La Méditerranée au fil des mots : Ecrire entre deux rives
Il est des espaces qui dépassent la géographie pour devenir des territoires intérieurs. La Méditerranée est de ceux-là. Elle n’est pas seulement une mer mais une mémoire liquide, un miroir mouvant où se reflètent les histoires humaines, les fractures politiques, les rêves d’exil et les élans de création. Lors de la 16e édition des Rencontres euro-algériennes des écrivains, organisée, avant-hier, à Alger sous le thème « La Méditerranée au fil des mots », cette mer s’est révélée dans toute sa complexité plurielle, intime, contradictoire, profondément littéraire.
Dans son allocution, l’ambassadeur de l’Union européenne en Algérie, Diego Mellado, a posé d’emblée les contours intellectuels et sensibles de cette rencontre, en rappelant que ces échanges littéraires s’inscrivent dans une tradition désormais installée. Chaque année, a-t-il souligné : « des écrivains venus d’Europe et d’Algérie se réunissent pour confronter leurs imaginaires, leurs récits et leurs visions du monde ».
Pour cette édition, le choix de la Méditerranée s’est imposé comme une évidence. L’ambassadeur a tenu à préciser qu’il s’agit « d’un espace que nous avons en commun entre l’Europe et l’Algérie, mais aussi avec des pays européens qui ne sont pas tous situés sur ses rives, et pour lesquels la Méditerranée fait partie intégrante des représentations, des imaginaires et des projections de l’Europe ».
Dans cette perspective, il a invité à une réflexion plus sur la manière dont cet espace est perçu aujourd’hui comme « ce que nous allons chercher à comprendre, c’est si nous avons la même vision de la Méditerranée, si elle suscite les mêmes émotions et les mêmes sentiments », a-t-il expliqué, en évoquant des approches à la fois artistiques, narratives, poétiques, géographiques, voire scientifiques.
Le premier panel a débuté avec le maltais Immanuel Mifsud, qui a d’emblée inscrit son propos dans une réflexion à la fois intime et géopolitique sur la place des petites îles au cœur de la Méditerranée. Il a ainsi affirmé que « c’est une question vraiment problématique, difficile, car nous sommes très conscients d’être au milieu de la Méditerranée et d’être un pays extrêmement petit ».
Selon lui, cette petitesse n’est pas seulement géographique, mais aussi psychologique car « cela crée un sentiment d’être parfois invisible, et un désir constant de devenir plus grand ». Mifsud a également rappelé la position singulière de Malte dans l’espace méditerranéen, affirmant que « nous sommes à la croisée des chemins entre l’Europe, le monde arabe et l’Afrique ». Il a souligné que cette identité plurielle, marquée par des influences croisées « entre la culture chrétienne et la culture islamique, entre l’Orient et l’Occident ».
Abordant ensuite son travail d’écriture, il a évoqué l’impact des voyages qui ont « profondément changé notre littérature ». Autrefois, « les écrivains ne voyageaient pas, mais aujourd’hui la situation a évolué depuis les années 1960 », a-t-il partagé. Il a parlé de l’ouverture permise par la double appartenance européenne et les mobilités contemporaines car selon lui, « cela a donné une nouvelle dimension à la littérature, désormais plus ouverte à d’autres réalités.
Enfin, revenant à la Méditerranée, il a confié que « la mer est à la fois beauté et danger ». Il a rappelé les tempêtes récentes ayant frappé le littoral maltais, soulignant que « la mer est une force imprévisible ». Dans une réflexion plus large, il a précisé « la Méditerranée est à la fois histoire, mythe et tragédie », évoquant notamment les traversées migratoires périlleuses. « Beaucoup de personnes tentent de traverser cette mer sans en mesurer le danger, et parfois sans savoir nager », a-t-il déploré.
La Méditerranée entre beauté et tragédie
La poète Alima Abdhat a, pour sa part, souligné l’importance du rapport entre la géographie et l’imaginaire individuel. Elle a déclaré que « je suis tout à fait d’accord avec le fait que la grandeur ou la petitesse d’un territoire peut conditionner notre rapport à la mer, mais aussi notre rapport à la vie en général ». Elle a ensuite relevé la difficulté même de parler de la mer, tant celle-ci est chargée de significations contradictoires, car « c’est toujours difficile d’en parler, il faut d’abord réussir à s’extraire de l’actualité dramatique, des conflits et des tragédies géopolitiques ». Pour elle, la Méditerranée est à la fois un espace de beauté et un espace traversé par des drames humains.
Dans son analyse, elle a souligné également un paradoxe social profond, expliquant que « nous vivons dans des sociétés ouvertes sur la Méditerranée, mais pas toujours réellement ancrées dans une culture maritime ». La mer devient, selon elle, alors un espace ambivalent, à la fois désiré et redouté.
De son côté, l’écrivain et chercheur tchéque Martin Šorm a ouvert son intervention en partant d’un extrait de fiction européenne « Les limites du rire : comédie et sérieux dans l’Europe médiévale » qui interroge les représentations contemporaines de l’Europe et de ses frontières imaginaires. Il explique avoir choisi ce texte parce qu’il met en lumière la manière dont « les Européens conçoivent souvent leur espace comme une forteresse », une image héritée, selon lui, de représentations médiévales où l’Europe apparaît comme une communauté repliée sur elle-même face au reste du monde.
