Le 8 Mai 1945 exhume l’horreur coloniale : Les Abda ou l’exemple d’un « crime d’Etat »
A l’aube de 2025, Sabrina Abda avait rendez-vous aux Editions Arcane 17, son éditeur pour sa première expérience éditoriale. A l’heure de remettre le manuscrit final, elle aurait pu suggérer au directeur de collection ‘’Les Invisibles’’ un titre en empruntant au très médiatique texte d’Emile Zola.
Mais au lieu de « J’accuse » qui, depuis 1898, meuble les bibliothèques en marque déposée, elle a fait le choix d’un titre plus personnel, un narratif familial douloureux. Soucieuse d’aller droit au but et de dire d’emblée de quoi il s’agit, elle a trouvé une titraille circonstanciée et ouvertement accusatrice. Et c’était son premier et dernier choix. Onze mots déclinés en trois lignes sur fond de portrait d’un Guelmi coiffé d’une chéchia : « Ils ont assassiné mon grand-père en 1945, à Guelma ».
Digne et animée par une débordante envie de devoir de mémoire, Sabrina Abda se présente comme une ‘’petite fille privée de son grand-père, assassiné par le pouvoir colonial’’. Deux de ses oncles – les frangins de son père – ‘’sont subi le même sort’’ dans la même ville et à la même période. Circonstance aggravante qui ajoute de la douleur à la douleur, elle ne pourra ‘’jamais’’ se recueillir sur leur tombe ‘’car il n’y a pas de sépulture’’. La douleur est à son paroxysme. Il n’en fallait pas plus pour que cette diplômée d’une licence en lettres modernes et d’une licence pro ‘’métiers du livre’’ se décide à raconter la ‘’tragédie’’ vécue par les siens. Une histoire vielle de quatre-vingt ans dont elle a reconstitué patiemment les épisodes en rassemblant les témoignages de la famille et, surtout, en multipliant, insistante et accrocheuse, les visites aux Archives nationales françaises. En librairie en France depuis une semaine (1), son livre se veut un ‘’témoignage intime et une enquête rigoureuse sur une histoire longtemps passée sous silence’’, explique l’éditeur en quatrième de couverture. « Ils ont assassiné mon grand-père en 1945, à Guelma » reconstitue en cent quarante-trois pages et une somme de visuels et de documents d’archives le martyr d’une famille amputée de trois des siens dans un laps de temps très court.
Née en province d’un père algérien et d’une mère française, Sabrina Abda a su — relativement sur le tard — que son grand-père, Amor, et deux de ses enfants, Smaïl et Ali, avaient été froidement assassinés lors de la répression sanglante de mai 1945. Fief des matches de l’ES Guelma – club de chouhadas dont le membre du groupe des 22 Souidani Boudjemâa –, le stade de Guelma porte le nom de Ali, lui-même sociétaire de cette formation nationaliste. Au moment de la tragédie, le grand-père avait 50 ans, ses fils Smaïl et Ali avaient respectivement 22 ans et 20 ans. Le père de Sabrina avait 18 ans, exactement l’âge de sa fille quad il a jugé utile de lui révéler les circonstances de la mort du papy et des deux tontons. ‘’J’avais 18 ans quand mon père me dit la vérité sur mon grand-père : non, il n’était pas mort de maladie, comme il me l’avait dit depuis toutes ces années. Il avait attendu que je sois suffisamment grande pour que j’entende cette horreur, cette révélation insupportable. Mon père avait toujours cherché à me protéger’’.
Au miroir du vécu de Sabrina, la révélation faite par son père résonne comme un temps de rupture. Il y a un avant et un après. Le jour où son père, Mohammed S, est passé aux aveux sur les circonstances du triple crime colonial – ça s’est passé ‘’le jour de la Victoire’’ des Alliés sur le nazisme –, ‘’la terre s’est ouverte sous mes pieds’’. Elle n’a pas admis qu’’’une telle chose soit possible’’. Plus rien ne sera comme avant, a-t-elle dû se lamenter à ce moment tout en prenant date avec une tâche à l’allure de devoir : raconter, le moment venu, cette douleur familiale. Entre l’année de son entrée à l’école et ce conclave poignant avec son géniteur à l’heure de ses 18 ans, la petite-fille de Amor Abda a vécu au rythme des dates festives dont elle avait appris les intitulés et la chronologie en classe. ‘’J’ai grandi avec toutes les fêtes : Pâques, Pentecôte, le 14 juillet, le 15 août, le 1er novembre, le 11 novembre, le 25 décembre, le 1er janvier, le 1er mai et le fameux 8 mai’’.
