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Nationale

«Les interventions françaises en Libye et en Syrie ont ouvert un boulevard aux terroristes»

«Les interventions françaises en Libye et en Syrie ont ouvert un boulevard aux terroristes»

Très connu sur la scène médiatique internationale par ses analyses justes, notamment sur le Sahara occidental et bien d’autres sujets politiques et sécuritaires mondiaux, Majed Nehmé, dont la devise est « la voix du tiers-monde », nous a ouvert grand son cœur pour parler de l’attentat de Nice, du coup d’Etat en Turquie et de la situation en Libye et en Syrie.

Majed Nehmé est le directeur du mensuel Afrique Asie. Très connu sur la scène médiatique internationale par ses analyses justes, notamment sur le Sahara occidental et bien d’autres sujets politiques et sécuritaires mondiaux, Majed Nehmé dont la devise est « la voix du tiers-monde », nous a ouvert grand son cœur pour parler de l’attentat de Nice, le coup d’Etat en Turquie, la situation en Libye et en Syrie.

Le Jeune Indépendant : La France est de nouveau frappée par le terrorisme. Pourquoi cet attentat ?

Majed Nehmé : Les responsables français savent pertinemment que la France est ciblée par les terroristes. Tout le monde au sommet de l’Etat le dit, mais la stratégie mise en place et les moyens mobilisés pour y faire face s’avèrent déficients.

L’Union sacrée face à cette tragédie nationale, que le pouvoir appelait de ses vœux n’a pas fonctionné, comme ce fut le cas – brièvement il est vrai -en janvier 2015 suite aux deux carnages perpétrés par des terroristes se revendiquant d’al-Qaïda contre Charlie Hebdo et un supermarché juif au cœur de Paris. Cette fois-ci, à moins d’un an de l’échéance présidentielle, la responsabilité du gouvernement face à ce énième échec sécuritaire a été directement montrée du doigt.

Le sarkozyste Christian Estrosi, ancien maire de Nice et actuel président de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur, n’a pas mâché ses mots en s’interrogeant, alors même que les victimes n’ont pas encore été inhumées : « Combien de policiers nationaux étaient en poste et quels sont les moyens qui avaient été mis en œuvre, alors que notre pays est encore en état d’urgence, pour éviter cela ? ».

Idem pour le présidentiable Alain Juppé, actuel maire de Bordeaux qui est monté au créneau pour dénoncer l’incurie du pouvoir. « Si tous les moyens avaient été pris, le drame n’aurait pas eu lieu », a-t-il martelé le lendemain du carnage. Même s’il tente de faire oublier sa responsabilité directe dans ce chaos généralisé, qui, atteint la France, en tant que ministre des Affaires étrangères de Sarkozy lors de l’agression contre la Libye et au début de la déstabilisation de la Syrie en 2011.

En effet, pour répondre à la question « pourquoi la France est-elle particulièrement ciblée », il convient de remonter quelques années en arrière, au début 2011. Cette année-là la France sarkozyste, inspirée par le pyromane Bernard-Henri Lévy, a directement participé à la déstabilisation de la Libye, avec le Royaume-Uni alors gouverné par David Cameron et dans une moindre mesure, les Etats-Unis.

Le tout sous la couverture de l’Otan et avec l’implication directe de quelques supplétifs arabes du Golfe (le Qatar, les Emirats arabes unis, la Turquie..). Cette intervention de type colonial, suivie par celle, indirecte mais non moins brutale, en Syrie, a ouvert un boulevard pour la nébuleuse terroriste.

Bruno Guigue, actuellement professeur de relations internationales à l’Université de La Réunion, un ancien sous-préfet qui a été limogé pour avoir simplement osé écrire plusieurs ouvrages de référence sur le conflit israélo-arabe, dont « Aux origines du conflit israélo-arabe, L’invisible remords de l’Occident « , vient d’adresser une magistrale lettre ouverte à François Hollande dans laquelle il explique pourquoi un tel attentat a été possible en France.

« Depuis votre élection, vous prétendez lutter sans ménagement contre les organisations terroristes, écrit-il. Mais, en réalité, tout donne à penser que vous avez fait exactement le contraire. Car au lieu de combattre le mal, vous avez concentré vos efforts contre ceux qui tentaient de le terrasser.

Vous nous disiez que vous combattiez le terrorisme, mais vous n’aviez de cesse de diaboliser et de combattre la Syrie de Bachar Al-Assad. « Faut-il rappeler que l’ancien locataire du Quai d’Orsay, Laurent Fabius, avait déclaré, en compagnie de l’ancien patron de la diplomatie saoudien, feu Saoud Al-Fayçal, en décembre 2012, depuis Marrakech, que « Al-Nosra (filiale syrienne d’Al-Qaïda) fait du bon boulot sur le terrain » ?

