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Op-Ed

Langue étrangère un enjeu ou un menu alibi dans la grande discorde

Anglicisation, voilà le maître mot de cette fin d’année universitaire pour se réconcilier avec la communauté universitaire qui hirakise.Cette soudaine attention à cette importante population n’est pas gratuite au sens propre comme au sens figuré.On a manqué d’en dévoiler l’aspect financier, à moins que sur ce volet, on n’ait rien prévu encore ou alors, on préfère être moins disert.Passons aux modalités pratiques.

On commencera d’abord, par angliciser les en-têtes des documents officiels calligraphiés en arabe.
Ce n’est pas une mince affaire. Pour la suite, on avisera tantôt.
Ce premier résultat sera d’autant plus visible que tout le monde témoignera que c’est du concret. Inutile à ce niveau, de se poser la question de savoir si la facture est raisonnable.
On aurait dû y penser plus tôt. On aurait pu être « up-to-date » et le pays aurait été remis à niveau en un rien de temps et jamais on n’aurait eu autant de vendredis braillards !
Sauf que cette décision au moyen de laquelle on prétend opérer une coupure avec la précédente vision qu’on avait du monde universitaire semble relever du buzz, mais pas seulement. Car le sujet est tout de même sérieux.

Quand on s’est accommodé d’une université hors course et au top des déclassements mondiaux depuis des décennies, et qu’on a convenu par un remarquable silence, de la déclaration d’un prédécesseur que l’Algérie n’a nul besoin de lorgner un prix Nobel, on peut aussi, en arriver à proposer avec un flegme « so british », qu’il suffit d’adopter le petit anglais pour faire reluire des enseignes qui, autrefois ont mérité les éloges de nos amis africains. Mais cela, c’était le temps où l’Algérie était africaine.

En les plaçant bout à bout, ces deux « sorties » sont clairement de la même veine et relèvent d’un populisme primaire.
Cette récente proposition suscite certes, moins d’hilarité que la précédente, mais elle a de quoi inquiéter comme la précédente.
Elle traduit soit, la méconnaissance lourde, qu’a son auteur de la vocation de l’équipe gouvernementale provisoire dont il fait partie ; à savoir la gestion des seules affaires courantes en attendant une succession en bonne et due forme, soit, un de ces calculs politiciens éculés mais toujours en cours, afin de perdurer, alors que de telles simili concoctions ont endommagé tant d’institutions, qu’aucun replâtrage ne pourra restaurer.

Double objectif
Intervenant au plus fort de la bataille politique qui se joue depuis quelques mois pour trouver une sortie de crise salutaire pour le pays, cette déclaration tente de faire écran de fumée. En effet, comment ne pas saisir que l’affutage à l’impromptu, de l’instrument de la langue, poursuit un double objectif : faire diversion dans les rangs du Hirak en créant une vraie fausse question d’une part, et opérer le ré arrimage des siens au plus près d’un Pouvoir qui prend ses distances avec d’anciens comparses.
Les positions hégémoniques acquises par ces derniers, rappelons-le, par la fraude et par le clientélisme sont contestées avec insistance et sérieusement menacées par le rouleau compresseur du dégagisme.
Car à quoi rime cette malencontreuse saillie alors que nous sommes loin de l’enjeu idéologique poursuivi et atteint par les premiers initiateurs de la politique de promotion de l’arabe dit moderne ?
Elle a été tournée, tant bien que mal, cette page d’un pays où coexistaient des langues vernaculaires dans la vie de tous les jours et qui fonctionnait exclusivement en français.
L’arabe, devenue langue nationale, n’a depuis aucun concurrent puisque le bilinguisme, dont le bilinguisme franco-arabe a été une option catégoriquement écartée très tôt. Poursuivant le principal enjeu de légitimation de la prise du pouvoir, il fallait en élargir la base en flattant pour les attirer, ces masses conservatrices et traditionalistes, qui ne demandaient qu’à s’affirmer dans la langue du Coran.
Tayeb Bouzid,Ministre de l’enseignement supérieur

Depuis l’arabisation de l’enseignement en 1972, le français est devenu la première langue étrangère. Cette langue s’est réimposée au supérieur, pour dispenser l’enseignement des sciences dures, là où les compétences et les ressources en langue arabe sont inexistantes, insuffisantes ou dépassées.
Si la qualité de l’enseignement n’est pas satisfaisante, on ne peut l’imputer à une quelconque langue, il faut interroger la politique linguistique mise en œuvre.