La confession douloureuse de son papa sur les sorts dramatiques subis par son papy et ses deux oncles l’a accablée. ‘’Je ne comprenais plus rien à cette vie, cette histoire, cette France. Je suis née ici (en France), ma mère est française (…) Fête de la victoire sur les nazis, fête en l’honneur de la fin de la Seconde Guerre mondiale, le 8 mai 1945 a toujours été synonyme pour moi, jusqu’à ce jour, de gaieté, de libération. On imaginait tous ces jeunes revenant de la guerre, fêtés par tous, la liesse, les sourires sur tous les visages, la fin de la guerre, la fin de l’horreur pour tant de gens innocents, la paix retrouvée, les familles réunies. On m’avait appris cela à l’école, j’avais vu tant d’images à la télévision, c’était une chose acquise’’. En revanche, l’autre mai 1945 – le printemps sanglant de l’Algérie au sortir de la Deuxième Guerre – brillait par son absence dans les cours de l’école et les manuels d’histoire qui l’ont accompagnée tout au long de son cursus scolaire.
L’omerta des manuels d’histoire
Sabrina Abda a vécu la révélation comme une ‘’claque magistrale’’. C’est ainsi qu’elle résume son premier ressenti. ‘’J’étais anéantie (…) A la suite de l’aveu de mon père, le 8 mai 1945 s’est cassé en mille morceaux et j’ai écouté son secret. En Algérie, le 8 mai 1945, les Français musulmans (comme on appelait les Algériens) souhaitaient se libérer du joug colonial. Ils avaient rendu bien des services, ils avaient fait la guerre aux côtés des Français. Mais les manifestations de joie, les promesses de jours meilleurs, les lueurs d’égalité ont tourné à l’affrontement, la France ne voulant pas lâcher l’Algérie. Oui, beaucoup d’Algériens ont été massacrés (…) Mon grand-père avait été fusillé par les Français. Mais j’étais française moi, par ma mère ! Cette situation m’était insupportable, je ne me supportais plus et, avec tout mon côté français. Exit les livres d’histoire, exit les belles paroles, les belles fêtes d’ici. J’étais en deuil, j’étais désespérée’’.
Pendant des années, soutenue et aidée par son cousin Smaïl – dont le papa a également été traumatisé par le triple assassinat –, Sabrina Abda s’est engagée dans ce qu’elle qualifie de ‘’combat’’. Un combat destiné à reconstituer un ‘’crime d’Etat’’. Dans une course contre la montre, explique l’éditeur en faisant valoir son mérite, la petite fille de Amor a travaillé ‘’à rassembler plus de 700 documents’’. Elle a commencé par fouiner dans les Archives nationales à Pierrefitte-sur-Seine (banlieue de Paris) avant de prolonger ses recherches plus au sud, à Aix-en-Provence où sont consultables – non sans conditions et dérogations – les archives relatives aux colonies. ‘’J’ai retrouvé le nom de mon grand-père et de mes oncles dans les Archives. Ils se sont dressés devant moi, avec leur belle âme et leur courage. Eux, comme 300 autres, ont fait l’objet d’une fiche de plainte avec un modeste rapport, mais tous les morts anonymes n’ont pas eu cette attention’’.
Les fours à chaux de sinistre mémoire
Sabrina Abda a franchi les portes des Archives nationales de Pierrefitte-sur-Seine et d’Aix-en-Provence non pas en tant qu’historienne – elle ne se revendique pas en tant que telle –, mais en petite fille et nièce désireuse de ‘’trouver ce que le pouvoir colonial a emporté avec lui’’.
La fille de Mohammed S est partie en quête de la vérité, toute la vérité. Depuis ses 18 ans et la causerie ‘’aveux’’ avec son père, elle savait que le récit du géniteur était parcellaire. Il l’était moins par souci de censure que par les effets de la tragédie sur son moral. ‘’Mon père ne m’a livré que peu de souvenirs sur cette période, comme s’il avait oublié. Ce traumatisme dû à la disparition atroce de son père et de ses grands frères a fait place chez lui à une sidération, car ce passé était tellement monstrueux qu’il a tenté de l’oublier le plus possible’’.
