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Nationale

Le phénomène de la «harga» prend de l’ampleur

Le phénomène de la «harga» prend de l’ampleur

Même durant le mois de Ramadhan et malgré la surveillance accrue des gardes-côtes, la harga continue. A Sidi Salem, Ras El-Hamra, Oued Boukrat, à Cap Rosa, les barques clandestines pleines à craquer de jeunes harraga prennent, presque au quotidien, le large vers les côtes italiennes.

Rien que durant les six derniers mois (de janvier à début juillet en cours), plus de 300 candidats à l’émigration clandestine ont été arrêtés et ramenés sur la terre ferme avant d’être présentés à la justice. Sans compter le nombre des harraga qui ont réussi la traversée.

Cette recrudescence des tentatives d’émigration est sans précédent, et le phénomène tend à se multiplier. Il n’est pas à écarter que pendant la période estivale, il y aura de véritables boat people qui prendront d’assaut les côtes sud de l’Europe, principalement la péninsule italienne.

Ce sont surtout les jeunes qui prennent la mer sans se soucier des risques ; on s’embarque et on espère rejoindre la Sardaigne en quelques heures, mais la plupart du temps l’aventure tourne au drame. On récidive pourtant et on est encore plus déterminé qu’avant, parce qu’on aura acquis « l’expérience » nécessaire pour réussir.

« Notre eldorado est là-bas, de l’autre côté… »

« On ne devient pas harrag du jour au lendemain, nous confie Hamdi, un jeune universitaire de 28 ans rencontré à la cité Seybouse ; c’est un long cheminement de plusieurs années de chômage et de misères.

Des dossiers déposés dans presque toutes les administrations et entreprises, on se déplace chaque jour à la recherche d’un travail, on rentre bredouille pour revenir à la charge le lendemain avec beaucoup d’espoir. Cela dure un certain temps, puis on se rend compte de la réalité ; c’est le désenchantement et on s’aperçoit qu’on a perdu son temps à attendre quelque chose qui ne viendra jamais.

L’idée de tenter l’aventure pour aller de l’autre côté de la Méditerranée vous vient tout naturellement ; les embarcations sont là, les passeurs, on les connaît et il ne reste plus qu’à réunir la somme pour les payer (…) Rien ne retient les jeunes chômeurs ; ici au pays, pas de travail, aucun débouché, aucun espoir de réussir sa vie, rien… C’est notre pays, nous y avons nos familles, nos ancêtres y sont enterrés, mais nous ne sommes plus chez nous et nous ne pouvons plus rester à regarder notre jeunesse passer. »

Désignant le large, il nous lance avec une pointe de défi : « Notre eldorado est là-bas, de l’autre côté, c’est l’avenir, on peut tout réussir dans ces pays ; si on reste ici on sera fini à 30 ans. » A quelques mètres de là, d’autres jeunes attablés dans un café discutent ; ils parlent de leurs copains passés en Italie, il y a quelques jours « Azzou est déjà installé en Sicile, il a téléphoné à ses parents et a dit qu’il se portait bien. Il travaille comme manœuvre dans un chantier avec un entrepreneur », dit l’un d’entre eux.

« Le groupe de Zargou, qui a pris la mer l’autre jour à minuit, a été arrêté au large de Ras El Hamra, reprend un autre, le groupe a été présenté au juge puis relâché, mais Zargou est en train de se préparer à retenter le coup et il dit que cette fois-ci sera la bonne. » « On ne le voit plus depuis une semaine, poursuit un autre, peut-être qu’il est déjà parti. »

Dans les milieux jeunes de cette petite localité, on ne parle que de harga, d’embarcations, de moteurs Suzuki, d’outils de navigation, de passeurs, de préparation, de garde-côtes, de la Sardaigne, de l’Italie et de la réussite de certains de l’autre côté. On évoque rarement les disparus en mer ou ceux arrêtés par les garde-côtes italiens et « parqués » dans des centres de transit avant d’être remis aux autorités algériennes.

On dirait que l’espoir de réussite est entretenu à dessein pour pousser les jeunes à braver la mer et à affronter tous les dangers ; il faut dire qu’une petite industrie de la harga a vu le jour à Annaba. Des ateliers clandestins de fabrication de ces barques de la mort ont proliféré ces derniers temps dans les petites localités côtières.

On construit et on équipe une embarcation sur commande, ensuite c’est au tour des passeurs de prendre le relais ; ils ont leurs propres contacts pour faire circuler l’information sur un départ imminent ; les candidats à l’émigration clandestine se manifestent. Des rendez-vous sont pris pour le paiement qui oscille entre 60 000 et 120 000 DA, et l’heure de l’embarquement est fixée.
Le téléphone portable a facilité les contacts, un simple SMS envoyé et l’information parvient à tous ceux intéressés.

