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Nationale

L’historien Kitouni Hosni au JI : « Nous avons avec la France des conflits hérités de la période coloniale »

L’historien Kitouni Hosni au JI : « Nous avons avec la France des conflits hérités de la période coloniale »

La question de la mémoire demeurera présente et ne saurait être évacuée par une quelconque réparation. C’est ce que soutient Kitouni Hosni, chercheur associé à l’University of Exeter , Angleterre. Dans cet entretien au Jeune Indépendant, l’auteur de la Kabylie orientale dans l’histoire (Casbah 2013) et du Désordre Colonial ( Casbah 2018), estime que les Français ont besoin de l’Algérie pour les aider à avancer sur ces questions de mémoire et que Macron, veut dépasser la question de la mémoire, mais les enjeux immédiats sont beaucoup plus électoraux.

Le Jeune Indépendan: La restitution des crânes de résistants algériens a relancé la question mémorielle entre l’Algérie et la France ». Le discours officiel a adopté ainsi une approche orientée d’abord vers la réclamation des excuses à la France et ensuite la revendication des réparations. Pensez-vous qu’il s’agit là d’une démarche objective pour résoudre le douloureux différend historique entre les deux pays ?

Kitouni Hosni: Pourquoi y a-t-il depuis les années quatre-vingt-dix un retour sur la scène internationale et nationale de la question des réparations de « crimes coloniaux » ? Pourtant l’esclavage et le génocide des peuples premiers d’Amérique datent de plusieurs siècles et la colonisation a juridiquement pris fin il y a plus de cinquante ans ? Pourquoi l’écoulement du temps et les indépendances acquises n’ont – ils pas effacé, aux yeux des descendants des victimes, la responsabilité des puissances coloniales dans les crimes du passé ? Ces questions sont devenues plus prégnantes après le meurtre de l’Afro-Américain George Floyd et la vague d’indignation mondiale qui s’en est suivie. Partout les anciens colonisés réclament justice, demandent réparation et reconnaissance !

LJI: La colonisation est encore un phénomène du présent ?!

Kitouni Hosni : Si la colère des peuples est si forte, c’est parce que la colonisation est encore une tragédie du présent. Elle structure notre monde actuel et continue partout à exploiter, saigner et meurtrir les peuples. Le masque a changé, les modalités opératoires aussi, mais la relation coloniale est demeurée la même. Exploitation à outrance, pillages et autoritarisme politique. Certes les anciennes puissances coloniales ont retiré leurs drapeaux des colonies, mais elles y maintiennent par la force et l’idéologie, des pouvoirs serviles qui leur servent de paravent pour continuer à dominer le Monde. Voilà pourquoi la question de la réparation reste aussi forte, partout. Elle pose la question de la permanence du lien colonial et néocolonial sous le couvert des indépendances factices.

Cependant cette question se pose de manière différente selon les pays et les expériences historiques. Si en Amérique, les Peuples premiers devenus une minorité menacée de disparaitre exigent le droit sur leurs terres, des compensations financières et une reconnaissance morale de leur génocide ; en Afrique du Sud, où la décolonisation n’a pas débouché sur le départ des colons, la question de la terre et des compensations financières constitue la principale revendication de réparation par les anciens colonisés.
L’Algérie représente à cet égard un cas exceptionnel. D’abord nous avons subi une colonisation de peuplement mixte, qui n’a pas débouché sur la minorisation de peuple autochtone. Bien au contraire, nous sommes restés majoritaires en, présence du peuple conquérant. En outre notre décolonisation a entrainé le départ massif des colons. Dès 1962 nous avons retrouvé notre droit plein et entier sur la terre, ses ressources et les biens du pays.
 

L’extraordinaire victoire de 1962 a renversé le sens de l’histoire et a symboliquement effacé l’insulte de 132 années de colonisation.
 

C’est un cas presque unique dans l’histoire où on voit un peuple conquérant plier bagage et repartir jusqu’au dernier en moins d’une année, laissant derrière lui tout ce qu’il avait cru être son patrimoine éternel. Voilà pourquoi l’Algérie n’a jamais demandé de réparation financière. Celle-ci nous l’avons obtenue par la force des armes ! Mais par un retour ironique de l’histoire, ce sont les pieds noirs qui aujourd’hui revendiquent la réparation pour les biens qu’ils ont laissés en Algérie. Bien entendu c’est une revendication ridicule, car dans ce cas nous allons demander le remboursement du montant des « impôts arabes », soit quelques 17 millions par an, payés exclusivement par les indigènes (que les colons-chrétiens ne payaient) et qui ont servi à financer tout ce qui a été construit en Algérie de 1830 à 1914.
On demandera aussi la restitution du trésor de la Casbah pillé par de Bourmont, en 1830, évalué par Pierre Péan à 34 milliards en Euro actuels.

 
LJI: Si pour les Algériens la question de la réparation matérielle est réglée, demeure la question de la mémoire ?