Au soir de sa vie, ‘’atteint tardivement de la maladie d’Alzheimer — « le grand oubli » –,’’, le père de Sabrina ‘’évoquera souvent dans un premier temps’’ l’assassinat de son père et de ses frères, prenant même son épouse pour son frère Ali et l’appelant quand il était à l’hôpital. ‘’Cette résurgence de ce traumatisme ancien m’a beaucoup touchée, car la blessure de mon père ne s’était jamais refermée et je la portais à mon tour, comme une malédiction, comme si les morts n’étaient jamais morts, errant sans sépulture, à jamais meurtris par l’histoire’’. D’où, le lecteur le comprendra, la détermination de la fille de faire de son mieux pour raconter ‘’l’horreur dans toute son ampleur’’. Une tragédie jalonnée ‘’d’arrestations arbitraires, de tortures, d’exécutions sommaires, de charniers dissimulés, de fours crématoires en périphérie de la ville’’, les fours à chaux Lavie de sinistre mémoire.
Le 8 mai 1945, les trois frères Abda – Smaïl, Ali et Mohammed S — étaient dans le cortège qui s’est formé sur les hauteurs de Guelma à El Karmat. Pacifique comme l’avait ordonné la direction des Amis du Manifeste et de la Liberté, la marche s’est ébranlée plus bas en direction du centre-ville. Elle s’est retrouvée face à une face à une autre marche, européenne celle-là, organisée par André Achiary, le sous-préfet de Guelma, et initiateur des milices bien avant mai 1945. Cet épisode ‘’milices’’ a été dûment documenté par l’historien français Jean-Pierre Peyroulou dans une remarquable thèse, publiée en 2009 aux éditions La Découverte : « Guelma, 1945. Une subversion française dans l’Algérie coloniale ». L’oncle Ali, qui portait l’emblème algérien fabriqué par sa sœur, ‘’se heurta au sous-préfet, qui voulait lui enlever son drapeau’’. Selon sa nièce, Ali se défend au moyen d’un coup de poing, ‘’ce qui fit enrager’’ André Achiary. La célébration de la fête de la Victoire des alliés vire à l’émeute. ‘’Mon jeune oncle Slimane, plus jeune, ne participa pas mais raconta qu’il avait entendu des coups de feu au loin, des automitrailleuses, et que tous les gens étaient terrorisés. Les jours suivants, une abominable odeur avait envahi toute la commune alentour. Des gens témoignaient avoir vu des cadavres partout et des corps brûlés dans les fours à chaux, près de Guelma’’.
Les frères Smaïl et Ali ont été arrêtés en premier. Le père Amor le sera le soir à la maison. ‘’Il pressentit certainement ce qui allait lui arriver, car il donna son portefeuille à ma grand-mère (pour la première fois) en lui disant de bien s’occuper des enfants’’. Comme nombre d’algériens de sa génération, le grand-père de Sabrina a été enrôlé dans la guerre 1914-1918. Le frère de son épouse a été engagé sur le front de Monté Cassino pendant la Deuxième Guerre Monte. ‘’Il est rentré avec « quelques petits cadeaux » pour des neveux dont deux, Smaïl et Alin ‘’n’existaient plus’’. Le père Amor et ses deux fils ont été incarcérés d’abord à la prison de Guelma. ‘’Ma grand-mère leur apportait un panier de nourriture chaque jour, jusqu’au jour où on lui a dit qu’ils étaient « partis à Alger ». Pour ne pas dévoiler la vérité, elle acheta des pâtisseries et prétendit que c’était mon grand-père qui les envoyait d’Alger’’. Du jour au lendemain, devenu le plus âgé de la fratrie, le père de Sabrina devient le chef de famille. ‘’C’est lui qui éleva tous ses frères et sœurs en épaulant ma grand-mère dans ce terrible cauchemar. Il ne fit pas beaucoup d’études car il devait se dévouer à sa famille. Sans l’intervention du médecin militaire de l’hôpital où mon père travaillait et qui l’aimait bien, il aurait été aussi arrêté, mais il fut protégé par cet homme’’. En 1955, il part en France où il continuera à militer. Dans les documents et archives que sa fille garde précieusement, ce texte écrit de sa main : « Arrivé en France, après être parti, avec l’accord de ma mère, vu la situation terrible à Guelma, après les décès de mon père, de Smaïl et de Ali, dans des conditions terribles, fusillés et brûlés par Maltais ouvriers arrivés en Algérie avec l’accord de la France, espour de tout prendre pour eux’’.