L’hostilité systématique de la France vis-à-vis de l’Etat syrien ne s’était pas limitée aux seules déclarations. François Hollande a dès le début reconnu l’opposition syrienne, qui n’a aucune prise sur le conflit à l’intérieur du pays et qui n’existe que grâce au soutien financier et médiatique et qu’on retrouve surtout dans les grands palaces du Golfe, de Turquie et d’Europe, comme « représentante légitime du peuple syrien « .

La France a également fourni des armes létales à l’opposition syrienne « modérée « et qui se sont retrouvées entre les mains d’al-Nosra et de Daech.

Récemment encore, lors de sa visite au Liban, le nouveau ministre des Affaires étrangères a osé reprendre la même antienne éculée « Nous considérons que le régime syrien et Daech sont des alliés objectifs « Sic !

Précédant la visite inutile de J-M Ayrault au Liban (11-12 juillet), le chef du renseignement italien, le général Alberto Manenti, directeur du service de renseignement italien, s’est rendu à Damas le 9 juillet à la tête d’une délégation pour y rencontrer des personnalités de haut rang. Une visite productive, surtout au niveau de la coordination des efforts dans la lutte contre Daech et la nébuleuse terroriste.

Jusqu’ici, la France, par posture idéologique, et surtout par calculs mercantiles (contrats avec les pays du Golfe qui soutiennent le terrorisme), refuse de franchir ce pas. Avec un tel autisme, et surtout, un tel amateurisme, on comprend la facilité avec laquelle les terroristes parviennent à perpétrer de tels actes barbares sur le sol français.

Le président Hollande a annoncé que la France renforcera son action militaire en Syrie et en Irak. Doit-on craindre de nouveaux attentats dans l’Hexagone ?

Ce n’est pas avec des avions et des troupes, somme toute insignifiantes, que la France parviendra à se prémunir contre de futurs attentats. Jusqu’ici, les (ir) responsables français ont persisté dans leur autisme, refusant de reprendre la coopération anti-terroriste avec tous les pays, sans exception, et en premier lieu la Syrie.

Il n’y a pas que cela. Le ver est désormais dans le fruit. Tant que les moyens nécessaires pour lutter contre ce phénomène en France même ne sont pas suffisamment mobilisés, en hommes, en moyens budgétaires et, surtout, en mettant l’idéologie de côté pour se concentrer sur le renseignement efficace pour prévenir et démanteler toute velléité de passage à l’acte, il est à craindre que de nouveaux attentats soient perpétrés. Surtout que des centaines de Français se trouvent toujours en Syrie combattant dans les rangs de Daech, et certains d’entre eux commencent à retourner en France.

Prenant la parole le 10 mai dernier devant la Commission de la défense nationale et des forces armées à l’Assemblée nationale, Patrick Calvar, directeur général de la sécurité intérieure, a dressé un diagnostic glaçant. Il annonça déjà un scénario semblable à ce qui s’est passé le 14 juillet à Nice.

« Si les attentats de novembre dernier ont été perpétrés par des kamikazes et par des gens armés de kalachnikov ayant pour but de faire le maximum de victimes, nous risquons d’être confrontés à une nouvelle forme d’attaque : une campagne terroriste caractérisée par le dépôt d’engins explosifs dans des lieux où est rassemblée une foule importante, ce type d’action étant multiplié pour créer un climat de panique. Plutôt que « le dépôt d’engins explosifs », l’auteur du carnage a eu recours à un camion de 19 tonnes qu’il a lancé à toute allure contre la foule nombreuse venue célébrer la fête nationale !

Et le patron de la DGSI (héritière de la DCRI, elle même fusion des RG et de la DST), Patrick Calvar de conclure devant les parlementaires : « Pour finir, la question relative à la menace n’est pas de savoir « si », mais « quand » et « où ».

Plus grave encore, la persistance du terrorisme sur le sol européen, et principalement la France, un terrorisme nourri par les alliés régionaux de l’Occident, va constituer une menace existentielle pour l’ordre démocratique et une aubaine pour les groupes de la droite violente, raciste et islamophobe.

Patrick Calvar le dit en toute franchise : « l’Europe est en grand danger : les extrémismes montent partout et nous sommes, nous, services intérieurs, en train de déplacer des ressources pour nous intéresser à l’ultra-droite qui n’attend que la confrontation.

Vous rappeliez que je tenais toujours un langage direct ; eh bien, cette confrontation, je pense qu’elle va avoir lieu. Encore un ou deux attentats et elle adviendra. Il nous appartient donc d’anticiper et de bloquer tous ces groupes qui voudraient, à un moment ou à un autre, déclencher des affrontements intercommunautaires ».

Des politiciens français appellent à la coopération avec Damas pour l’échange de renseignements sur les extrémistes français partis combattre en Syrie et en Irak dans les rangs de Daech. Cette perspective est-elle possible ?

