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L’Egypte chante pour mettre fin au harcèlement sexuel !

L’Egypte chante pour mettre  fin au harcèlement sexuel !

En août dernier, deux jeunes musiciens égyptiens ont sorti des chansons sur le thème du harcèlement sexuel à l’égard des femmes, un phénomène qui n’a cessé d’augmenter en Egypte depuis le soulèvement de 2011. Ces chansons sont deux grands exemples des nombreux et considérables efforts réalisés par les artistes pour lutter contre ce problème.

Alors que le pandémique harcèlement sexuel continue de progresser, on peut se demander si les artistes peuvent jouer un rôle efficace pour le combattre. Certains pensent que l’art est marginal pour résoudre un problème qui devrait être combattu par le biais de mesures et non de mots.

Toutefois, je pense que les mots et les images sont aussi éloquents que l’action, en particulier dans un pays tel que l’Egypte où la communauté artistique est dynamique et influente. Le harcèlement sexuel a atteint des taux scandaleux en Egypte et un rapport de l’entité des Nations Unies pour l’égalité des sexes et l’autonomisation de la femme de 2013 signalait que 99,3% des Egyptiennes avaient subi une forme ou une autre de harcèlement sexuel.

La sensibilisation accrue à ce problème est essentielle pour en venir à bout. Durant l’année où j’ai travaillé comme correspondant de la BBC en Egypte, j’ai interviewé de nombreuses personnes et entendu dire, à maintes reprises, que les femmes étaient responsables du harcèlement à cause de leur tenue vestimentaire, de leur façon de marcher, ou compte tenu du fait qu’elles se permettaient de ne plus rester à la maison à attendre leurs maris et enfants.

L’art peut favoriser d’autres discours et modifier les récits concernant le harcèlement. C’est précisément ce que le très populaire rappeur Zap Tharwat et chanteuse Menna Hussein ont cherché à faire comprendre dans leur chanson sortie en août dernier. Intitulée ‘‘Qui est responsable,’’ la chanson s’en prend à la société, au fait que celle-ci fasse porter la culpabilité aux femmes et qu’elle laisse faire les harceleurs.

Dans l’autre chanson, ‘‘Je ne blâmerai pas le harceleur’’, l’artiste Abo souligne le fait qu’il ne rejettera pas la responsabilité de cette épidémie sur le harceleur mais bien sur la société. Le clip vidéo montre l’actrice et activiste Sarra Abdelrahman exprimer sa colère face à la projection d’une agression collective place Tahrir et aux commentaires des présentatrices de télévision condamnant les victimes de l’une des nombreuses agressions sexuelles perpétrées à l’encontre des femmes place Tahrir cette année.

Fait frappant et intéressant, ces nouvelles chansons parlent le même langage que les victimes et les coupables qui sont, pour la plupart, des jeunes. Zap Tharwat évite les avertissements secs et nets à l’attention des agresseurs et emploie, à la place, des mots simples et familiers. Il a par exemple tourné son clip vidéo dans un bus pour raconter l’histoire d’une fille ordinaire victime de harcèlement dans cet endroit.

Dans sa chanson, il accuse les passagers de se voiler la face : ‘‘C’est une honte que ni moustaches ni barbes n’interviennent,’’ dit la chanson. Pour ceux qui vivent en Egypte, il s’agit d’une formule familière jouant sur les sentiments de nombreux Egyptiens ordinaires qui empruntent les transports publics. Il emploie aussi des mots populaires tels que Gadaa (messieurs/nobles âmes en anglais), un mot égyptien très répandu qui fait référence à une image romantique et historique des hommes égyptiens, rappelant à ceux-ci d’accorder cette réputation à l’action en respecta nt les femmes.

Par ailleurs, les vidéos ont d’abord été diffusées sur internet facilement accessible pour la majorité des jeunes en Egypte. Le fait que Zap Tharwat lui-même ait pu se vanter qu’en moins d’une semaine 500’000 personnes aient vu son clip vidéo témoigne de la portée de sa chanson. Les mots que la célèbre actrice japonaise Nobuko Miyamoto a prononcés pour évaluer cet impact sont les suivants : ‘‘Les arts ouvrent les frontières entre les cultures mais aussi entre les disciplines, les générations et les croyances.’’
Les artistes sont des modèles.

Ce sont eux qui peuvent repousser nos limites, non seulement en ce qui concerne la manière dont nous parlons ou dont nous nous habillons mais aussi en ce qui concerne la façon dont nous nous comportons. Et comme les célébrités luttent contre le harcèlement, espérons que nombreux seront ceux qui leur emboîteront le pas. Le rôle de l’art est de construire, reconstruire ou démolir ce que les spécialistes des médias appellent les ‘‘cadres’’. 

En même temps que ces chansons et ces films démolissent le cadre dans lequel la faute doit être rejetée sur la femme, ils construisent un nouveau cadre dans lequel la femme ose se rendre au poste de police ou saisir la justice pour porter plainte contre son agresseur. L’art reconstruit aussi un autre cadre dans lequel le harcèlement n’est pas un problème secondaire par rapport aux problèmes d’ordre politique ou économique en Egypte. En l’occurrence, l’art donne les moyens aux femmes d’agir. En encourageant les femmes à agir, l’art n’est pas seulement un miroir dans lequel se reflète la société mais un élément moteur pour améliorer celle-ci.

L’Egypte a désormais une occasion unique de marier la politique à l’art : la politique, fondée sur une hiérarchie institutionnelle et des modèles d’exécution et l’art, fondé sur l’innovation disséminée et l’action collective. L’Etat a fait montre d’un certain sérieux dans la lutte contre le harcèlement, par exemple en promulguant, en juin dernier, une nouvelle loi qui criminalise le harcèlement sexuel. Mais ce n’est pas suffisant pour changer la donne dans un pays où la confiance en l’Etat est peu élevée.

L’art complète les mesures étatiques qui visent les gens dans la rue, quelles que soient les politiques qui crèent des dissensions et que connaît actuellement l’Egypte. L’art peut jouer un rôle central en changeant les récits populaires au regard du harcèlement sexuel et en encourageant des comportements différents, créant ainsi une société forte et tolérante.

*Mustafa Abdel-Halim est un journaliste de radio et de télévision basé à Londres et maître de conférences à l’Université de Westminster. Article écrit pour Service de Presse de Common Ground (CG News).

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