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Culture

Littératures africaines : Redonner voix aux esclavagisé

Littératures africaines : Redonner voix aux esclavagisé

Dans l’espace Esprit Panaf, Frantz-Fanon, du 28e du Salon international du livre d’Alger (SILA), les chercheurs et lecteurs ont plongé, dimanche, au cœur de la thématique : « Libérer les représentations du passé pour repenser l’avenir », à propos de l’esclavage en littérature. Animée par les universitaires Benaouda Lebdai et le professeur américain à l’université d’Alabama, de Louisiane, Maxime Vignon, la rencontre a interrogé la manière dont les auteurs s’expriment par leurs textes, pour faire mémoire d’une tragédie historique, réparer l’humain et transmettre la dignité des victimes. Entre histoire, langage et justice symbolique.

D’entrée de jeu, le Pr Benaouda Lebdai a fait ressortir la densité et la complexité du sujet : « L’esclavage est une tragédie humaine dont les conséquences historiques et symboliques demeurent profondes ». Rappelant les débuts de la traite transatlantique au XVe siècle et l’organisation du commerce triangulaire par les puissances européennes, il a souligné « l’étendue de cette violence raciale » qui a déporté des millions d’hommes, de femmes et d’enfants, « extirpés de leurs racines pour être réduits à un état d’objet ».

Selon lui, nombreux sont les romanciers qui écrivent pour « calmer la douleur et dénoncer l’inhumain ». Il a, d’abord, évoqué deux textes du XIXᵉ siècle — les récits autobiographiques de Frederic Douglass et Harriet Jacobs — qui figurent parmi les premières voix d’esclavagisés à témoigner de l’intérieur, selon ses propos termes. Dans le même esprit, le Pr Benaouda Lebdai a, entre autres, rappelé deux figures de la littérature testimoniale de l’esclavage : Olaudah Equiano, affranchi du XVIIIᵉ siècle auteur de The Interesting Narrative of the Life of Olaudah Equiano, et Solomon Northup, dont le témoignage Twelve Years a Slave a été adapté au cinéma en 2013 par Steve McQueen.

Il convient de souligner que le chercheur a précisé que le terme « sauvage » a été employé par les deux camps : « Européens et Africains se sont mutuellement attribué cette désignation ». Le chercheur a également attiré l’attention sur l’évolution du vocabulaire : « Le terme esclave porte une dimension essentialiste. On lui préfère, aujourd’hui, esclavagisé, qui renvoie à une condition imposée, non à une essence ».

Il a, enfin, indiqué que « des penseurs européens comme Voltaire et Rousseau avaient condamné cette pratique », et que les écrivains contemporains poursuivent ce travail critique « dans un devoir de mémoire nécessaire à la construction d’un avenir meilleur ».

Libérer les histoires du prisme occidental

Pour Maxime Vignon, la mémoire de l’esclavage constitue « une plaie que le temps n’a pas refermée » et « une épreuve de déshumanisation à base raciale », mais la création littéraire permet de dépasser le trauma : « Par la force de la langue, les écrivains recréent un espace symbolique où la dignité se reconstruit. La mémoire n’est pas une prison, c’est un laboratoire de reconfiguration mémorielle ».

Selon ses déclarations, il s’agit également de « libérer les histoires du prisme occidental », de « rendre visibles les victimes que l’histoire officielle a gommés » et de montrer que la transmission littéraire ne concerne pas seulement le passé : « Écrire, c’est refuser l’oubli ».

Interrogé sur les stratégies narratives, le chercheur a mis l’accent la diversité des postures : « Certains auteurs s’inscrivent dans la dénonciation, d’autres dans un mouvement de libération, en puisant dans la mémoire une force de reconstruction. Il n’y a pas une seule voie ». Aux États-Unis, souligne-t-il, le sujet reste extrêmement sensible : « Entre personnes esclavagisés, la discussion demeure ouverte. Mais dans la société globale, certains termes continuent de heurter. Les logiques de domination subsistent, sous d’autres formes. Rien n’est vraiment résolu ». Nonobstant, il observe une évolution importante : « Il ne s’agit plus de se laisser enfermer dans une mémoire douloureuse, mais de l’affronter afin qu’elle devienne une source de force et d’émancipation ». Avant de marteler : « La question concerne aujourd’hui l’humanité au complet : comment construire un monde meilleur, sans rayer le passé, mais en s’en nourrissant ? ».

En écho aux réflexions de Frantz Fanon sur « l’aliénation héritée du colonialisme et de l’esclavagisme », Maxime Vignon a, par ailleurs, dit que, « sous l’esclavage, certains esclavagisés bénéficiaient de privilèges et cherchaient à se conformer aux attentes des Blancs. Même après leur départ, cette volonté de plaire persiste, comme un réflexe intériorisé ».

Spécialiste du langage et de la mémoire, Maxime Vignon mène, actuellement, une recherche sur la Clotilda, dernier navire négrier à avoir atteint les côtes américaines, dont les vestiges demeurent immergés. Ses travaux visent à « interroger et à rectifier certaines représentations historiques fallacieuses entourant ce bateau », a-t-il affirmé.

« En tant que linguiste, je m’intéresse tout ce qui échappe au regard, c’est-à-dire la dimension invisible du langage, de la mémoire et des émotions. C’est là que réside la pertinence du travail scientifique, à mon sens », a-t-il tenu à expliciter sa démarche. Et de conclure : « Si l’esclavage relève de l’histoire, sa mémoire, elle, engage l’avenir ».



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