L’histoire coloniale au 19è siècle au menu de la commission mixte algéro française
La commission mixte algéro-française, composée de dix historiens de renom, devant se pencher sur le travail de mémoire souhaité par les présidents des deux pays, s’est réunie quasi discrètement entre mercredi et jeudi à Constantine.
La rencontre constantinoise, la première tenue sur le sol algérien et la troisième depuis la prise de contact à laquelle ont été conviés en avril dernier par visioconférence les dix membres de la commission, s’inscrit en droite ligne des objectifs tracés. Une rencontre avait été tenue en juin de la même année à Paris.
Ce rendez-vous dans la capitale de l’Est algérien a, à en croire des indiscrétions, permis aux commissionnaires de jauger une fois encore les bonnes intentions des uns et des autres, ce qui a permis à l’ensemble de ce groupe d’historiens d’afficher un optimisme.
Les deux quintets d’historiens avaient tracé une feuille de route consistant à traiter chacune des étapes ayant marqué ce long conflit allant de la conquête en 1830 à l’indépendance en 1962, soit 132 années jour pour jour.
Les dix auraient d’ores et déjà convenu de trancher historiquement d’abord sur les événements ayant marqué le 19e siècle, soit la période allant du début de la colonisation en 1830 à 1880, coïncidant approximativement avec la fin des grandes conquêtes, et qui, selon la partie algérienne, ont été les plus sanguinaires.
Ce travail de mémoire devra également aboutir à la restitution des biens dérobés durant ces premières conquêtes. Ainsi, l’accent aurait été mis sur la nécessité de restaurer les archives, dont celles couvrant la présence ottomane en Algérie, dont une bonne partie a été emportée par l’ancien colonisateur.
La commission devra se réunir prochainement à Alger ou Paris pour mettre au point certains aspects liés à ce long processus, apprend-on encore.
À noter qu’en marge de cette rencontre, les mandatés français ont eu droit à une virée touristique à travers les principales attractions de la ville millénaire, le monument aux morts ou encore quelques-uns parmi les ponts de la cité. Ils ont également pu déguster l’art culinaire constantinois, dont le mechelouch et d’autres friandises comme la djawziya, entre autres.
L’historien Benjamin Stora, enfant de la ville, s’est à l’occasion recueilli sur la tombe de ses ancêtres, notamment son grand-père, au cimetière juif de Constantine.
Composition de la commission mixte d’historiens chargée d’étudier les archives de la colonisation et de la guerre d’indépendance
La création de cette commission mixte a été annoncée lors de la visite du président français en Algérie en août 2022. Depuis, Alger et Paris sont en concertation permanente pour discuter de sa composition, ainsi que des modalités de travail des experts. La commission sera présidée conjointement par Mohamed Lahcen Zighidi côté algérien et Benjamin Stora côté français.
Les cinq historiens algériens composant cette commission sont Mohamed El Korso, Idir Hachi, Abdelaziz Fillali, Mohamed Lahcen Zighidi, et Djamel Yahiaoui.
Ancien président de la Fondation du 8-mai-1945, du nom des événements sanguinaires ayant coûté la vie à plus de 45 000 Algériens au lendemain de la fin de la Deuxième Guerre mondiale, El Korso est un historien reconnu pour ses travaux sur la période coloniale. Professeur d’histoire à la faculté d’Alger, il est également l’un des rares historiens à avoir plutôt favorablement accueilli le rapport sur la mémoire que l’historien français Benjamin Stora a remis au président français.
Maître de conférences à l’université de Constantine, Abdelaziz Fillali est un spécialiste d’Abdelhamid Ben Badis, penseur et membre fondateur de l’Association des oulémas musulmans algériens. Il est l’auteur de plusieurs livres sur l’histoire du mouvement national. Il a été à l’origine de l’arabisation de l’administration constantinoise lors de son passage dans les années 1990 au sein des assemblées élues APC et APW de Constantine.
Historien, enseignant, chercheur au CRASC d’Oran, Idir Hachi est le fils de Slimane Hachi, connu pour ses travaux sur l’anthropologie. Âgé de 37 ans, Hachi a publié de nombreux travaux sur l’insurrection de 1871 en Kabylie qui a été durement matée par l’armée française avant que certains chefs de cette révolte ne soient déportés vers les bagnes de Nouvelle-Calédonie.
Professeur d’histoire à l’université d’Alger et auteur de plusieurs ouvrages sur la guerre d’Algérie, Mohamed Lahcen Zighidi a été auparavant directeur du Musée national du Moudjahid. Zighidi intervient régulièrement dans les médias pour réclamer notamment la restitution des archives coloniales, ainsi que la restitution des crânes de résistants algériens détenus en France.
Djamel Yahiaoui, enfin, est professeur à l’université d’Alger et chercheur en histoire de la révolution. Il est également membre du Centre national d’études et de recherches sur le mouvement national et la révolution du 1er novembre 1954, et directeur du Centre national du livre.
La liste du groupe d’historiens français comprend, outre Benjamin Stora, Jacques Frémeaux, Jean-Jacques Jordi, Tramor Quemeneur, et Florence Hudowicz.
Benjamin Stora est né en 1950 à Constantine. Historien reconnu pour son travail de mémoire entre les deux rives de la Méditerranée, ses recherches portent sur l’histoire de l’Algérie, notamment la guerre d’indépendance, et plus largement sur l’histoire du Maghreb contemporain, ainsi que sur l’Empire colonial français et l’immigration en France. Il est l’auteur de plusieurs livres traitant de la présence française en Algérie.
Né à Alger en 1949, Jacques Frémeaux est professeur émérite d’histoire à la Sorbonne et spécialiste de l’histoire coloniale. Il est l’auteur d’une vingtaine d’ouvrages, dont un consacré à l’émir Abdelkader.
Également né à Alger en 1955, Jean-Jacques Jordi est chercheur associé à la Maison méditerranéenne des sciences de l’homme et administrateur des Musées de Marseille. Il est reconnu pour ses travaux sur les populations européennes en Algérie, les migrations en Méditerranée, ainsi que sur les rapatriements.
Tramor Quemeneur est docteur en histoire, enseignant à l’Université Paris-VIII et à Paris-Cergy-Université, et membre de la Commission Mémoires et Vérité et du Conseil d’orientation du Musée national d’histoire de l’immigration (MNHI). Quemeneur, qui sera le secrétaire général de la partie française de la commission, a cosigné avec Benjamin Stora deux ouvrages sur la guerre d’Algérie.
La cinquième membre de la commission est Florence Hudowicz, conservatrice en chef du patrimoine. Née au Maroc de parents d’origine polonaise, elle s’est distinguée lors de sa contribution comme co-commissaire de l’exposition sur l’émir Abdelkader, organisée en 2022 au Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée (MuCEM), à Marseille.