La langue de l’Europe c’est la traduction
S’agissant de la place du français, l’ONU prévoit un milliard de locuteurs francophones d’ici 2065. Est-il judicieux de tout effacer et de reprendre de zéro, ou au contraire, capitaliser ce butin de guerre et en tirer profit autrement ?
À l’heure du Brexit, et des menaces que font peser les USA quant au devenir des cultures, l’Europe se remémore la célèbre phrase de l’écrivain italien Umberto Eco, « La langue de l’Europe, c’est la traduction » et entend se défaire de l’emprise de l’anglais pour sauver ses valeurs.

Les arabes qui ont réussi à conquérir le monde, l’ont fait grâce aux travaux laborieux et soutenus de traduction d’œuvres étrangères.
De quoi parle le ministre de l’enseignement supérieur lorsqu’il déclare sentencieusement que « le français ne mène nulle part » ?
L’anglais n’est pas moins une langue de colonisateur pourrait-on lui rétorquer. Bien sûr, à l’ère de la mondialisation économique, pour des pays industrialisés et fortement internationalisés, l’anglais est indispensable du processus productif à la vente.
Inutile de rappeler que le marché algérien ne s’insère à l’économie mondiale, qu’à travers nos massives importations et nos fournisseurs étiquettent en français et arabe.

Cela étant, où en sommes-nous de l’application de notre politique nationale de l’enseignement supérieur ?
Que prévoyait en la matière, ce programme que l’on se vantait d’appliquer jusqu’à ce 22 février 2019 ?
La proposition de rompre totalement avec le français, dont le centre de gravité n’est d’ailleurs plus en France, mérite d’être étayée par des arguments de poids et de sérieuses études, et non sur la base d’un pseudo sondage…. sur Facebook !


Marche des étudiants

Quand on soulève la question de la visibilité à l’international des diplômes délivrés par l’enseignement supérieur, on se base normalement sur un bilan et sur un état qualitatif.
Sommes-nous aux normes internationales pour y prétendre ?

Avons-nous de quoi concurrencer des pays de tradition universitaire qui vont jusqu’à multiplier les aides financières et les offres de bourses aux étudiants étrangers pour se constituer un vivier de chercheurs nationaux et étrangers qui feraient l’attractivité scientifique du pays.
Pour l’heure, nous présentons des lacunes en matière d’infrastructures d’accueil, d’enseignants et d’encadrement pédagogique.
Nous ne possédons pas de centres d’excellence, ni de laboratoires de qualité, ni de pépinières de chercheurs.
Nous ne possédons pas la moindre réputation en matière de projets innovants communs avec la communauté scientifique internationale ?
Qu’avons-nous réalisé en termes de coopération et de collaboration en matière de recherche dans les domaines scientifique et technique ? On en a signé des traités !
Quid de ces milliers de jeunes algériens qui au prix d’un investissement familial très lourd, ou de petits et ingrats boulots de nuit, ont préféré poursuivre un cursus universitaire à l’étranger afin de décrocher des diplômes de haut niveau souvent dans des filières qui n’existent pas localement.
Pas la moindre ligne ne leur est consacrée dans les états statistiques nationaux. Exclus du droit à une allocation boursière même rudimentaire comme en fournissent des Etats pauvres à leurs ressortissants. Ces départs individuels s’apparentent à ceux des harragas, sauf que ces derniers le font pour acquérir des savoirs et des compétences.
L’Algérie les perd, car elle ne peut accueillir ces types de diplômés même si beaucoup d’entre eux ont essayé sans succès, de réintégrer le pays. 
De quoi parle le premier responsable du département ministériel chargé de l’enseignement universitaire et de la recherche scientifique ?
Combien coutera au pays cette conversion à l’anglais, combien de temps prendra-t-elle et pour quelle politique ?

La question qui brûle en ce moment concerne tous ces jeunes diplômés algériens qui ne trouvent aucun débouché dans le pays parce que cette université est incapable d’assurer leur employabilité.
Parce qu’ils sont toujours plus nombreux du fait des dérives d’une politique de massification, qui a servi à former des chômeurs de niveau universitaire, alors que le pays allait de crise en crise du fait de l’insuccès de ses modèles économiques.
Il y a cet insupportable gâchis des ressources humaines parce qu’il y a mauvaise gouvernance. Celle-ci est maintenue et reconduite éperdument.
Si volonté d’y remédier existe, il faut plus qu’un lifting et une déclamation à usage sensationnel.
Nadia Abdat

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