Le 1er Novembre 1954: l’événement qui a désarçonné la France coloniale – Le Jeune Indépendant
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Nationale

Le 1er Novembre 1954: l’événement qui a désarçonné la France coloniale

Le 1er Novembre 1954: l’événement qui a désarçonné la France coloniale

Rarement un événement marquant de l’histoire contemporaine ne s’est décliné de la sorte. Rarement l’Histoire ne s’est accélérée à un rythme aussi rapide. Il y a soixante-sept ans, les téléscripteurs des agences de presse mondiales — AFP, Reuters, Associated Press et United Press International — crépitaient sous l’effet d’une information assez inattendue pour laisser de marbre les rédactions françaises et internationales. Teneur des dépêches balancées et estampillées ‘’agences mondiales’’ : dans la nuit du 31 octobre au 1er novembre 1954 — une série d’attentats avaient secoué les trois départements d’Algérie.

Aux Aurès, en Kabylie et dans certains recoins de la Mitidja, plusieurs opérations — attaques armées contre des cibles sécuritaires, opérations de sabotage — avaient rompu le ‘’calme algérien’’ et bousculé les rituels festifs de la Toussaint. La ‘’flambée de violence’’ — ainsi titraient les canards en ‘’une’’ — avait pris par surprise tout le monde : la classe politique française et coloniale, les patrons de l’armée et des services de sécurité, mais aussi les Algériens et l’ensemble des partis nationalistes.

Dans la sémantique médiatique et dans la teneur des premiers télégrammes sécuritaires envoyés sous le sceau de l’’’urgent’’ et du ‘’secret’’, pas la moindre évocation d’’’offensive généralisée’’, encore moins d’’’insurrection’’ ou de ‘’révolution’’. Annoncés, pour la plupart, en ‘’une’’, les comptes rendus de la presse alternent entre ‘’incidents’’, ‘’attaques à mains armées’’ et ‘’attentats’’. Mais l’agitation enregistrée dans la ‘’Nuit de la Toussaint’’ a atteint un niveau tel que l’alerte a été de type ‘’rouge’’.

La presse française prise de court par les maquisards algériens

Informés par leurs permanences respectives, les préfets et sous-préfets des ‘’trois départements d’Algérie’’, le patrons de la Police générale Jean Vaujour, le chef du Service de liaisons nord-africaines, le colonel Shoen, le chef de la DTS en Algérie et le commandement de la Xe région militaire — celle qui commandait l’Algérie à partir de la place Bugeaud (futur siège du parti FLN et de l’hebdomadaire ‘’Révolution africaine’’ à la place émir Abdelkader — ont rejoint leurs bureaux dans la précipitation. Sans attendre la lecture de l’ensemble des premiers rapports, ils ont alerté Paris au milieu de la nuit.

Des départements « calmes »
 Le calme Place Beauvau, siège du ministère de l’Intérieur où officiait François Mitterrand, c’était le branle-bas de combat dès l’aube. Ministre de l’Intérieur mais aussi ‘’premier flic de France’’ selon la formule que s’est donné son lointain prédécesseur Georges Clemenceau revenait de fraiche date d’Algérie.

Il y avait séjourné du 19 au 23 octobre à l’heure du violent séisme qui avait frappé Orléansville (El-Asnam/Chlef). Après la zone sinistrée, Mitterrand s’était rendu à Oran pour inaugurer la foire de la ville avant d’achever son voyage automnal algérien par une rencontre avec les chefs des corps de sécurité en Algérie et un discours devant les députés de l’Assemblée algérienne.

Mitterrand en visite en Algérie en 1954

Avant d’embarquer à bord d’un aéronef pour rejoindre Paris, le ministre en charge de la Préfectorale dont celle des départements d’Algérie envoyait, depuis le tarmac de et Maison Blanche, un message rassurant qui ne laissait rien présager. ‘’J’ai trouvé les trois départements d’Algérie en état de calme et de prospérité. Je pars empli d’optimisme’’, assurait-il en ce 23 octobre 1954. Le journaliste et écrivain Jean-Lacouture que j’ai interviewé en 2004 y voit une ‘‘déclaration de circonstance à l’usage de la pressé’’. Membre du ‘’Maghreb Circuis’’ — le groupe de journalistes étrangers et français qui couvraient les affaires du FLN et la guerre d’Algérie à partir de Tunis —, auteur d’une biographie fouillée sur Mitterrand, Jean-Lacouture estime que le ministre de l’Intérieur de Pierre Mendès-France (‘’PMF’’) est revenu d’Algérie, convaincu que la situation n’était pas aussi sereine que les articles factuels le laissaient suggérer sur la base de sa déclaration de presse avant son départ de Maison Blanche.

Mitterrand a été ‘’pris de court’’ par les attentats de la nuit du 31 Octobre mais il n’a été ‘’guère surprise’’, dixit Jean-Lacouture. ‘’De tous les responsables politiques en poste à Paris en cet automne 1954, il était le plus préparé à cette perspective. Le seul à avoir vu l’incendie prendre. Ministre des Anciens combattants puis de l’Intérieur, il a effectué plusieurs voyages en Algérie depuis 1947. Ses proches collaborateurs ont fait de même. Cela lui a permis de se forger sa propre idée sans rester tributaire des rapports, forcément optimismes, du Gouvernement général.

