Kitouni Hosni à propos des essais nucléaires à Reggane : «La France doit réparer le mal qu’elle a fait»
Le 13 février 1960, la France effectuait le premier de ses essais nucléaires atmosphérique en Algérie, baptisé « Gerboise Bleue », le test avait eu lieu à Reggane, wilaya d’Adrar, dans le sud du pays. Les habitants de la région, des décennies plus tard, vivent toujours avec les effets des retombées de ces essais nucléaires. Aujourd’hui, plus de soixante ans sont passés après ce crime contre l’humanité, la France persiste dans son refus de livrer les cartes révélant la localisation de ses restes nucléaires, alors que la loi Morin de 2010 prévoit une indemnisation pour les victimes des essais nucléaires français.
Dans cet entretien accordé au Jeune Indépendant, l’historien et auteur, Hosni Kitouni relève qu’il y a nécessité de réagir sérieusement devant cette problématique sanitaire et environnementale importante, notamment, à travers la contribution décisive de la France pour « réparer le mal qu’elle a fait ».
L’auteur du Désordre Colonial (Casbah 2018) et de la Kabylie orientale dans l’histoire (Casbah 2013), préconise l’implication de la société civile pour sensibiliser l’opinion publique sur ce tragique héritage, qui attend toujours d’être pris en charge par la France qui on en est responsable.
Le Jeune Indépendant : Pas moins de 17 essais nucléaires, répartis entre 1960 et 1966 à In Ekker et Reggane, ont laissé de lourdes séquelles tant sur le plan environnemental qu’humain. La France, malgré la loi Morin de 2010 suggérant l’indemnisation des populations ou leurs descendants, n’a accepté qu’un seul dossier d’indemnisation de ses victimes. Pourquoi ce refus d’assumer sa responsabilité ?
Hosni Kitouni: Dès que l’on parle de nos relations avec la France et sur n’importe quelle question, il faut se souvenir que nous demeurons sous le régime de l’exception inauguré en 1834 par l’ordonnance d’annexion. Même 60 ans après l’indépendance, certains en France continuent de penser que l’Algérie est encore leur colonie, en dépit et contre tout.
La tragédie consécutive aux essais nucléaires pour nos populations et notre environnement est, tout le monde le sait, terrible, catastrophique ; des enfants naissent avec des malformations et en meurent en bas âge, la contamination de l’environnement continue de tuer et pour longtemps encore si on ne fait pas quelque chose de vraiment sérieux et si la France ne contribue pas de manière décisive à réparer le mal qu’elle a fait.
La loi de 2010, malgré ses insuffisances, semblait être un pas positif vers l’indemnisation des victimes algériennes, il n’en est rien. Depuis son adoption, sur les 723 Algériens reconnus comme victimes par le Comité d’indemnisation des victimes des essais nucléaires (Civen) un seul a été indemnisé, il s’agit d’un ancien militaire qui a travaillé à la fermeture des camps de Reggane. Par comparaison, plus de 500 personnes ont été indemnisées en France.
Cela veut dire que le dossier est définitivement classé par la partie française ?
Faute de rejeter les dossiers, on fait traîner les choses, on les complique, on agit de sorte qu’il y ait le moins d’indemnisation possible. Pour une raison simple, la France ne veut pas entrer avec l’Algérie dans le cycle des réparations-indemnisations. Une sorte de dissuasion sur d’autres dossiers. La question des victimes des essais nucléaires demeure donc entière.
En outre, il y a celle de la contamination de l’environnement. Il faut souligner que volontairement les Français ont enterré divers déchets contaminés par la radioactivité sur les sites des essais. À quoi il faut ajouter les matières radioactives (sables vitrifiées, roches contaminées) issues des explosions nucléaires atmosphériques présentes sur les sites de tirs « Gerboise » et sur une large partie des montagnes de In Ekker.
L’Algérie ne devrait-t-elle pas connaître les sites où sont enfouis les déchets nucléaires pour éventuellement procéder à un grand nettoyage sur le plan environnemental ?
Dans son rapport, Benjamin Stora avait préconisé la remise aux autorités algériennes de la liste complète des emplacements où sont enfouis des déchets contaminés et d’agir pour « faciliter le nettoyage des sites concernés ». Or là aussi, les Français font traîner les choses, quelques cartes ont été remises, mais insuffisantes et jusqu’à ce jour aucun soutien logistique n’est proposé à l’Algérie pour entamer un travail d’identification des zones et de décontamination.
Ces actes démentent les paroles, comment parler de « réconciliation des mémoires », quand on est à ce point sourd aux exigences humanitaires et environnementales aux effets désastreux sur plusieurs générations d’Algériens et d’Africains, car des documents déclassifiés en 2013 ont révélé des retombées radioactives importantes qui s’étendent sur toute l’Afrique de l’Ouest.
Pensez-vous que la société civile serait à même de contribuer à faire avancer ce lourd héritage laissé par la France ?
Pour ma part je suis convaincu que c’est par l’action de la société civile que l’on peut faire avancer ces dossiers. Cela dit, cette action ne saurait être efficace sans le soutien des autorités publiques. Il y a d’abord un travail de proximité avec les habitants du Sud et les structures de santé, pour identifier les gens contaminés, les aider à confectionner leurs dossiers d’indemnisation.
Le président du Civen, déplorait dans le Journal le Monde que l’information ne soit pas « relayée en Algérie où le comité n’a pas d’interlocuteurs comme en Polynésie française». Les associations peuvent assurer cette liaison, elles peuvent aussi faire de la sensibilisation, diffuser largement l’information, faire connaître les cas les plus urgents pour une aide rapide. Il y a en outre le travail à l’international pour faire pression sur le Gouvernement français à travers les organismes internationaux et les ONGONG Une organisation non gouvernementale (ONG) est une association à but non lucratif, d'intérêt public, qui ne relève ni de l'État, ni d'institutions internationales.
Les experts estiment que les déchets et arsenaux militaires hautement radioactifs, laissés sur place, ont une durée de vie de 24.000 ans. Que devons-nous faire ?
Il n’y a pas mieux pour illustrer les méfaits de la colonisation que les effets pérennes de la contamination nucléaire. Comme eux, la colonisation continue de travailler les sociétés de l’intérieur et de les miner sur le long terme. Ce dossier devrait être traité par notre pays avec la célérité et la sévérité les plus exigeantes. Nous sommes dans notre droit et le moment est propice pour le faire valoir devant les opinions publiques française et occidentale de plus en plus sensibilisées aux questions d’environnement. Nous avons entre les mains de quoi monter un dossier solide.