Le journaliste et écrivain nigérien Seidik Abba : “La réconciliation entre l’Algérie et le Niger se fait dans l’intérêt du Mali”
Journaliste et écrivain nigérien spécialisé notamment dans les questions sécuritaires, Seidik Abba apporte dans cet entretien accordé au Jeune Indépendant son éclairage sur la visite du président du Niger le général Abderrahamne Tiani en Algérie, les enjeux et les attentes que ce soit pour les relations entre les deux pays ou pour l’importance qu’elle préfigure pour le devenir de la région du Sahel.
Le Jeune Indépendant : Le président Tiani est à Alger en visite officielle. C’est sa première visite en Algérie après un froid diplomatique de deux ans. Comment cette visite est-elle perçue au Niger ?
Seidik Abba : Oui, la visite du président Tiani à Alger fait suite à l’invitation qui lui a été transmise, une invitation officielle envoyée par le président algérien Abdelmadjid Tebboune, qui lui a été transmise à Niamey il y a quelques jours par le ministre algérien des Hydrocarbures et on voit la rapidité avec laquelle cette invitation a été acceptée. Cela traduit une volonté de normalisation de la part du Niger d’accepter la main tendue de l’Algérie, les deux pays sont aujourd’hui dans un cycle de normalisation que tout le monde trouve normal au Niger.
Il y a beaucoup d’intérêts communs entre les deux pays et il était normal que la parenthèse se referme très vite parce que, comme on sait, malgré le coup d’État au Niger en juillet 2023, les relations n’ont pas été interrompues entre le Niger et l’Algérie. Et c’est par solidarité avec le Mali après la destruction du drone malien par l’aviation algérienne que le Niger a rappelé son ambassadeur. Mais je crois que ce bruit est derrière nous aujourd’hui. On est dans une phase de normalisation qui ne surprend pas les gens à Niamey.
L’Algérie et le Niger ont de nombreux points de convergence, à votre avis, quels sont les principaux domaines de coopération que les deux pays peuvent mettre en valeur dans l’immédiat ?
Je crois qu’il faut mettre sur le compte du réchauffement des relations entre les deux pays le pragmatisme et le réalisme économique. Le Niger a beaucoup d’intérêt avec l’Algérie. Le réalisme économique et politique qui a prévalu et qui participe à l’explication de cette accélération de la réconciliation et de la normalisation entre les deux pays. Ce sont toutes ces considérations qui, de mon point de vue, ont amené les deux partis, les deux pays à aller rapidement vers la normalisation, vers la réconciliation.
À peine quelques jours après le retour des ambassadeurs le 12 février, selon vous, qu’est-ce qui explique ce soudain réchauffement entre Niamey et Alger ? Sommes-nous face à une simple nécessité économique ou à un virage stratégique profond en matière de sécurité ?
Je crois d’abord qu’il y a un pragmatisme économique. L’Algérie, à travers la Sonatrach a des permis de forage à Kafra 1 et Kafra 2. Elle a même fait de la prospection pétrolière dans la région de Bilma particulièrement, non loin de la frontière algérienne, qui a donné des résultats concluants, et il est envisagé de passer de la prospection à la phase d’exploitation des puits pétroliers qui ont été mis en évidence par la Sonatrach.
Donc il y a cette considération. Et lorsqu’on sait que cette exploitation pourrait conduire à la construction d’un pipeline qui va du Niger vers l’Algérie pour raccorder au pétrole algérien, il y a cette dimension économique qui est importante pour le Niger avec aussi la promesse de l’Algérie de former des Nigériens au métier du pétrole, puisque le Niger est producteur de pétrole, mais il n’a pas beaucoup de ressources humaines spécialement formées dans les métiers du pétrole, l’Algérie a fait cette promesse d’accompagner la formation.

Coopération renforcée dans le bon voisinage
Si vous ajoutez à cela la construction du gazoducgazoduc Un gazoduc est une canalisation destinée au transport de matières gazeuses sous pression, la plupart du temps des hydrocarbures. Selon leur nature d'usage, les gazoducs peuvent être classés en trois familles principales : 1- gazoducs de collecte, ramenant le gaz sorti des gisements ou des stockages souterrains vers des sites de traitement. 2- gazoduc de transport ou de transit, acheminant sous haute pression le gaz traité (déshydraté, désulfuré, ...) aux portes des zones urbaines ou des sites industriels de consommation 3- gazoducs de distribution, répartissant le gaz à basse pression au plus près des consommateurs domestiques ou des petites industries. transsaharien qui va du Nigéria, traverser le Niger pour venir en Algérie et aller vers l’Europe, en plus de ça, la route transsaharienne qui partira de Lagos à Alger. Donc vous voyez, il y a beaucoup d’enjeux sur le plan économique et sur le plan sécuritaire aussi.
Le Niger fait aujourd’hui face à une menace terroriste complexe et aux multiples défis qu’elle impose. De son côté, l’Algérie dispose d’une solide expérience en la matière : elle a su stabiliser sa situation grâce aux politiques de concorde civile et de réconciliation nationale, tout en menant une lutte active sur le terrain avec ses unités spécialisées. Ce savoir-faire algérien constitue un atout précieux qui pourrait être mobilisé au profit du Niger.
Lorsque vous ajoutez à cela les liens personnels historiques avec des familles qui sont au Niger qui sont en Algérie, vous arrivez à la conclusion que les deux pays ne peuvent pas ne pas s’entendre sur le moyen terme. Le bruit était une parenthèse qui s’est refermée parce que c’est plus de 800 km de frontière entre les deux pays. Et donc il est normal qu’il y ait cette accélération des relations entre l’Algérie et le Niger. Je crois que le pragmatisme allié aux intérêts économiques et diplomatiques explique un peu le réchauffement rapide des relations entre le Niger et l’Algérie.