Elle est de plus en plus plausible. La France n’a plus le choix. Elle sera appelée rapidement à une révision déchirante de sa politique moyen-orientale. On ne compte plus les délégations parlementaires ou issues de la société civile qui se rendent à Damas.

Le chef de l’Etat syrien l’a laissé entendre lors d’un entretien avec SBS News, une chaîne de télévision australienne : « Les responsables occidentaux se trouvent dans une position étrange où ils négocient en secret des aspects sécuritaires avec Damas, au risque de subir le courroux de Washington. Ils nous attaquent politiquement mais envoient des diplomates négocier avec nous sous la table, surtout concernant la sécurité, y compris votre gouvernement [australien] ».

Paradoxalement, c’est la Syrie qui refuse de coopérer avec les Occidentaux tant que cette coopération ne se fait pas publiquement et à travers des canaux officiels. Mais ce n’est qu’une question de temps. Les ambassades occidentales, fermées unilatéralement, vont rouvrir. L’idéologie droit-de -l’hommiste va s’effacer sur l’autel de l’efficacité de la lutte anti-terroriste.

Il y va de la sécurité même de l’Occident. « Les Etats, disait de Gaulle, n’ont pas d’amis. Ils n’ont que des intérêts « . Et les intérêts de la France aujourd’hui, après avoir tout fait pendant plus de cinq ans pour renverser, en vain, le régime syrien, la contraignent à retrouver le chemin de Damas. Toute honte bue.
La tentative de coup d’Etat échoué en Turquie n’est-elle pas un signe de malaise dans ce pays qui soutient des organisations extrémistes en Syrie ?

Erdogan, après quatorze années ininterrompues de gouvernement AKP (islamiste conservateur), a conduit la Turquie à une impasse. La doctrine de zéro problème et zéro ennemi a cédé la place à celle de mille et un problèmes et ennemis.

La tentative avortée de coup d’Etat militaire a révélé la fragilité de l’état et de la société turcs. Au-delà du clivage laïcs/islamistes, on assiste à une multitude de lignes de fractures ethniques, la plus grave étant celle qui oppose le régime à sa grande minorité kurde (20 millions de personnes).

Dans le sud-est de la Turquie et aux frontières irakiennes et syriennes, on assiste à la montée en puissance de l’irrédentisme kurde, soutenu par Israël et les Occidentaux.

La guerre d’Erdogan contre la Syrie est en train de se retourner contre son régime. Histoire de l’arroseur arrosé. En acceptant de faire amende honorable auprès de son ennemi russe Poutine, Erdogan entame une révision déchirante de sa stratégie régionale. Il sera obligé, pour éviter l’éclatement de son pays et juguler, entre autres menaces, le péril séparatiste kurde, de tourner le dos à ses obligés de la rébellion armée syrienne.

Son nouveau Premier ministre l’a laissé entendre, même s’il hésite encore à franchir le pas de la réconciliation avec son voisin syrien. Mais quoi qu’il arrive, une normalisation entre les deux pays n’est pas actuellement envisageable.

Trop de sang a coulé. Dans les meilleures des hypothèses, on assistera à une paix froide, ce qui va se traduire par la fermeture des frontières devant les organisations terroristes qui avaient transformé le territoire turc en sanctuaire pour les terroristes.

Quelle perspective pour la situation sécuritaire au Moyen-Orient après cette tentative d’attentat ?

S’il faut décrire le Moyen-Orient d’aujourd’hui, la meilleure formule qui conviendrait est celle d’un monde contre lui-même. L’Irak, la Syrie, l’Egypte, la Palestine, le Yémen, le Soudan et la Libye sont des Etats faillis et livrés aux forces autodestructrices.

Cette situation est certes le fruit d’une « mal-gouvernance » certaine. Mais aussi et surtout le résultat des ingérences occidentales qui, au nom de l’instauration d’une démocratie fallacieuse, d’un désordre « constructif », n’ont fait que détruire les états-nation en construction.

Le monde arabe aujourd’hui est le théâtre d’une nouvelle guerre froide qui pointe à l’horizon, doublée d’une confrontation artificielle et imaginaire entre chiites et sunnites. L’Arabie saoudite, un géant pétrolier aux pieds d’argile, risque de payer cher son incorporation dans un jeu qui la dépasse et qui va finir par la terrasser. Pour que le Moyen-Orient trouve son salut, il faut renouer le fil de coopération entre les trois entités constitutives de cette partie du monde, à savoir le pôle arabe, le pôle turc et le pôle iranien.

On en est malheureusement bien loin. Le grand sacrifié dans cette confrontation suicidaire est le peuple palestinien. Au grand soulagement d’Israël qui se réconcilie avec la Turquie, l’Arabie saoudite, les pays du Golfe et l’Egypte.
Ces rabibochages de bazar ne font qu’ajouter au désordre ambiant et constituent malheureusement le lit du terrorisme, de l’intégrisme, du crime organisé et des guerres de demain.

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