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L’Ambassadeur de Cuba au Jeune Indépendant : « La Havane ne transigera jamais sur sa souveraineté »

L’Ambassadeur de Cuba au Jeune Indépendant : « La Havane ne transigera jamais sur sa souveraineté »
Cuba Fidèle à sa souveraineté

Alors que l’Assemblée générale de l’ONU vient de voter massivement en faveur de la levée du blocus américain, l’ambassadeur de Cuba en Algérie M.  Hector Igarza Cabrera livre, dans cet entretien au Jeune Indépendant, un plaidoyer sans concession pour la justice internationale. Soixante ans après l’envoi de la première mission médicale cubaine à Alger en 1963, le diplomate revient sur la profondeur historique d’une alliance Sud-Sud forgée à l’époque où Alger était la « Mecque des révolutionnaires ».

De la diversification stratégique des échanges (biotechnologies, énergies renouvelables) à l’impact humanitaire dramatique des sanctions américaines, il décrypte les réalités complexes de l’île. Évoquant le récent vote de l’ONU — et le positionnement singulier du Maroc contre La Havane —, il réaffirme le soutien indéfectible de Cuba au droit à l’autodétermination du peuple sahraoui et se dit prêt à dialoguer avec Washington, mais exclusivement « d’égal à égal ».

 

LE JEUNE –INDEPENDENT : Historiquement fraternelles, comment se traduisent concrètement les relations entre Alger et La Havane face aux défis géopolitiques du XXIe siècle ?

Hector Igarza Cabrera : Les relations entre l’Algérie et Cuba constituent l’un des exemples les plus remarquables de la coopération Sud-Sud. Elles tirent leur origine d’une histoire de solidarité forgée avant même l’indépendance de l’Algérie, lorsque Cuba a apporté son soutien au FLN, puis au jeune État algérien confronté aux immenses défis de la construction nationale. Depuis lors, cette relation n’a cessé de se renforcer autour de valeurs communes : la défense de la souveraineté, le respect du droit international, le refus de toute ingérence dans les affaires intérieures des États et l’attachement au multilatéralisme.

En octobre 1962, le président Ahmed Ben Bella s’est rendu aux États-Unis pour l’adhésion de l’Algérie aux Nations unies. À cette occasion, il a rendu visite au président John F. Kennedy à Washington pour le remercier de son soutien à la lutte du peuple algérien lorsqu’il était sénateur. À ce moment-là, Cuba traversait la crise des missiles. Le président Kennedy a demandé à M. Ben Bella de ne pas se rendre à Cuba, estimant que c’était un moment dangereux pour le monde en raison de la menace nucléaire. M. Ben Bella a remercié Kennedy pour son accueil et ses conseils, mais il a maintenu son voyage. Il a effectué une visite de 36 heures à La Havane, un geste fort qui a scellé l’amitié entre Cuba et l’Algérie, tout en affirmant les principes et l’indépendance politique de la Révolution algérienne.

C’est ainsi qu’en mai 1963 a débuté notre coopération médicale. Plus tard, en octobre de la même année, pendant la guerre des Sables, Cuba a envoyé des soldats et des équipements militaires pour aider à défendre l’indépendance de l’Algérie. La première visite de Fidel Castro à Alger a eu lieu en 1972, sous la présidence de Houari Boumediene, avec qui les relations se sont développées très rapidement. En septembre 1973, Fidel Castro est revenu à Alger pour le Sommet des pays non-alignés. C’est lors de ce sommet historique qu’il a annoncé la rupture des relations diplomatiques avec l’État d’Israël, affirmant sa solidarité avec le peuple arabe en général et les Palestiniens en particulier. Cette amitié avec Boumediene s’est forgée à une époque glorieuse où l’on appelait l’Algérie « la Mecque des révolutionnaires ».

