un jour, un reflex dans la culture numérique des usagers algériens ?

Je pense que les choses ne risquent pas de changer sans un effort pédagogique considérable, mené par les pouvoirs publics en urgence et sur le long terme.

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