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Op-Ed

« Les lieux de mémoire de la guerre d’indépendance algérienne : le mythe et l’histoire »

A la lumière de votre tribune d’opinion sur mon livre les lieux de mémoire de la guerre d’indépendance algérienne paru chez Karthala, je souhaite vous apporter quelques éléments de réponse qui pourront être utiles au lecteur du Jeune indépendant dans l’attente de la diffusion très prochaine de mon livre en Algérie.

Vous avez, monsieur, l’honnêteté de reconnaitre que vous n’avez pas lu mon ouvrage comme il n’est pas encore disponible en Algérie. Votre commentaire se fonde sur des sources secondaires.
Tout d’abord, il n’y a aucune déculpabilisation ou volonté d’amnistier de ma part les crimes contre l’humain commis par la France coloniale. Sur ce point, le livre, mais aussi la thèse dont il est tiré, mais aussi toutes mes publications sont très claires en recensant toutes les violations des droits de l’homme commises par l’Etat colonial évoquées dans les lieux de mémoire algériens.
A chaque fois, il est fait mention aux archives et aux témoignages écrits et oraux pour attester de la véracité des faits.
Par contre, le premier tome des mémoires de Jean-Marie Lepen qui légitiment la torture pendant la guerre d’Algérie est, lui, lié à cette stratégie de déculpabilisation à laquelle vous faites allusion ou encore le numéro spécial de Valeurs actuelles glorifiant l’épopée coloniale (Hors-Série numéro 14, collection le spectacle du Monde) intitulée la vraie histoire des colonies vendu en ce moment dans tous les kiosques en France.
Par ailleurs, vous me reprochez de porter atteinte à l’Etat algérien. C’est faux. Je n’ai jamais nié à l’Etat algérien le droit de commémorer la guerre de libération nationale. Toutes les interprétations de la guerre d’indépendance dans les mémoires algériennes sont traitées dans mon livre y compris le point de vue officiel.
Cela s’applique au Congrès de la Soummam. J’évoque par exemple le livre de Hachemi Dijiar(le congrès de la Soummam : Grandeur et servitude d’un acte fondateur, ANEP, 2006).
Selon l’analyse de cet auteur du principe de la supériorité du politique sur le militaire figurant dans le procès-verbal du congrès, les considérations politiques l’emportent sur les considérations militaires pendant la durée de la lutte armée, interprétation qui est celle de l’annexe du Musée national du mujâhid à Ifri Ouzellaguen inaugurée en 1984 peu après le printemps berbère en 1980.

En confrontant la mémoire à l’histoire, si je raconte les luttes internes au sein du mouvement nationaliste algérien, j’évoque également les facteurs d’unité. Je n’insiste pas de manière exagérée sur l’opposition entre résistance intérieure et l’Armée des frontières tout simplement parce que de nombreux combattants algériens ont lutté dans les deux et ont circulé entre les deux.

Mon livre met en avant le témoignage d’un officier Abderrezak Bouhara, auteur des viviers de la libération(Casbah Editions, 2001) qui a combattu dans les Aurès et qui a servi aussi dans l’ALN de l’extérieur et je reprends sa notion de wajhât pour évoquer les batailles livrées par l’ALN. Ce monsieur est devenu un responsable après l’indépendance du Front de libération nationale. Vous me dites que parce que je suis étranger, je ne peux pas écrire sur l’histoire de l’Algérie à moins d’épouser un point de vue officiel gommant certains aspects bien connus dans de nombreux ouvrages et attestés historiquement.
De nombreux historiens français et algériens ont abondamment traité de cette guerre civile entre Algériens, notamment entre le FLN et les messalistes.
On peut se référer aux travaux de Mohammed Harbi et de Gilbert Meynier (histoire intérieure du FLN, Paris, Fayard, 2002). Je pense que la lutte du peuple algérien pour son indépendance de 1830 à 1962 mérite mieux qu’un point de vue officiel lénifiant gommant toutes les aspérités connues de tous les Algériens, notamment les affrontements de l’été 1962 et les conditions de la prise de pouvoir de Houari Boumediene en 1965.
Tout comme l’émir Abdelkader est un personnage historique majeur dépassant le seul cadre algérien, la lutte menée par le Front de libération nationale pendant la guerre d’Algérie est un combat ayant une dimension universelle contre toute forme d’oppression.
Mon livre n’a pas pour but de susciter des divisions en Algérie mais de faire débattre de manière pacifiée. Vous avez tout à fait raison sur un point.
Dans tous les pays du monde, les commémorations donnent lieu à des usages politiques du passé. Comme l’écrivaient dans le Monde du 25 juillet 2007 Jean-Marc Berlière et Sylvain Boulouque, tous les régimes, tous les partis, tous les pays cherchent à faire usage de figures héroïsées en faisant des arrangements avec la réalité historique pour exalter les vertus nationales, morales et patriotiques et proposer des exemples à la nation. En France, les exemples sont nombreux de Bara à Jeanne d’Arc en passant récemment par Guy Moquet.
Le travail des historiens est notamment de critiquer ces usages pour montrer les enjeux qui les sous-tendent. Si les mythes ne doivent pas forcément être déconstruits ou démolis, car fondateurs d’une identité nationale, l’histoire est là pour analyser la réalité si tragique ou si décevante soit-elle.
Mon but a toujours été de faire une étude historique et non d’attaquer ou de déstabiliser un Etat en portant des jugements de valeur sur les processus de transmission de la mémoire. Lorsque j’aborde les mémoires sociétales et que j’évoque le respect pour les martyrs dans la société algérienne, il n’y a aucun mépris ou condescendance de ma part. Ce livre n’a pas pour but de soutenir les thèses d’un acteur contre un autre.
Pour l’avenir, je souhaiterais que des historiens algériens étudient la manière dont la guerre d’Algérie est évoquée dans la mémoire nationale française en ayant une démarche critique. C’est ce type de travaux, ce regard extérieur, qui permet de critiquer certaines mythologies politiques utilisées par les acteurs politiques et sociaux des deux côtés de la méditerranée.

Je vous réponds monsieur très sincèrement tout simplement parce que je crois, et nul ne pourrait vous en blâmer, que vous êtes en attente d’une parole politique forte, celle de la vraie France, celle que nous aimons tous, celle des Lumières, celle des droits de l’homme, celle de l’émancipation, celle de Georges Clémenceau qui critiquait vertement Jules Ferry lorsqu’il parlait du devoir des races supérieures à l’égard des races inférieures dans son discours à l’Assemblée nationale en 1885, celle qui sait se montrer généreuse. Il n’y a d’ailleurs pas que le seul cas algérien. Il faudrait aussi évoquer d’autres épisodes tragiques comme la conquête coloniale de Madagascar et les massacres dans cette île en 1947, la répression coloniale à Haïphong, à Douala et à Conakry ou encore la guerre oubliée au Cameroun entre 1955 et 1959(et au-delà). On peut se référer notamment au livre d’Yves Benot, Massacres coloniaux (1944-1950) : la IV e République et la mise au pas des colonies françaises (La Découverte, 1994 avec une préface de François Maspero).

Cette parole, celle de la responsabilité qui tourne définitivement le dos aux heures sombres de l’histoire française associées au colonialisme, moi aussi, je l’attends, comme tous les hommes et toutes les femmes de bonne volonté s’efforçant d’être de meilleures personnes.

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