Aujourd’hui, dans un contexte international marqué par la montée des tensions géopolitiques, la fragmentation des chaînes logistiques et économiques, et les défis liés au changement climatique, cette coopération se poursuit. Nos deux pays partagent la vision selon laquelle le développement durable ne peut être dissocié de la justice internationale. Ils défendent un ordre mondial plus équilibré, où les pays en développement disposent d’une voix plus importante dans la gouvernance mondiale. Cette convergence de vues explique la coordination régulière de nos positions au sein des Nations unies, du Groupe des 77 + Chine, du Mouvement des non-alignés, ainsi que d’autres instances multilatérales.

Au-delà du secteur traditionnel de la santé, quels sont les grands chantiers stratégiques qui structurent actuellement la coopération bilatérale ?

La coopération médicale demeure un symbole puissant de l’amitié entre Cuba et l’Algérie depuis 1963, mais elle ne résume plus, à elle seule, l’ampleur de nos relations bilatérales. Depuis plusieurs années, nos deux pays s’emploient à élargir leur partenariat vers des secteurs à forte valeur ajoutée, susceptibles de contribuer à leurs stratégies respectives de diversification économique.

La biotechnologie représente probablement l’un des domaines les plus prometteurs. Cuba dispose d’une expertise reconnue mondialement dans la recherche biomédicale et la production de vaccins et de médicaments innovants, tandis que l’Algérie poursuit une politique ambitieuse visant à renforcer son industrie pharmaceutique nationale. Cette complémentarité ouvre la voie à des projets conjoints de production, de transfert de technologies et de formation.

Les perspectives sont également importantes dans les secteurs de l’agriculture, de la sécurité alimentaire, des technologies numériques, de la formation universitaire, de l’intelligence artificielle appliquée à la santé, ainsi que dans le développement des énergies renouvelables. Cuba est pleinement disposée et possède les ressources humaines nécessaires pour bâtir une coopération davantage orientée vers l’innovation, la création de valeur et le renforcement des capacités nationales de nos deux nations.

La biotechnologie et les énergies renouvelables sont souvent citées comme de nouveaux eldorados : sur quels secteurs prioritaires l’Algérie et Cuba doivent-ils capitaliser pour diversifier leurs échanges ?

L’avenir de la coopération économique entre Cuba et l’Algérie passe effectivement par une diversification des échanges autour des secteurs de la connaissance. Nos deux pays disposent d’atouts complémentaires qui méritent d’être pleinement valorisés.

Dans le domaine des biotechnologies, Cuba a développé au cours des dernières décennies un pôle scientifique reconnu à l’échelle internationale. Les compétences acquises dans la production de vaccins, de bio-médicaments et de technologies médicales peuvent grandement contribuer au développement de projets industriels communs, capables de répondre aux besoins des marchés africains et latino-américains.

Les énergies renouvelables constituent un autre axe naturel de coopération. L’Algérie possède un potentiel exceptionnel en matière d’énergie solaire et déploie progressivement une stratégie ambitieuse de transition énergétique. Cuba, confrontée aux défis de sa sécurité énergétique, s’intéresse de près aux solutions renouvelables et à l’efficacité énergétique. Des projets communs dans la formation, la recherche, le stockage de l’énergie ou encore l’hydrogène vert offrent des perspectives particulièrement prometteuses. À cela s’ajoutent les secteurs de l’agriculture durable, de la transformation agroalimentaire, de la digitalisation des services publics, des télécommunications et de l’économie du savoir.

Face à la reconfiguration de l’ordre mondial et aux tensions actuelles, quelle convergence de vues l’Algérie et Cuba partagent-elles sur la scène internationale ?

L’Algérie et Cuba considèrent que les profondes mutations de l’ordre international rendent plus nécessaire que jamais le respect des principes consacrés par la Charte des Nations unies. Elles défendent une conception des relations internationales fondée sur l’égalité souveraine des États, le règlement pacifique des différends, le rejet des mesures coercitives unilatérales et le respect du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.

Cette convergence s’exprime par notre soutien constant au multilatéralisme, notre engagement au sein du Groupe des 77 + Chine, ainsi que par notre plaidoyer en faveur d’une réforme plus représentative de la gouvernance mondiale. Nos deux pays partagent également des positions de principe sur plusieurs questions internationales majeures, notamment la défense historique des droits du peuple palestinien, le soutien indéfectible au processus de décolonisation du Sahara occidental conformément aux résolutions des Nations unies, ainsi que la promotion d’un ordre économique international plus juste, permettant un développement équitable pour les pays du Sud.