Kitouni Hosni: Le passé colonial pour nous est une affaire algéro-algérienne. Question d’histoire d’abord qu’il nous faut nous réapproprier, l’écrire, l’éclairer, la libérer de la matrice coloniale et des Universités françaises, de ses dogmes et de ses paradigmes. Question de mémoire ensuite. Rien ne pourra effacer les souffrances passées, les traumatismes subis, les vécus douloureux et les expériences extrêmes. Cette mémoire doit être cultivée, nourrie pour qu’elle demeure tel un phare éclairant notre quête de liberté. Aucun pardon, aucune reconnaissance n’y pourront rien. La colonisation a été pour nous une expérience humainement avilissante et moralement humiliante.

Être un « sous-homme » pendant 132 ans écrasé politiquement et socialement sur sa propre terre n’est pas une expérience anodine et son souvenir arrache encore des larmes aux témoins.

Sans doute cette mémoire tragique ira en s’estampant, mais elle est encore là. Voilà pourquoi aussi, les Algériens sont tellement attachés à l’idée d’indépendance et pourquoi à leurs yeux le drapeau national conserve encore une charge symbolique et émotionnelle aussi prégnante. La page du passé ne doit donc jamais être tournée, il faut au contraire la lire et relire pour nous en imprégner afin que plus jamais nous ne subissions le même sort.

Pourquoi selon vous ce retour récurrent des questions de mémoire en France ?
Hosni Kitouni:
Parce que la France a un très gros problème avec sa mémoire coloniale ! Pour deux raisons au moins. D’abord parce que son passé ensanglanté contredit le discours civilisateur qu’elle prétend porter dans le Monde. Quand on a autant massacré, torturé, pillé, il est difficile de se présenter en prophète des droits de l’homme ! Ensuite parce que la société française a hérité d’une situation coloniale idéologiquement et socialement menaçant sans cesse d’exploser, où sont représentés les descendants de colons d’Algérie, les descendants de Harki et les néo-Français d’origine algérienne. La fracture coloniale travaille la société française et les enjeux électoraux en accentuent régulièrement l’intensité. Dès lors le passé colonial est sans cesse convoqué dans le débat public soit comme facteur explicatif, comme alibi ou comme justification des enjeux du présent. Les lobbies mémoriels très agissants bloquent toute avancée, sur cette question, alors qu’il y a une nécessité impérieuse pour la France de la dépasser.

LJI:Alors pourquoi toute cette agitation ?

Hosni Kitouni:Les Français ont besoin de l’Algérie pour les aider à avancer sur ces questions de mémoire. Ils ont en même un urgent besoin puisque sans nous rien ne peut se faire. Les gouvernements algériens successifs sachant cela ont cherché à exploiter politiquement cette question au double plan intérieur et extérieur. Dans la relation d’État à État, il y a donc beaucoup de manœuvre politicienne et les usages de l’histoire cachent souvent des calculs bien plus immédiats. C’est dans ce contexte qu’intervient le phénomène Macron, il veut dépasser la question de la mémoire, mais les enjeux immédiats sont beaucoup plus électoraux.

Rappelez-vous, à son retour d’Israël, où il avait participé à la commémoration du 75ème- anniversaire de la libération des camps d’Auschwitz (janvier 2020) le président français Emmanuel Macron s’est confié à la presse sur différents sujets et dont l’un nous concerne directement la Guerre d’Algérie : « Je suis très lucide sur les défis que j’ai devant moi d’un point de vue mémoriel et qui sont politiques. La guerre d’Algérie, sans doute, est le plus dramatique d’entre eux […] Je le sais depuis ma campagne »
Le Président français évoquait sa déclaration, lors de sa campagne présidentielle de 2017. Depuis Alger, au cours d’une interview accordée au journaliste Khaled Drareni, il avait qualifié la colonisation de « crime contre l’humanité », de « vraie barbarie ». Un jugement qui avait alors, immédiatement suscité un tollé notamment à droite de l’échiquier politique français et au sein de la communauté pied-noir.

M. Macron ne renie pas sa prise de position antérieure, « j’ai crispé des gens. (Mais) je pense que je les ai ramenés maintenant dans une capacité à dialoguer ». Mais cela n’a pas fait avancer pour autant le travail mémoriel, et M. Macron concède qu’il n’a actuellement « aucune réponse » pour mettre un terme « au conflit mémoriel » il espère par cette initiative parachever le travail de mémoire concernant cet épisode douloureux de l’histoire algérienne « s’il y parvient ce sujet aura à peu près le même statut que ce qu’avait la Shoah pour Chirac en 1995 »
La violence des réactions à la déclaration de M. Macron montre à quel point il a raison, au moins dans son diagnostic des résistances qui travaillent la société française opposées à toute réévaluation du passé colonial.

Ces résistances sont portées socialement par des communautés pieds-noirs, harki, descendants d’immigrés, et plus largement encore par des franges de la société française attachées idéologiquement à un nationalisme conquérant.

