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Op-Ed

Le brasier et la renaissance

Le brasier et la renaissance

Il est des tragédies qui marquent au fer rouge l’histoire d’une nation, scindant de manière brutale le temps entre un « avant » et un « après ». Les incendies apocalyptiques qui ont récemment ravagé la wilaya de Jijel appartiennent, à notre plus grand désarroi, à cette sinistre catégorie. Plus qu’une simple calamité saisonnière ou une canicule mal maîtrisée, ce drame a pris les proportions d’un cataclysme absolu, fauchant la vie de plus d’une centaine de concitoyens.

Ce bilan humain, d’une lourdeur effroyable et totalement inédit dans toute la mémoire des habitants de la région, a plongé le pays entier dans un deuil insoutenable. Ces hommes, ces femmes, ces enfants, ainsi que les anonymes morts en tentant de porter secours, ont fait face à un mur de flammes d’une intensité jamais vue dans l’histoire de la wilaya, transformant un véritable paradis terrestre en un brasier funeste.

Car Jijel n’était pas seulement une étendue montagneuse sur la carte géographique de l’Algérie ou une destination touristique, c’était un joyau écologique reconnu de tous, le gardien bienveillant d’un biotope d’une richesse inestimable. Ceux qui ont un jour parcouru ses sentiers sinueux connaissaient la majesté de ses forêts denses, véritables poumons verts abritant une végétation extrêmement rare et endémique.

De Ouled Asker aux cimes de Bouzane, à la forêt dense de Taghrast, en passant par Djamâa Beni Hbibi, Belhadef jusqu’à Ziama el Mansouriah cette région d’exception possédait son propre microclimat, une fraîcheur salvatrice qui contrastait harmonieusement avec l’aridité d’autres contrées du pays. Elle offrait un sanctuaire intouchable à une faune aviaire exceptionnelle, où des espèces d’oiseaux rares trouvaient refuge au creux de paysages d’une beauté à couper le souffle.

Voir ces montagnes majestueuses, symboles éternels de vie et de résilience, autrefois bastion de la résistance contre le colonialisme français, se transformer en de vastes étendues de cendres grises et stériles a provoqué un choc psychologique et écologique d’une ampleur incommensurable. C’est un patrimoine naturel patiemment tissé au fil des millénaires qui est parti en fumée, emportant avec lui une part de l’âme même du pays.

Cependant, s’il est plus que légitime de pleurer les disparus et la nature meurtrie, il est d’une importance vitale de comprendre que ce désastre localisé s’inscrit dans un bouleversement planétaire global et féroce. Le changement climatique n’est définitivement plus une théorie débattue dans des colloques scientifiques lointains ou de rares rencontres internationales ; il est devenu une réalité brutale, palpable, qui frappe avec violence.

La météo est devenue imprévisible, et la géographie de notre planète elle-même semble se remodeler de force sous le poids des aléas climatiques extrêmes. Le récent et tragique éboulement survenu au Népal en est la parfaite et dramatique illustration. Aux quatre coins du globe, la Terre se rebelle, prouvant sans l’ombre d’un doute que ces dérèglements nécessitent un effort international soutenu, sincère et immédiat. Mais cet indispensable effort mondial ne dispense nullement l’Algérie, en tant que nation, d’une introspection profonde et d’une action nationale d’envergure pour prendre en charge ces risques immenses à l’avenir.

Il convient, à ce titre, de souligner et d’évaluer avec objectivité les efforts considérables déployés par l’État algérien au cours de ces dernières années. Face à l’évidence écrasante d’une menace grandissante, les autorités ont pris des décisions cruciales pour affronter ces phénomènes devenus tristement récurrents.

Des budgets massifs ont été alloués pour l’acquisition de moyens d’intervention stratégiques, notamment une flotte d’avions bombardiers d’eau dont l’efficacité a permis de contenir d’autres brasiers et d’éviter le pire. Les effectifs et le matériel de la protection civile ont vu leurs capacités d’action lourdement renforcées, tandis que l’arsenal juridique a été durci de manière drastique pour dissuader et punir avec la plus grande fermeté les auteurs d’actes pyromanes.

L’État a également mis en place des mécanismes d’indemnisation rapides et de soutien psychologique aux populations sinistrées, tout en lançant de vastes campagnes de reforestation pour tenter de panser les plaies de la terre. Ces actions immédiates ont démontré une véritable prise de conscience et une volonté ferme de protéger la population.

Néanmoins, la gestion de l’urgence, aussi efficace soit-elle, ne peut plus suffire face à la colère d’un climat déréglé. Les experts ne cessent de souligner que la stratégie du gouvernement doit désormais s’élever et pivoter de manière radicale vers une doctrine d’anticipation à très long terme.

C’est précisément ici que l’Algérie devrait s’inspirer des modèles internationaux de résilience les plus éprouvés, à l’image des plans stratégiques adoptés en Chine. En l’espace de deux ou trois décennies, les Chinois ont érigé une véritable tradition de la prévention, une stratégie globale planifiée sur vingt à trente ans. Ce modèle rigoureux met en œuvre, de manière simultanée et complémentaire, la lutte structurelle contre les feux de forêt et la prévention lourde contre les inondations.

Les experts algériens ont plaidé pour une transposition de cette stratégie de long terme à l’Algérie et qui réclame une refonte totale de l’aménagement sylvicole et territorial. Les terres calcinées d’aujourd’hui sont les coulées de boue dévastatrices de demain, l’absence de racines rendant nos sols extrêmement vulnérables aux inondations torrentielles.

Il s’agit ainsi de créer et de financer des infrastructures pensées pour les prochaines générations. Les autorités ont déjà évoqué  l’ouverture systématique de vastes tranchées pare-feu entretenues tout au long de l’année, la création de bassins de rétention d’eau stratégiquement placés dans les massifs montagneux, le développement de forêts composées d’essences moins inflammables, et le recours massif aux technologies satellitaires pour une surveillance ininterrompue.

En définitive, honorer dignement la mémoire de la centaine de martyrs tragiquement disparus à Jijel exige bien plus que des discours commémoratifs. Cela exige de bâtir une nation véritablement résiliente, armée par la science, préparée par une planification rigoureuse s’étalant sur plusieurs décennies, et unie par une conscience citoyenne et écologique irréprochable. C’est à ce prix, grâce à cette anticipation de tous les instants, que nos magnifiques montagnes retrouveront non seulement leur splendeur et leur verdure d’antan, mais qu’elles redeviendront pour l’éternité le refuge sûr, vivant et paisible qu’elles n’auraient jamais dû cesser d’être.



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