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Nationale

Le métier de diplomate a changé : La figure des «grands négociateurs» va disparaître 

Le métier de diplomate a changé : La figure des «grands négociateurs» va disparaître 

Diplomates de tous les pays, lisez-le ! Tel pourrait être, inspirée de la tirade du vieux slogan politique, une recommandation de lecture que ferait tout bibliomane en achevant de parcourir cette moisson de 416 pages.

En librairie à l’aube d’une année 2024 marquée, à l’instar de la précédente, par un recul de la diplomatie sur le front des désordres du monde, « Grands diplomates » vient à point nommé pour contribuer en le cultivant au débat en cours sur le métier de la négociation et de la conduite de la vie internationale. 

« Grands diplomates » est une galerie de portraits biographiques de ‘’diplomates d’envergure qui ont changé le monde’’, precise l’éditeur en quatrième de couverture avec un accent destiné à capter le regard des lecteurs.  Historien français, expert en livres anciens et ex chargé de mission aux  Archives diplomatiques françaises, Benoît Yvert, aujourd’hui directeur aux éditions du Perrin, a demandé à Hubert Vedrine de diriger un livre collectif sur les diplomates. De Jules Mazarin (1602-1661) au russe Sergueï Lavrov en passant par Talleyrand, Metternich, Bismarck, Zhou Enlai et des ‘’MAE’’ russes et américains dont Kissinger et Chevardnadze, le livre portraiture vingt ‘’maîtres des relations internationales’’.  

Voyage dans quatre siècles et un 24 ans de la vie internationale, « Grands diplomates » offre un ‘’panorama d’envergure’’ de l’histoire des relations internationales : de la ‘’suprématie européenne’’ (XVIIe-XXe siècle) avec ses Lumières et ses ombres coloniaux jusqu’au multilatéralisme actuel en passant par les deux guerres mondiales, la guerre froide et l’entrée dans une ‘’nouvelle ère de turbulences’’ incarnée par le 11 septembre 2001. Pour dresser cette galerie de décideurs qui, à ses yeux, ont laissé  une empreinte dans l’histoire de la diplomatie, l’ancien chef du Quai d’Orsay durant la cohabitation Chirac-Jospin (1997-2002) s’est appuyé sur vingt portraitistes. Ambassadeurs, historiens ou journalistes, ils sont des familiers de la vie internationale et des observateurs attentifs des trajectoires des négociateurs choisis. 

Énarque, diplômé de Science Po et licencié d’histoire, Hubert Vedrine, 77 ans, a été, tour à tour, conseiller diplomatique, porte-parole et secrétaire général de l’Élysée durant le premier septennat de François Mitterrand, puis chef de la diplomatie française entre 1997 et 2002. Auteur d’une vingtaine de livres sur la diplomatie et la géopolitique, il dirige, cette fois-ci, un livre collectif qui s’inscrit en complément et dans le prolongement de « Diplomacy », le livre publié en 1994 par Henry Kissinger. Salué par la critique comme un ouvrage de référence vendu à des millions d’exemplaires, le volumineux opus de l’ancien conseiller à la  Sécurité nationale et ancien secrétaire d’État sous Richard Nixon et Gérald Ford constitue une synthèse très fouillée sur l’histoire mondiale de la diplomatie des origines à nos jours. 

Au-delà de la galerie des vingt portraits qui dessine une somme de temps forts de plus de quatre siècles à l’épreuve de la diplomatie et de la négociation bilatérale et multilatérale, « Grands diplomates » vaut surtout par la préface et la postface signées par Hubert Vedrine. Deux longs textes qui remettent en perspective les actions des vingt diplomates et, à travers eux, soulignent les évolutions de la diplomatie dans sa traversée des siècles. Promotion du livre oblige, l’ancien patron du Quai d’Orsay a multiplié les interviews avec les médias français et étrangers. Débat prévisible sous l’effet de la sortie du livre, son interview au « Figaro Magazine » a souligné une tendance lourde que Vedrine n’en finit pas de rappeler dans ses réflexions académiques depuis son départ du Quai d’Orsay : le « métier de diplomate a changé », dit-il sur un ton tranché. 

« Aujourd’hui, fait-il remarquer, il y a en permanence des négociations dans tous les domaines et dans toutes les configurations ». Mais, s’empresse-t-il de préciser, « la figure des +grands négociateurs+ » à l’image des vingt grands diplomates portraiturés « va sans doute disparaître ». Pourquoi cette éclipse des négociateurs de la trempe de ceux, médiatiques, qui ont marqué la vie internationale ? Réponse du communicant et diplomate à l’Élysée et au Quai d’Orsay entre 1981 et 2002 : « les conditions d’exercice de la politique en général et la diplomatie en particulier ont été radicalement bouleversées » sous les effets  « du manque de temps, de maturation, de sang froid » et de la « pression fébrile ». S’il change, l’exercice diplomatique ne va pas être pour autant soldé.

Pour Hubert Vedrine, « la diplomatie reste un métier à part entière ». Et l’ex ministre d’exprimer une conviction à la lumière de sa longue expérience et de son vécu au rang de la communauté diplomatique française et étrangère : « il ne suffit pas d’être un spécialiste de l’intelligence artificielle par exemple pour être un bon négociateur sur le sujet ». Hubert Vedrine ouvre une parenthèse pour préciser que l’équipe éditoriale qui a présidé à la rédaction du livre a  « hésité entre +grands diplomates+ et +grands négociateurs+ » pour trancher le titre.