« Yakoulni el hout wala eddoud »

On vient de partout, de la lointaine Oran jusqu’à Batna en passant par Chlef, Alger, Béjaïa, ou encore Constantine ; les candidats se bousculent, jeunes pour la plupart, avec ces derniers temps un fait nouveau, des femmes accompagnées de leurs enfants, des mineurs, des jeunes filles et même un sexagénaire.

En ville, à Annaba, dans les quartiers populaires, à Sidi Brahim, à la Cité Auzas, à La Colonne, aux Lauriers-Roses, à la Place d’Armes ou à Mercis, on ne peut s’empêcher de lire des graffitis en arabe et en français griffonnés sur les murs et qui appellent à la harga « sardinia, khalliouna n’rouhou ! » « Roma wala n’touma », « n’foutou ouala n’moutou », « Yakoulni el houtwalaeddoud »,
etc. …

Ces graffitis sont l’expression du désespoir, du désarroi, ras-le-bol de l’amertume ; c’est un appel au secours d’une jeunesse qui a perdu ses repères et qui ne croit plus en rien parce que la réalité n’est pas conforme aux discours développés et ce, malgré les différents dispositifs élaborés pour redonner espoir aux milliers de jeunes chômeurs.

Il ya bien la CNAC, l’ANSEJ, les formules en direction de l’emploi des jeunes, l’ANGEM, le FGAR, mais 95 % des projets portés par cette catégorie de la population se heurtent au refus des banques qui ne veulent pas financer faute, dit-on, de « garantie » ou de « qualification ». « Dans la réalité, ces banques distribuent de l’argent à droite et à gauche », nous confie un jeune qui a présenté un dossier pour bénéficier d’un crédit qui lui a été refusé.

A Sidi Salem, l’autre plaque tournante de la harga tous azimuts, les jeunes passent leur temps à rêver de partir, à prendre la mer et à aller dans un des pays d’Europe où ils disent pouvoir réussir facilement.

On fait de petits boulots, on achète et on revend, on économise pour payer sa traversée au passeur connu de tous ici, et on attend le jour propice pour quitter le pays. La plage, pratiquement en ville, nargue ces candidats à l’émigration clandestine ; elle est là juste en face, les vagues viennent lécher le sable chaud pour y mourir avant de revenir une autre fois. Le flux et le reflux laissent rêveurs ces jeunes qui se voient déjà embarqués et tout près des côtes de la Sardaigne.

Au loin des bateaux se dirigent vers le nord-est, certainement vers un des ports italiens ; on les suit des yeux jusqu’à ce qu’ils soient devenus de tous petits points avant de disparaître.
Ahcène est l’un de ces harraga reconduit sur la terre ferme par les garde-côtes.

Habitant à Sidi Salem, il est ingénieur au chômage depuis bientôt 5 ans. « Vous croyez vraiment que j’ai tenté le coup comme ça juste pour voir ou parce que tout le monde veut le faire et que je suis pris dans la vague (sans jeu de mots, hein !) Eh bien non, j’ai vraiment essayé de trouver un travail, j’ai projeté de me marier et de faire comme tout le monde. Mais toutes les portes sont fermées, là où je vais on me renvoie et mon diplôme ne vaut plus rien devant les relations, les connaissances, la corruption et autres passe-droits ; il ne me restait plus qu’à partir d’ici et le seul moyen c’est la harga.

J’ai été parmi les harraga, ils vivent la même situation que moi, nous avons été interceptés tôt le matin vers 3h 30 au large de Ras El Hamra. Nous avons été bien traités par les garde-côtes puis présentés à la justice. La solution n’est pas là, puisque notre situation est toujours la même ; nous allons tous repartir un jour ou l’autre et nous partirons certainement quelles que soient les difficultés. Pour ma part je m’y prépare déjà ; tout est fin prêt et il ne reste qu’à fixer la nuit de l’embarquement de notre groupe. »

Aux dernières nouvelles et selon des informations recueillies du côté de Sidi Salem, pas moins d’une quinzaine d’embarcations auraient pris la mer à partir des côtes de cette localité et ont réussi à passer ou ont disparu en haute mer.

Ce qui est sûr, c’est que la « saignée » continue et cette mentalité de harga persistera tant que les problèmes dans lesquels se débat notre jeunesse ne sont pas réglés. La répression, à elle seule, ne viendra pas à bout de ce phénomène qui tend à se multiplier et qui tente de plus en plus de jeunes, des jeunes dont le pays a besoin et que d’autres nous envient. Il y a péril en la demeure et nos gouvernants devraient trouver les solutions adéquates pour redonner espoir à cette catégorie de la population nécessaire au développement de toute nation.
 

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