-- -- -- / -- -- --


Culture

Les Frères Lumières dans l’obscurité à Alger !

Les Frères Lumières dans l’obscurité à Alger !

Alger, la ville jadis blanche, mais toujours écrasée de soleil, était par excellence la cité des Frères Lumières. Les salles obscures ouvraient de nuit comme de jour, et parfois même avant l’heure du déjeuner, à l’instar de la Cinémathèque. Le cinéma était perpétuellement en fête et les cinéphiles, forts nombreux, à la fête.

C’était la culture à bon marché des temps socialistes tranquilles. C’était avant l’irruption des médiocres aux manettes de la culture, de l’avènement de la vidéo, de la TV sur Câble, de YouTube et Netflix. C’était l’époque des bobines en folie, tant l’offre cinématographique était abondante et hautes en couleurs. Le Cinéma Paradiso de Giuseppe Tornatore était partout et nous-mêmes, cinéphages en goguette aux quatre coins de la capitale.

En trois décennies d’impéritie culturelle, et sous l’effet de la transformation du mode de consommation filmique, le septième art s’est écroulé. Il est vrai qu’il était confronté à d’inextricables problèmes structurels, à commencer par la désagrégation du réseau des salles dans le pays, notamment à Alger où de nombreux cinés furent détruits ou détournés de leur vocation. A l’Indépendance, en 1962, on en dénombrait un peu plus de 450 à travers le territoire, dont une cinquantaine dans la capitale, et une trentaine à Oran. Il en reste désormais six à Alger qui ont été rénovées, mais qui restent la plupart du temps fermées, quand elles ne servent pas d’espaces de projection de matchs de football !

Aujourd’hui, pour revisiter le paysage des salles obscures, il faudrait lire Noureddine Louhal, journaliste et auteur de « Sauvons nos salles de cinéma, Acte II (éd. Aframed, 2019), dans lequel il recense ces lieux chargés d’histoire culturelle et de bonheur ludique. De la nationalisation des cinés par le président Ben Bella à la privatisation et la vente de certains lieux, l’auteur, un brin nostalgique, retrace notamment le parcours de ce patrimoine inestimable.

En ces temps du printemps du cinoche, les salles avaient des noms magiques, et Alger en était constellée. Rien qu’à Bab El Oued, onze salles, et la rue Larbi Ben Mhidi, jadis une artère culturelle longue de seulement mille mètres, en comptaient neuf, rien que ça, ya bouguelb ! Les noms de ces 20 cinémas, à l’image des trente autres que comptaient Alger, étaient des titres de poèmes. A Bab El Oued, Le Majestic, Le Marignan, Les Variétés, La Perle, le Monciné, Le Plazza, Le Trianon, Le Rialto, Le Suffren, Le Bijou, Le Lynx. A la rue Larbi Ben Mhidi, ex-d’Isly, Le Casino, L’Olympia, Le Marivaux, Le Monaco, Le Régent, Le Paris, le Lux et Le Midi-Minuit, sans compter la Cinémathèque.

A Bab El Oued, il n’y a plus que le Majestic devenu Atlas qui est resté ouvert mais qui sert davantage comme salle de rares spectacles. Rue Larbi Ben Mhidi, Le Casino a été, fort heureusement, transformé en théâtre pour la jeunesse et l’enfance, alors que les autres salles ont été détruites, à l’abandon ou transformées en autres choses qui relèvent du consumérisme symbolisé par les frites et les fripes. A Alger, c’est manifestement le cinéma qu’on assassine, et les Frères Lumières sont dans l’obscurité de l’ignorance ambiante !

En contrebas de la fameuse artère Larbi Ben Mhidi, il y a les rues Abbane Ramdane, Asselah Hocine et des Frères Amrouche, ex-rue de Constantine qui englobait les deux premières avenues en ligne perpendiculaire à la rue Waisse, aujourd’hui rue Mahmoud Bouhamidi, l’enfant chahid de la Casbah. Rien que dans ce mouchoir de poche urbain, quatre petits bijoux d’architecture haussmannienne et art-déco : le Donyazed qui rappelle Les Mille et une nuits, Le Triomphe baptisé El Hilal, Le Studio attenant au célèbre Hôtel Aletti qui a fermé et Le Colisée devenu Le Mouggar ! Une orgie cinématographique à portée de bourses modestes !

En poussant la ballade cinématographique, un peu plus loin, en contrebas de la rue Didouche Mourad, anciennement Michelet, on avait, rue Charras (aujourd’hui Hammani), Le Vox, dénommé plus tard Le Capri et affecté ensuite à l’enseignement universitaire des langues étrangères. Et, rue Michelet, après la Fac Centrale et la Place Maurice Audin, le spectacle permanent était dans L’Algeria ex-Versailles et l’ABC un peu plus haut. Et, plus loin encore, vers le quartier du Sacré-Cœur, Le Debussy qui existe toujours, mais qui est tristement fermé à l’instar du Français, rue Réda Houhou, ex-Clauzel, bien plus bas.

Dans le prolongement du Français, toujours désaffecté, dans la rue Khelifa Boukhalfa, le somptueux et immense cinéma l’Afrique (1400 places) qui était L’Empire. Et à quelques encablures, au Plateau Saulières, quartier Meissonnier, le Rex dans la rue Noureddine Mennani (Horace Vernet) et, rue Ferhat Boussaâd (Meissonnier) le splendide Le Hollywood, baptisé Le Sierra Maestra, en hommage à la révolution cubaine, et en présence du mythique Che Guevara et du président Ahmed Ben Bella ! Sans oublier, en contrebas, avenue du colonel Amirouche, sublime perspective haussmannienne naguère appelé boulevard Baudin, le merveilleux petit cinoche Le Djurdjura, ex-Caméo puis le Vendôme. Et on oublie, volontairement, pour ne pas rendre l’inventaire du rêve cinématographique fastidieux, les cinémas des autres quartiers de la capitale, à ses quatre points cardinaux.

« Le cinéma est un art beaucoup plus périssable que les pyramides », disait l’actrice Isabelle Huppert. C’est pour cela que beaucoup de salles ont disparu à Alger. « Je ne veux parler que de cinéma, pourquoi parler d’autre chose ? Avec le cinéma on parle de tout, on arrive à tout », disait le cinéaste Jean-Luc Godard. Pour sa part, et nostalgique à souhait, le chroniqueur vous a parlé cette fois-ci du cinéma d’antan à Alger. Comme de sa madeleine de Proust !



Veuillez activer JavaScript dans votre navigateur pour remplir ce formulaire.

Cet article vous-a-t-il été utile?

Cet article vous-a-t-il été utile?
Nous sommes désolés. Qu’est-ce qui vous a déplu dans cet article ?
Indiquez ici ce qui pourrait nous aider a à améliorer cet article.
Email
Mot de passe
Prénom
Nom
Email
Mot de passe
Réinitialisez
Email