Quel est le coût économique et humanitaire direct des sanctions américaines sur la vie quotidienne à Cuba ?

Toute analyse sérieuse de la situation économique cubaine doit prendre en considération deux réalités indissociables : d’une part, les défis internes auxquels le pays est confronté, et d’autre part, les effets d’un régime de sanctions économiques, commerciales et financières imposé depuis plus de six décennies, et considérablement renforcé ces dernières années. Cette approche équilibrée est indispensable pour comprendre la reality cubaine dans toute sa complexité.

Les sanctions affectent directement et lourdement la vie quotidienne des Cubains. Elles limitent l’accès aux financements internationaux, compliquent les transactions bancaires, entravent les investissements étrangers et renchérissent considérablement le coût des importations. Leur portée dépasse largement le cadre bilatéral entre Cuba et les États-Unis : leur caractère extraterritorial dissuade de nombreuses entreprises, banques, compagnies maritimes ou partenaires commerciaux de travailler avec Cuba, par crainte de sanctions secondaires.

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Hector Igarza Cabrera

Les conséquences sont particulièrement visibles dans les secteurs de l’énergie, de la santé et de l’alimentation. Les difficultés d’approvisionnement en carburant entraînent de longues coupures d’électricité qui perturbent non seulement les activités économiques, mais aussi l’accès à l’eau potable, la conservation des aliments, les communications et le fonctionnement des services essentiels. Les restrictions affectent également la disponibilité des médicaments, des matières premières pharmaceutiques et des équipements médicalisés, provoquant des répercussions directes sur les interventions chirurgicales, les traitements spécialisés et les programmes de santé publique. Elles pèsent aussi sur la sécurité alimentaire en compliquant les importations de denrées de base et leur distribution.

Voici quelques chiffres alarmants qui illustrent l’impact de ce blocus :

  • 1 400 MW de capacité de production électrique restent inutilisés faute de combustible.
  • Dans certaines régions, les coupures d’électricité dépassent 20 heures par jour.
  • Plus de 100 000 patients sont en attente d’une intervention chirurgicale, dont 5 152 malades atteints de cancer et près de 12 000 enfants.
  • 2 888 patients sous hémodialyse font face à de graves difficultés par manque d’équipements et de consommables.
  • 300 des 395 médicaments habituellement produits à Cuba connaissent des ruptures de stock.
  • Le Programme national de vaccination (qui couvre 16 vaccins) est sévèrement affecté par le manque de matières premières.
  • Le taux de mortalité infantile est passé de 4 ‰ en 2017 à 9,9 ‰ en 2025.
  • Plus de 100 000 enfants ne reçoivent plus leur litre de lait quotidien subventionné par l’État.
  • 170 conteneurs de produits essentiels (d’une valeur de 6,3 millions de dollars) demeurent bloqués.
  • 11 000 tonnes de denrées alimentaires du Programme alimentaire mondial (PAM) sont distribuées avec retard.
  • Les dommages économiques attribués au blocus ont atteint 8,083 milliards de dollars entre mars 2025 et février 2026, portant le préjudice cumulé à 178,7 milliards de dollars à prix courants.

Ces difficultés se traduisent par des conséquences humaines dramatiques. Les familles subissent quotidiennement les effets de ces pénuries. Cependant, il serait réducteur d’attribuer l’ensemble des difficultés actuelles aux seules sanctions. Les autorités cubaines reconnaissent elles-mêmes la nécessité de poursuivre les réformes économiques, d’améliorer l’efficacité de la gestion publique, de stimuler la production nationale et de corriger certaines insuffisances structurelles.

