Liamine Zeroual, le bâtisseur au-dessus des abymes
« Nos enfants, que des criminels assoiffés de sang et de pouvoir ont induits en erreur, doivent comprendre que leur place est dans la construction de leur patrie et non dans sa destruction. Leur place existe bel et bien en Algérie ; cette Algérie dont ils ont été exclus par un système corrompu. »
Le 29 octobre 1993, alors que l’Algérie s’enfonçait dans une nuit qui semblait sans fin, une voix s’est élevée pour rompre le fracas des armes et le silence de la peur. Liamine Zeroual, alors Ministre de la Défense, ne s’adressait pas uniquement à ses troupes ou à ses pairs, mais au cœur battant de la nation : sa jeunesse.
En prononçant ces mots restés célèbres — « Nos enfants… doivent comprendre que leur place est dans la construction de leur patrie et non dans sa destruction » — l’ancien moudjahid posait la première pierre d’une doctrine qui allait marquer l’histoire contemporaine du pays.
Dans une Algérie alors confrontée à la violence aveugle de hordes terroristes, le discours de Zeroual fut un acte de bravoure politique. Il ne se contentait pas de condamner les « criminels assoiffés de sang » ; il osait un diagnostic d’une lucidité rare. En reconnaissant que cette jeunesse avait été « exclue par un système corrompu », il ôtait aux recruteurs de l’extrémisme leur principal argument de propagande.
Zeroual avait compris que la victoire sur le terrorisme ne pourrait être uniquement sécuritaire. Pour assécher les maquis, il fallait d’abord reconquérir les esprits et les cœurs de ceux qui, par désespoir ou par ignorance, avaient été induits en erreur.
Cet appel a défini ce que l’on appellera plus tard la politique de la main tendue. En distinguant les commanditaires irréductibles des jeunes manipulés, Liamine Zeroual a ouvert une porte de sortie honorable. Cette vision a jeté les bases de la loi sur la « Rahma » (clémence), ancêtre de la loi de concorde civile et de la charte de la réconciliation nationale, une main tendue à ceux qui acceptaient de déposer les armes pour revenir dans le giron de la République.
C’était là tout le paradoxe et la force de l’homme : une fermeté de fer face à la menace terroriste, associée à une fibre paternelle et patriotique envers les enfants de l’Algérie. Il a rappelé avec force que l’Algérie, malgré ses crises et ses défaillances, appartenait à tous ses enfants, et non à ceux qui cherchaient à la mettre à genoux.
Le départ de Liamine Zeroual, survenu le 28 mars 2026, a laissé le pays dans un recueillement profond, à la mesure de l’intégrité qu’il a incarnée. Jusqu’au bout, il sera resté fidèle à l’image qu’il a projetée durant ses années au pouvoir ; celle d’un président austère, refusant les privilèges, et surtout, celle d’un homme de parole.
Son héritage ne réside pas seulement dans les victoires tactiques remportées contre le terrorisme, mais dans sa capacité à avoir maintenu le cap de l’État lorsque celui-ci vacillait sur ses bases. En choisissant de se retirer volontairement du pouvoir, il a aussi offert une leçon de dignité républicaine, rare par les vilains temps courent.
Liamine Zeroual restera dans la mémoire collective comme un homme d’Etat qui a su parler aux enfants de sa patrie avec la sévérité d’un chef et la compassion d’un père, rappelant que l’Algérie, si elle peut pardonner à ses égarés, ne transige jamais sur son unité et sa pérennité. Sa trace demeure celle d’un bâtisseur de ponts au-dessus des abîmes.