L’Algérie et le Niger ont de nombreux points de convergence, vous l’avez expliqué. À votre avis, quels sont les principaux domaines de coopération que les deux pays peuvent mettre en valeur dans l’immédiat ?
Je crois qu’il n’y a pas que le gazoduc transsaharien et qui va passer par le Niger et qui partira du Nigéria. Il y a ça, mais il y a aussi l’exploitation pétrolière par la Sonatrach de puits de pétrole au Niger. Ce dernier peut devenir ainsi un pays producteur de pétrole.
D’ailleurs, les champs de Kafra 1 et Kafra 2 vont produire au moins 100 000 barils par jour. Il y a déjà 120 000 barils de l’autre côté. Vous voyez, pour le Niger, arriver à 200 000, 250 000 barils/jour, c’est un enjeu important, surtout dans le contexte aujourd’hui de la réduction de l’aide publique au développement. Il y a beaucoup d’éléments qui font que le Niger doit compter sur lui-même, et une façon de compter sur soi-même, c’est de valoriser ses ressources, et à travers la coopération algérienne, il y a pour le Niger la possibilité justement de valoriser ces ressources.

Un réchauffement au sommet.
Il y a un deuxième enjeu important, c’est le désenclavement du Niger. Si on construit la transsaharienne, ça va permettre au Niger d’importer et d’exporter avec le côté algérien. Alors qu’aujourd’hui, la façade maritime la plus proche, c’est Cotonou, la capitale du Bénin et Lomé, la capitale du Togo. La frontière avec le Bénin est fermée. Il reste que le port de Lomé et pour aller à Lomé, il faut traverser le Burkina avec les questions d’insécurité. Ça devient un enjeu. Le Niger compte sur cette coopération avec l’Algérie pour aller vers son désenclavement.
Il y a beaucoup d’enjeux et il n’y a pas que le gazoduc. Il y a aussi des enjeux sécuritaires. Donc c’est ce package-là qui explique un peu cette relation, son accélération, sa normalisation, et le Niger attend beaucoup de cette relation avec l’Algérie.
Est-ce que les sécuritaires contrarient ces projets stratégiques ?
Non, moi je crois qu’il n’y a pas d’insécurité à proprement parler dans la zone où se trouvent les champs pétrolifères et il n’y a pas d’insécurité non plus sur le tronçon du gazoduc qui va traverser le Niger. Ce n’est pas la partie la plus confrontée à l’insécurité et au terrorisme. C’est une chance, je crois, pour ce projet-là. Que ce soit le projet Kafra 1, Kafra 2, pour l’exploitation pétrolière, ou le projet du gazoduc, ou le projet du transsaharien, ces projets ne sont pas véritablement dans la zone menacée par le terrorisme. Et à mon avis, le Niger, ayant une grande expérience dans les questions de sécurité, n’aura pas de difficultés pour garantir la sécurité de tous ces grands projets avec l’Algérie.
Et on peut même faire l’hypothèse que le Niger soit accompagné par l’Algérie pour sécuriser justement ces grands projets qui vont se faire. Que ça soit le projet bilatéral, le projet multilatéral, tout ça doit être lu dans le cadre de la zone des libres échanges économiques parce que les relations avec l’Algérie vont permettre justement à l’Algérie de coopérer, à travers le Niger, avec le Nigéria, le Bénin, le Tchad et ça va permettre aussi au Niger d’avoir accès aux infrastructures qui existent en Algérie. Donc c’est quand même quelque chose de très important que la réconciliation permette.
Le Niger peut-il jouer les médiateurs entre l’Algérie et le Mali lors du déplacement de Tiani à Alger ? Quel impact cette initiative diplomatique aura-t-elle sur la cohésion de l’Alliance des États du Sahel (AES), particulièrement sur la relation entre Niamey et Bamako ?
Non, il n’y a pas de risque qu’il ait un problème avec le Mali parce que le Niger s’est rapproché de l’Algérie. Le rapprochement entre le Niger et l’Algérie, pour moi, ne se fait pas au détriment du Mali. Et d’ailleurs, si vous avez remarqué, il y a en effet un rapprochement entre l’Algérie et le Burkina Faso. Pour moi, les deux pays de l’AES quand ils vont se rapprocher avec l’Algérie auront à cœur de créer les relations pour une entente entre l’Algérie et le Mali. Et entre l’Algérie et le Mali aussi, j’ai toujours dit que le pragmatisme va finir par prévaloir. On va finir par oublier les sentiments de rancune. Tout ça va être oublié.
Et le rapprochement avec le Niger, à mon avis, va entraîner le rapprochement avec le Mali parce que le Niger va faire le médiateur, il va faire en sorte qu’il y ait des canaux, il peut être l’émissaire du Mali auprès de l’Algérie et l’émissaire de l’Algérie auprès du Mali.
Deuxième chose qui m’amène à considérer qu’il n’y aura pas d’impact sur l’AES qui est bâti principalement sur l’architecture de paix et de sécurité. Or, le fait de se rapprocher de l’Algérie ne remet pas en cause le projet d’architecture, de paix et de sécurité, la création de la force unifiée de l’AES dont le quartier est installé à Niamey et la mutualisation entre le Niger, le Mali et le Burkina va se poursuivre.
Donc il n’y a aucun risque que cela entraîne le départ du Niger de l’AS ou le retrait du Mali. Non, il n’y a pas de tout cela. Pour moi, ça va même servir à consolider l’AES et ça va servir à la réconciliation entre l’Algérie et le Mali. Et je pense que dans les prochains jours, on verra que la réconciliation entre le Niger et l’Algérie ne se fait pas au détriment du Mali. Elle se fait dans l’intérêt du Mali et de l’AES.