La situation est certes très grave. Personne ne se réjouit des coupures d’électricité ni du manque de carburant. Cela fait précisément partie de la stratégie américaine : asphyxier l’économie pour pousser le peuple à se révolter contre son gouvernement. Mais en dépit de ce mécontentement légitime, le peuple cubain est parfaitement conscient des raisons de cette situation. Il sait pertinemment qu’il paie le prix de son indépendance.

Qu’est-ce que le système international ou les grands médias feignent, selon vous, d’ignorer sur la situation à Cuba ?

Il arrive souvent que certains débats internationaux présentent la situation cubaine sous un angle exclusivement politique ou conjoncturel, sans restituer la complexité du contexte. La réalité est bien plus nuancée. Cuba mène depuis plus d’une décennie un processus progressif d’actualisation de son modèle économique. Ce plan vise à accroître la productivité, à renforcer les entreprises publiques, à développer le secteur privé non étatique, à attirer les investissements étrangers et à améliorer l’efficacité globale. Ces transformations s’inscrivent dans une stratégie de long terme, et non dans une réaction improvisée aux crises actuelles.

Dans le même temps, les médias omettent fréquemment de mentionner la portée extraterritoriale des sanctions américaines, qui asphyxient nos relations avec des partenaires tiers (banques, compagnies aériennes, transporteurs maritimes). Une approche honnête consiste à reconnaître simultanément les réformes entreprises, les difficultés internes qui subsistent et les lourdes contraintes extérieures qui limitent les marges de manœuvre du pays.

Quel regard portez-vous sur l’avenir des relations diplomatiques avec Washington : y a-t-il une lueur d’espoir pour un dégel durable ?

Cuba a toujours exprimé sa disponibilité à entretenir avec les États-Unis des relations fondées sur le respect mutuel, l’égalité souveraine et la non-ingérence. Les expériences passées ont démontré qu’un dialogue constructif est tout à fait possible lorsqu’il existe une volonté politique de part et d’autre.

Naturellement, les divergences entre nos deux pays demeurent profondes et ne disparaîtront pas du jour au lendemain. Toutefois, l’histoire prouve que les différends les plus complexes peuvent être abordés par la voie diplomatique plutôt que par la confrontation. Un rapprochement durable ne pourra s’inscrire que dans le respect du droit international, sans recours aux mesures coercitives unilatérales, et en tenant compte des intérêts légitimes des deux peuples.

Si demain les États-Unis manifestent la volonté d’œuvrer à des négociations sincères, Cuba ne fermera pas la porte. Depuis le triomphe de la Révolution, notre position n’a jamais changé : nous sommes prêts à discuter et à négocier avec Washington, mais sur des bases claires. Quelles sont ces bases ? Une discussion d’égal à égal, sans conditions préalables. Il n’y a aucun sujet tabou, mais notre souveraineté, notre indépendance, ainsi que notre système politique et économique sont sacrés. C’est au seul peuple cubain, et à son gouvernement, qu’il revient de choisir leur destin.

L’Assemblée générale de l’ONU a voté massivement (136 voix) en faveur de la fin du blocus économique, commercial et financier imposé par les États-Unis contre Cuba. Quand on regarde la liste des pays qui ont voté contre, on y trouve un seul pays africain et arabe : le Maroc. Comment qualifiez-vous ce vote ?

Ce vote n’est nullement une surprise pour nous. Notre position est limpide et de principe : la question du Sahara occidental doit être résolue conformément aux résolutions de l’Assemblée générale et du Conseil de sécurité de l’ONU, et selon le cadre établi par le Secrétaire général des Nations unies. Nous nous référons notamment à la résolution de 1991, qui consacre le droit inaliénable du peuple sahraoui à l’autodétermination par le biais d’un référendum libre et juste.

Le mandat de la MINURSO (Mission des Nations unies pour l’organisation d’un référendum au Sahara occidental) reste l’organisation de cette consultation pour connaître la volonté définitive du peuple sahraoui. Nous appuyons pleinement la légalité internationale sur cette question. Le peuple sahraoui a tout notre soutien, et nous sommes déterminés à continuer de défendre ses droits légitimes à l’indépendance au sein de toutes les tribunes internationales.



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