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Nationale

L’Algérie fait fuir sa diaspora

L’Algérie fait fuir sa diaspora

Le plébiscite du parlement consacrant le projet de la nouvelle constitution est bien –ou mal- parti pour alimenter les mois à venir le débat politique.
Si les 182 articles dont certains ne sauraient révéler leur véritable sens qu’après leur « décortication » via des lois organiques plus explicites ont, à en croire les défenseurs du nouveau texte, globalement consacré la stabilité politique et institutionnelle, quelques points ne sont toutefois pas passés sous silence et ont d’ores et déjà provoqué un tollé aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays.

L’article 51 relatif à l’exclusion des binationaux des hautes fonctions de l’Etats a été, entre autres points, très farouchement accueilli par la communauté concernée. Il dispose que « la nationalité algérienne exclusive est requise pour l’accès aux hautes responsabilités de l’Etat et aux fonctions politiques ». Des associations et des intellectuels algériens établis à l’étranger dont certains ont été contraints pour des raisons d’intégration professionnelles d’opter pour une seconde nationalité, celle du pays d’accueil en l’occurrence, sont montés au créneau pour dénoncer « l’offense » et « l’injustice » qui leur est faite à travers ce nouvel article de la Constitution. Une indignation qui au passage a trouvé un soutien au sein de certaines personnalités politiques et chefs de partis. La diaspora algérienne dont le nombre d’individus hautement qualifiés est en croissance a dans sa majorité qualifié le « fameux » article de coup de massue visant à « anéantir » toutes visées politiques auxquelles se « risqueraient » ceux parmi nos brillants compatriotes d’outre-mers ou d’outre-océans tentés par une carrière politique ou même un simple retour au pays. Au moment où d’autres pays tentent par tous les moyens d’inverser la tendance et de récupérer leurs matières grises.

A cela, il devient caduque de croire que les appels des gouvernants pour le retour des élites nationales, puissent être favorablement accueilli au moment où le pays, crise financière oblige, a de plus en plus besoin de cette masse de cadres dont les valeurs reconnues par les spécialistes des questions migratoires ne sont plus à prouver.
Ces mêmes spécialistes prédisent désormais que le flux migratoire de ce qui est défini par fuite de la matière grise a presque doublé en dix ans. Si le phénomène n’a épargné aucun pays, les chiffres placent le nombre de départ des talents des pays maghrébins principalement l’Algérie et le Maroc au-dessus de la moyenne mondiale. Toutefois, si pour le voisin de l’Ouest, nombre d’entre les partants finissent après des séjours de plusieurs années au mieux par rentrer sinon à contribuer de manière efficace à l’économie du royaume, rares sont les Algériens qui optent pour ce scénario, tant les conditions au retour sont quasi-désavantageuses. Ce qui consacre souvent un départ ou « une fuite » sans aucun espoir de retour d’autant que nombre d’entre les cadres sont accueillis à bras ouverts par les pays de destination.
Une fuite dont certains n’hésitent pas aussi à qualifier de pillage par des puissances mondiales, des ressources et des compétences des pays d’origine des migrants. C’est en tout cas en ces termes que le Directeur du Centre de recherche en économie appliquée pour le développement (CREAD), Mohamed Yassine Ferfara a qualifié mardi à Alger le phénomène.

268 000 cadres répertoriés en Europe

Le chercheur, qui intervenait lors de la présentation de l’ouvrage du CREAD intitulé « De la fuite des cerveaux à la mobilité des compétences ? (une vision du Maghreb) », a déclaré que « la vision de la fuite des cerveaux s’inscrit dans le prolongement du pillage des ressources et des compétences des pays africains par certaines puissances mondiales ».
Usant du terme de « mobilité des compétences », le chercheur a par ailleurs indiqué que celle-ci « invite à l’organisation de la circulation des compétences dans l’intérêt du pays d’origine, du pays d’accueil et surtout dans l’intérêt du migrant comme un acteur social à part entière », ce qui présentement est loin d’être le cas de l’Algérie.
Il a relevé, dans ce sens, la « faiblesse » des capacités de rétention du pays d’origine face aux éléments « attractifs » des pays développés, estimant que « nous sommes devant une lutte entre forces inégales pour la matière grise ».
Ce travail avait pour objectif de cerner le phénomène de la fuite des cerveaux, dans son évolution et son mode de traitement dans les pays du Maghreb avec un focus sur l’expérience algérienne, un travail auquel ont par ailleurs pris part des experts marocains, mauritaniens et tunisiens.
Pour le Directeur du bureau d’Alger de l’Organisation Internationale du Travail, M. Mohamed Ali Deyahi, ayant pris part à l’élaboration de l’ouvrage ce travail « apporte une vision maghrébine sur un phénomène qui présente un enjeu capital pour le développement économique et social des pays de la sous-région ». Il a ajouté que le BIT « ne cesse de mener des actions dans le monde du travail pour la pleine contribution des compétences de la diaspora au développement de la sous-région ».
Ce rapport fait en tout cas le constat alarmant du phénomène avec comme conclusion : L’Algérie se vide de ses compétences, principalement issues de l’élite.
Rien qu’en Europe, les migrants algériens qualifiés représentent près de 268 000 personnes dont la majorité s’est établie en France. L’Hexagone capte, en effet, 75% de migrants qualifiés algériens. Bien plus que le Canada (11%) ou la Grande Bretagne (4%). Le rapport précise néanmoins que « l’Espagne et l’Italie, qui sont les destinations favorites après la France et le Canada pour les Algériens en général, n’attirent pas pour autant les personnes qualifiées ».
En somme, un chiffre impressionnant représentant une véritable armada de « cerveaux » dont 1,2% sont titulaires du PHD. Selon le rapport, « On constate aussi qu’il y a 24,8% de femmes et 27% d’hommes qui ont un niveau d’études supérieur. Ces proportions sont quasi équitables. La répartition des émigrés qualifiés, d’origine algérienne, par âge, montre la prédominance de la classe active (35-54 ans) chez les deux sexes, quoique chez les femmes, la classe des 25-34 ans est presque aussi importante que celle qui la suit », toujours selon le rapport.