Avant les événements de la Toussaint, Mitterrand a mis en garde, à plusieurs reprises, le président du Conseil Pierre Mendes France contre la gravité de la situation. Il a attiré son attention sur la nécessité de réformes, seul moyen de préserver l’’’Algérie française’’. De retour à Paris après le voyage d’octobre 1954, Mitterrand a livré à PMF un discours complément à rebours des éléments de langage qui avaient maquillé sa déclaration de presse du 23 octobre à Alger.

‘’Le climat en Algérie est de plus en plus malsain’’, avait-il déclaré au Président du Conseil dès leur première rencontre. Selon Jean-Lacouture, le ministre de l’Intérieur ‘’se doutait que quelque chose se tramait de l’autre côté de la Méditerranée. Le directeur de la police générale, le préfet Jean-Vaujour, l’avait briefé avec force détails. S’il ignorait tout du FLN (le mouvement inconnu jusque-là qui avait signé et rendu publique la ‘’Déclaration du 1er novembre’’), Vaujour savait, en revanche, que le CRUA (Comité révolutionnaire d’unité et d’action) s’était créé en mars dernier. Pour le patron de la Police en Algérie, il ne faisait aucun doute que l’Algérie réservait bien des surprises’’. Vingt-deux ans plus tard, au détour d’une interview avec le Nouvel Observateur, PMF confirmait la teneur des mises en garde de son ministre. ‘’Mitterrand m’a répété à plusieurs reprises : il se passe des choses graves en profondeur. Il faut agir vite pour montrer aux Algériens que nous voulons en finir avec le scandale dont ils souffrent depuis un siècle’’.

Les forces d’inertie
Les réformes suggérées par le ministre de l’Intérieur au président du Conseil étaient loin de constituer une grande avancée et une rupture franche avec la situation coloniale. De retour d’Algérie, François Mitterrand a proposé et obtenu de ‘’PMF’’ la nomination de Jacques Chevallier, maire d’Alger, au poste de secrétaire d’État à La Défense.

Selon la lecture de Jean-Lacouture, ‘’dans son esprit, Mitterrand pensait que le premier magistrat de la ville d’Alger, crédité d’une image de libéral, pouvait faire évoluer la politique algérienne à partir de son nouveau poste. Mitterrand s’est aussi résolu à procéder à un vaste mouvement de personnel en Algérie’’. En effet, le ministre voulait démettre plusieurs hauts responsables en poste en Algérie au premier rang desquels le gouverneur général Roger Léonard.

En août 1954, le ministre de l’Intérieur a demandé — avec succès — à Pierre Mendès France de recevoir en sa présence Ferhat Abbas. Le président de l’UDMA dénonce l’état de non droit en Algérie. « Même les lois françaises ne s’y appliquent pas », peste-t-il. Aux yeux de « PMF » et de sens ministre, la prévention de l' »irréparable » passe par la réactivation et la mise en œuvre du statut de 1947, « première victime » du hold-up électoral massif de 1948 commis par Neagelen.
« En réalité, explique Jean Lacouture, la marge de manœuvre de l’exécutif de l’IVe République était étonnamment étroite. Les idées de réformes butaient sur la force d’inertie outre-méditerranée ».

En vérité, le problème ne tenait pas à l’aveuglement du seul colonat incarné par les élus du 1er collège, ce que les libéraux désignaient sous la formule générique du « parti colonial ».
La réalité était autrement plus implacable : la posture du duo « PMF » était, elle-même, inopérante car insuffisante et totalement dépassée. Le 1er novembre 1954 a sonné neuf ans auparavant.

Au gré de ses interventions dans les colloques et dans ses innombrables travaux, Mohammed Harbi l’a souligné à grand trait. La guerre d’indépendance « a commencé à Sétif » dans le sillage de la sanglante répression 45.000 qui avait frappé les manifestations de Sétif, Guelma, Kherrata. « Je vous ai donné la paix pour dix ans ; si la France ne fait rien, tout recommencera en pire et probablement de façon irrémédiable », a déclaré le général Duval, l’homme qui a dirigé avec une férocité terrible la boucherie de mai 1945.

Duval

Le général Duval en mai 1945 à Sétif

Son avertissement martial n’a servi à rien. Le fossé est devenu irrémédiable. Tel que configure jusqu’à la fin des années quarante, le mouvement national était dépassé par les effets de la répression de mai 1945. « Les activistes du PPA imposent à leurs dirigeants la création d’une organisation paramilitaire à l’échelle nationale, souligne Mohammed Harbi dans un de ses écrits. Le 1er novembre 1954, on les retrouvera à la tête d’un Front de libération nationale. La guerre d’Algérie a bel et bien commencé à Sétif le 8 mai 1945 ».

Auteure du meilleur travail sur le 8 mai 1945 — « Aux origines de la guerre d’Algérie 1940-1945. De Mers El Kébir aux massacres du Nord constantinois » (Paris, La Découverte, Paris, 2002) — l’historienne Annie Rey-Godzeiguer résume d’une formule la rupture opérée au sortir des événements de l’est algérien : tel que relevé durant ces journées de mai 1945, « le seul môle commun à toutes les couches sociales reste (…) le djihad, compris comme arme de guerre civile plus que religieuse. Ce cri provoque une terreur sacrée qui se mue en énergie guerrière ».

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