Depuis février 2005, ces résistances ont été inscrites dans le marbre de la loi mémorielle, et notamment en son article 4 (ensuite abrogé) portant « reconnaissance de la Nation et contribution nationale en faveur des Français rapatriés ». Comment dès lors peut-on imaginer un renverser la vapeur et un Président aller attaquer en son antre le monstre qui défend bec et ongle le passé colonial de la France y compris sa guerre contre les Algériens de 1954-1962 ?
Pourquoi dès lors Mr Macron qui est tout sauf un suicidaire politique, soulève-t-il un sujet aussi brûlant, dont il avoue lui-même en connaitre la portée explosive au moment où sa côte de popularité est en chute libre ? 

Un sondage récent révèle que près de 7 Français sur 10 pensent que le président de la République ne sera pas élu en 2022 s’il se présente à nouveau. La crise des Gilets jaune à laquelle est venue s’adosser la contestation de la réforme des retraites ont ébranlé sa majorité et les derniers résultats des élections municipales ont encore amplifié la menace sur sa réélection. 

Son dernier geste, la restitution des restes mortuaires des Résistants algériens ne peut pas être détachée de sa démarche générale où il y a sans doute un peu de sincérité, mais aussi beaucoup de calculs politiques.

LJI: Deux historiens, un Algérien (non encore désigné) et un Français (Benjamin Stora) auront la tâche d’examiner la question mémorielle entre Alger et Paris. Quels seraient selon vous les dossiers sur lesquels les deux historiens devraient se pencher ? 

Hosno Kitouni: J’ai dit précédemment que nous n’avions pas avec la France de conflit mémoriel, mais des conflits réels portant sur des questions héritées de la période coloniale ou qui en sont la conséquence directe : 
La question des disparus est une des plus épineuses. Les familles de milliers de disparus pendant la guerre d’Algérie continuent de demander des informations sur les leurs pour accomplir leur deuil et en finir avec le doute qui ronge. L’historienne Malika Rahal est mobilisée sur cette question avec d’autres historiens algériens et français. 

La question de l’accès aux archives de la période coloniale. Un des plus gros problèmes pour l’écriture de notre histoire. Des solutions techniques doivent être trouvées pour que les chercheurs algériens accèdent à ces archives soit sous la forme microfilmée ou scannée, c’est un immense chantier. 
La question des victimes des mines de la ligne Challe et Morice. 50 ans après l’indépendance, ces mines continuent de tuer, la responsabilité de la France est ici pleinement engagée.
La question de l’indemnisation des victimes des essais nucléaires au Sahara … 

LJI: Lors du procès de Nuremberg en 1945 qui eut à juger les crimes nazis, on qualifia le génocide comme un contre l’humanité est aussi un crime imprescriptible. Le colonialisme, qui est considéré comme le crime des crimes, peut-il être pardonnable ?

Hosni Kitouni: Nous usons beaucoup en Algérie des termes comme « génocide », « crime contre l’humanité » alors que ces formulations ont sur le plan juridique et politique un sens très précis défini par le Code pénal international et les conventions de l’ONU . Un massacre de population, même s’il frappe des milliers de personnes, n’est pas forcément un crime contre l’humanité, et la tuerie d’une tribu ne tombe pas forcément sous la définition de génocide.

La France en Algérie a appliqué la technique de la guerre totale, consistant à massacrer les vivants et, par la destruction des habitations, des récoltes et le pillage des ressources, à rendre impossible la vie aux survivants.
La guerre totale n’est pourtant pas spécifique à la colonisation de l’Algérie, elle fut appliquée par les armées napoléoniennes contre la guérilla espagnole en 1808. Les massacres de populations d’une grande ampleur non plus. Partout la guerre a fait des millions de morts.
La spécificité de la colonisation de l’Algérie, qui en fait une entreprise génocidaire, c’est son double caractère de violence physiologique (massacres, tueries collectives, etc.) et entreprise de destruction culturelle ou ce que Lemkin (l’inventeur du concept de génocide) appelle les « besoins dérivés ». Par besoins dérivés on entend la langue, les productions de l’esprit, les traditions, les coutumes d’une communauté, ainsi que les institutions sociales. 

Voilà pourquoi la colonisation produit des effets irrémédiables, elle rend impossible la survie culturelle d’une communauté on en détruisant les substrats et opérant son remplacement par une culture exogène, celle des colons.

Il y a donc là un double processus destructeur-constructeur dont la finalité est la disparition d la société autochtone en tant que création humaine originale et son remplacement par une société coloniale. 57 ans après l’indépendance, nous sommes 42 millions d’Algériens, soit dix fois plus qu’en 1830, mais culturellement il nous est impossible de retrouver une richesse culturelle à jamais perdue, nos livres, notre spiritualité… Telle l’origine d’une certaine nostalgie tragique. C’est que la colonisation est passée par là !

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