Près de 10 000 médecins travaillent en France

Pour la France, où l’on compterait près de cinq millions de citoyens français d’origine algérienne donc éligibles à la double nationalité, il seraient au moins 66 000 hauts cadres aux compétences avérées.
Des données récentes ont même fait ressortir qu’au moins un partant pour la France sur quatre est médecin. Au moins trois sur quatre parmi ces derniers finissent par s’établir en Europe (principalement en France) ou encore dans un des pays du Golfe. Ils seraient aussi entre 7 000 et 10 000 médecins algériens résidents en France n’ayant pas la double nationalité, à en croire les données fournies, par ailleurs, par le Dr Y. Mahi Bahi, anesthésiste et psychiatre formé à l’université d’Oran établi à Paris depuis le début des années 2000.
Ceci en sus de la présence d’au moins un enseignant algérien es-qualité dans chacune des universités de l’Hexagone. Nonobstant la diaspora intellectuelle, dont quelques-uns ont réussi à développer leur savoir-faire dans différents secteurs économiques, ou l’on compte près de 100 000 entrepreneurs recensés en Europe et dont les contributions fiscales avoisineraient les 45 milliards d’euros, chiffre fournis par Fateh Ouezzani, président du Reage (Réseau des Algériens des diplômés des grandes écoles de France) lors d’une émission diffusée sur une chaine satellitaire.
Si le plus grand nombre d’Algériens répertoriés comme talents s’est établi en France et au Canada, il est aussi confirmé que rare sont les pays occidentaux où il n’y aurait pas de compétences algériennes. Il est aussi quasi-certain et les chiffres le confirme que depuis au moins les quinze dernières années les cadres algériens réussissent plutôt bien leur intégration aussi bien au Canada (principalement au Québec) qu’aux Etats-Unis. Ils seraient à en croire les derniers chiffres fournis par la diaspora algérienne établie sur le continent américain, entre 40 000 et 60 000 cadres algériens répartis à travers les universités et autres structures économiques américaines et canadiennes dont 10 000 sont détenteurs d’un diplôme universitaire de troisième cycle soit le grade de magister ou de doctorat.
C’est dire que le nombre de personnes qui pourraient se sentir visées par le fameux article 51 constitue pour le pays un véritable réservoir de matière grise tous domaines confondus.
Bien que l’on a tenté via le chef du gouvernement Abdelmalek Sellal de calmer un tant soit peu les esprits, mais il était dit que nombre d’entre ceux qui pour des raisons multiples ont préféré tout abandonner pour une vie professionnelle meilleure, le texte les poussent à faire le deuil de la terre natale, à moins qu’une loi organique plus clémente ne « rectifie le tir ». Partis durant la décennie rouge après avoir vécu d’énormes difficultés à trouver un emploi pour les uns ou encore à s’intégrer ou même à trouver un cadre minimal pour mener des recherches après des années d’études passées dans les plus prestigieuses universités européennes ou américaine pour quelques-uns, il n’est pas sûr que la tentation du retour soit de mise.
Les profondes mutations auxquelles est soumis le monde font aussi ressortir qu’aucun pays n’est épargné par le phénomène de la fuite des talents jadis limité au pays du tiers monde ou encore ceux appelés par euphémisme en voie de développement. Une fuite qui s’apparente plus à une mobilité migratoire dont certains pays développés ont aussi fait les frais mais pour des raisons toutes autres. Discrimination, absence ou manque d’intégration ou encore à cause d’une fiscalité excessive, nombres de cadres européens ou américains fuient aussi leurs contrées pour des destinations plus « accueillantes ». Les Emirats arabes unis, l’Arabie Saoudite ou encore Singapour constituent de nouveaux eldorados pour les cadres occidentaux. Aussi, la crise financière ayant ébranlé au début des années 2000 les plus influentes économies a révélé le caractère transfrontalier du phénomène de migration notamment celle des « talents », mais cela n’a pas empêché les politiques occidentaux à adopter souvent des lois sur mesure pour reprendre leurs enfants.

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