Selon lui, ces représentations du passé ne sont jamais neutres. « Les récits du passé sont souvent utilisés comme des instruments pour légitimer des idéologies et des politiques contemporaines », a-t-il abordé. Ils servent fréquemment à consolider des identités collectives, mais aussi à les enfermer dans des cadres figés. Pourtant, souligne-t-il, la lecture des sources anciennes montre que le passé ne stabilise pas les identités, mais les fragilise et les remet en mouvement.
Dans cette perspective, la Méditerranée apparaît, pour un regard tchèque, davantage comme un espace imaginaire que comme une réalité vécue. Cet espace est traversé par des constructions culturelles et symboliques où se mêlent médiévalisme et néo-médiévalisme, deux approches qui utilisent le Moyen Âge pour éclairer ou interpréter le présent.
Pour Martin Sorm, l’enjeu est donc de repenser le rapport à l’histoire, non pas comme un outil de confirmation des traditions, mais comme une manière de comprendre comment ces traditions ont été construites, dans quels contextes et avec quels objectifs. L’histoire devient ainsi un espace d’analyse critique plutôt qu’un instrument de légitimation.
Pour sa part, l’écrivaine Meriem Guemache a souligné combien la Méditerranée irrigue l’imaginaire artistique, expliquant que « la Méditerranée inspire, de manière générale, les écrivains, les poètes et les artistes ». Elle évoque notamment la chanson emblématique « Bahr Etoufan » du défunt Mohamed El Badji (Mère déluge), qu’elle décrit comme « une représentation de la souffrance de l’exil et de la séparation, mais aussi une symbolique du danger ».
Enfin, elle a évoqué également la dimension contemporaine de la Méditerranée à travers la migration clandestine, rappelant que « des groupes de personnes aux profils différents confient leur destin à des passeurs, dans l’espoir de rejoindre les rives nord, notamment l’Espagne ». La mer apparaît ici dans toute son ambivalence : « elle symbolise l’espoir d’une vie meilleure, mais aussi le risque de ne pas en sortir vivant ».
Le paradoxe d’une proximité sans présence
Le deuxième panel a été ouvert par le journaliste et écrivain Akram El Kebir, qui a d’emblée évoqué la manière dont la géographie urbaine façonne son imaginaire littéraire. Il a confié que « si jamais j’avais vécu dans une autre ville que Oran, j’aurais forcément écrit sur cette autre ville ». Pour lui, le rapport à la mer est indissociable d’un paradoxe, celui d’une proximité physique qui n’est pas toujours synonyme d’accès réel ou de présence vécue.
Il décrit ainsi sa ville natale comme une cité côtière où le centre urbain « tourne un peu le dos à la mer ». Si le front de mer s’étire sur plusieurs kilomètres, il reste souvent perçu comme un espace périphérique, davantage dédié aux promenades et aux loisirs qu’à un véritable contact quotidien avec la mer. « La mer est à la fois si proche et si lointaine », souligne-t-il, insistant sur cette tension entre visibilité et distance.
Abordant son processus d’écriture, Akram El Kabir a relevé la double dimension de son travail, à savoir, entre imagination et observation du réel. Il explique chercher à construire des histoires, des personnages et des intrigues tout en restant attentif à son environnement social. « J’essaie de tirer du néant des personnages, de construire une intrigue, tout en m’appuyant sur une forme de sociologie du quotidien », précise-t-il.
Avec le recul, l’auteur constate que la mer a fini par structurer inconsciemment ses récits. « Elle est devenue omniprésente », admet-il, comme si elle s’imposait naturellement dans son univers narratif. Par ailleurs, Akram El Kabir a évoqué une réflexion empruntée de l’écrivain René Fallet, selon laquelle « les heures passées au bord de l’eau sont à déduire de celles passées au paradis ».
Par ailleurs, l’éditrice Dalila Nadjem est revenue sur la genèse de cette rencontre littéraire, évoquant une démarche qui s’est construite dans le temps, « lors de la première année, j’avais offert une bande dessinée à l’Ambassadeur, et c’est de là qu’est née l’idée d’organiser cette rencontre autour de la Méditerranée ».
Elle souligne également l’importance du travail collectif et des échanges entre les participants, lors de ce rendez-vous ainsi que lors des Jeux méditerranéens, où les organisateurs lui avaient confié la réalisation d’une bande dessinée consacrée à l’événement. Dalila Nadjem est revenue sur la portée symbolique de la Méditerranée dans ce type de rencontres, déclarant : « ici, la Méditerranée est représentée avec ses maux, ses images et ses mots ».
L’écrivaine espagnole Almudena Sánchez a d’abord livré un témoignage personnel sur son rapport intime à la Méditerranée, expliquant que « je suis née à Majorque, une île entièrement entourée d’eau je me suis toujours sentie incapable d’échapper à la Méditerranée ».
Elle précise que la mer a structuré sa manière de se déplacer, de vivre et de percevoir le monde car « j’ai toujours été en contact avec les différentes rives du Méditerranée, entre la Catalogne et Murcia ». Pour elle, cet espace n’est pas seulement géographique mais profondément identitaire.
Elle développe ensuite une réflexion plus symbolique sur la mer, affirmant que « la Méditerranée est difficile à conquérir, contrairement à la terre ». Selon elle, « cet espace ouvert appartient à tous, tout en restant insaisissable, elle est accessible à tous, mais demeure inconquise ». Et de poursuivre : « la Méditerranée traverse l’art et la création, elle se manifeste dans la peinture, le cinéma, la littérature, et continuera toujours de nourrir les imaginaires ».