Le métier de diplomate face aux bouleversements

Aux quatre coins du monde des ministères des Affaires étrangères aux instituts académiques dédiés aux études diplomatiques —, cela fait une bonne vingtaine d’années sinon plus que ça débat tous azimuts sur les mutations de la diplomatie. La mondialisation, le regain de multilatéralisme, la poussée irrésistible des ONGONG Une organisation non gouvernementale (ONG) est une association à but non lucratif, d'intérêt public, qui ne relève ni de l'État, ni d'institutions internationales, le lobbying tenace des opinions publiques, les conflits de tous acabits et les crises à répétition ont mis sous pression la diplomatie et ceux qui l’exercent où qu’ils se trouvent.  

Interrogé sur les évolutions récentes du métier de diplomate, Hubert Vedrine va plus loin que le mot employé par le journaliste. « Plus que d’évolutions », le métier fait face à « un vrai bouleversement ». Facteurs parmi d’autres qui agissent profondément sur le métier, la mondialisation économique, la communication, les sommets nombreux et à répétition, les réseaux. Se voulant plus pédagogique dans son argumentaire, l’ancien diplomate distingue entre «le diplomate bilatéral, qui représente son pays, et le négociateur qui est souvent, mais pas toujours, un diplomate de métier ». 

Le négociateur, fait-il remarquer à grand trait, « doit avoir comme toujours une idée claire de ce qu’il veut obtenir, des concessions qu’il est prêt à faire — en fonction des directives reçues — de la réaction future de l’opinion », doit « savoir systématiquement ce que veut obtenir la partie adverse et quelle est sa marge de manœuvre ». 

 Changement notable parmi d’autres, « ce rôle de négociateur a longtemps été tenu par le ministre des Affaires étrangères où quelques personnes seulement. Ce n’est plus aussi simple ». Hubert Vedrine s’y attarde dans sa postface en guise de conclusion. « (…) Le rôle du ministre des Affaires étrangères s’est amenuisé au fur et à mesure de l’injonction à la transparence et de la pression des opinions publiques. Le risque est que les leaders deviennent des followers ». Et Hubert Vedrine de se faire plus explicite en convoquant un épisode de son vécu comme chef de la diplomatie française. 

« Lorsque j’étais à la tête du quai d’Orsay, j’avais l’ambition que celui-ci soit la +tour de contrôle+ des relations internationales du pays et j’avais établi pour cela un lien régulier avec les autres ministères. Nous avons intérêt à avoir un ministre des Affaires étrangères fort qui maintienne la cohérence entre les diverses négociations. Un organisme spécialisé à Matignon qui donne les instructions à la Représentation permanente auprès de l’Union européenne pour qu’au moins à ce niveau la, la politique française soit claire ».

Le métier de diplomatie à l’épreuve de ce premier quart du XXIe siècle n’est plus le même que celui exercé durant l’ère classique ou ‘’l’âge westphalien’’, période dite des États-nations et marquée par les relations d’État à État.

Aujourd’hui, observe Hubert Vedrine, les acteurs à l’œuvre sur la scène diplomatique internationale « sont trop nombreux » et l’époque « n’est plus westphalienne ». Et l’ancien ministre de rappeler ce qu’il avait déjà dit différemment à l’aube des années après la publication de « Face à l hyperpuissance » (Fayard 2003) et « Multilatéralisme : une réforme possible » (Fondation Jean Jaurès 2004). 

« Les démocraties sont devenues des régimes d’opinion gouvernés pas des dirigeants qui courent dans tous les sens pour essayer de suivre les mouvements dominants. C’est aussi ce qui explique la disparition des carrières et des figures de grands négociateurs et de la narration, comme on dit aujourd’hui, qui les accompagnait. Le monde réel est bien différent de la perception du monde qu’on eu certaines élites européennes depuis la +fin de l’Histoire+, mais la réalité les rattrape’’. 

Quid alors des nouveaux rapports de force aujourd’hui sur le front diplomatique et la vie internationale ? « Premier front, répond l’ancien ministre, un champ « entre ceux qui vont freiner et ceux qui vont accélérer l’écologisation ».

Dans un souci de clarté, Hubert Vedrine estime que les COP, réunions annuelles des pays qui se sont engagés à respecter la convention de l’ONU sur les questions de l’environnement, « vont devenir les sommets internationaux les plus importants, plus importants que l’Assemblée générale de l’ONU ou le G20. En deçà, le monde géopolitique est une foire d’empoigne, structuré durablement par le bras de fer États-Unis-Chine ». Et quid du concept du Sud global ?

« Les Occidentaux et occidentalistes sont choqués par ce concept car pour eux aucun hérétique ne devrait pouvoir contester la supériorité occidentale. Pourtant, ils n’ont plus le monopole de la puissance et beaucoup de pays du Sud affirment travailler pour un monde +post occidental+. Voyez les déclarations finales des sommets des Brics ou les prises de parole des Chinois. Et quarante pays, représentant les deux tiers du monde en termes démographiques, n’ont pas voulu prendre parti ou condamner l’attaque de Poutine en 2022 ». 

Autre exemple avancé par Hubert Vedrine pour préciser son idée : « ce qui s’est passé à Gaza est pour les Occidentaux une horreur totale, mais pour 1,5 milliards de musulmans, c’est +un acte de résistance+ à l’occupation israélienne. Sans compter les nombreux pays asiatiques indifférents. On le voit, nous n’avons plus la capacité d’imposer à tous les autres nos grille de lecture et nos +valeurs+, même si les classes moyennes du Sud veulent vivre +à l’occidentale+.

Ces pays du Sud vont-ils réussir à mettre en place un monde +post-occidental+ ? L’Occident ne veut pas le croire du fait des divisions entre l’Inde et la Chine, de la crainte de la Russie de trop dépendre de son voisin chinois, etc. Cependant, s’acharner à démontrer que le Sud global n’existe pas révèle une forme de panique ».  



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