Les africains l’ont compris: La coopération avec l’Occident est un moyen de perdre sa souveraineté
A l’heure des changements de paradigmes, il est intéressant de comprendre la tectonique des plaques géopolitiques qui se dessine depuis le début de l’opération spéciale russe en Ukraine. Ce qui fut longtemps compris comme étant une chasse gardée éternelle par certaines puissances ne l’est plus. Les architectures sécuritaires, les domaines réservés, les clientèles entretenues, toutes ont été remises en cause par un vent nouveau, un vent de l’Est qui a déconstruit ce que l’Occident intégral a patiemment élaboré depuis les années 1950-1960.
En Afrique par exemple, puisque c’est le continent qui a le plus ressenti les ondes de choc du conflit en Ukraine, l’Occident est en train de perdre pied, surtout après le déclassement historique et spectaculaire de la France dans cette partie du monde.
En effet, les nouveaux maitres du Mali, du Burkina Faso et du Niger ont tracé la voie à leurs voisins. En établissant de nouveaux partenariats avec des acteurs non-problématiques, sans passé colonial, ces pays ont démontré qu’une autre trajectoire était possible. Et la clé de voute de cette nouvelle dynamique est sans conteste le retour à la souveraineté nationale.
D’ailleurs, Bamako, Ouagadougou et depuis la fin juillet dernier, Niamey, les trois capitales ont signifiés aux Français qu’ils n’étaient plus les bienvenus dans leurs pays respectifs. Non seulement les troupes françaises ont quittés les lieux, c’est au tour des diplomates français d’être déclarés persona non grata, et les médias français remis à l’ordre sinon expulsés purement et simplement.
Mieux, l’exemple de l’Alliance des Etats du Sahel (AES) englobant les trois Etats cités plus haut est révélateur d’une volonté d’émancipation de la tutelle historique et sécuritaire de la France. Exit le G5 Sahel, un format de type néocolonial, et où les décisions étaient prises à Paris.
Avec l’AES, c’est l’appropriation de la volonté africaine par les Africains eux-mêmes qui est assurée. Car qu’a fait l’Occident pour cette région, et pour le continent africain en général ? Pas grand-chose en termes d’aide au développement, de transfert de technologie, d’émancipation et d’égalité dans la relation.
Au contraire, la France s’est évertuée à entretenir le terrorisme dans le Sahel par le payement de rançons lorsque des otages français ont été pris par les groupes armés. L’ancienne ambassadrice des Etats-Unis à Bamako Vicki J. Huddleston avait jeté un pavé dans la mare en révélant en 2013 que la France a payé 17 millions d’euros à Al Qaida pour la seule période entre 2002 et 2005. En contrepartie de la libération des otages français en 2021 au Mali, quelque 200 terroristes avaient été libérés dont certains ont été ensuite arrêté à Tlemcen dans l’ouest de l’Algérie, ce qui a suscité le courroux des autorités militaires algériennes.
Et c’est cette perception que les Africains ont de ceux qui prétendent toujours diffuser la civilisation et les lumières. Pis, l’Occident intégral renvoi l’image de l’éternel corrupteur des élites locales afin de préserver ses privilèges mal-acquis. Ce sont les Occidentaux corrupteurs et prédateurs qui n’hésitent pas à sucrer la patte aux dirigeants africains véreux qui sont aujourd’hui remis en cause et vilipendés dans chaque discours.
Le soutien de ces pays de l’Union européenne et même des Etats-Unis aux dictateurs corrompus a eu l’effet inverse. Les populations africaines se sont soulevées contre cet ordre ancien qui ne cadre pas avec les dynamiques nouvelles des relations internationales. Car quelles ont été les principaux résultats de ces décennies de dépendance néocoloniale ? Pauvreté, faim et même famine parfois, corruption, guerres civiles, révoltes ont jalonnés la longue histoire des pays africains. Les peuples africains ont compris que ce type de coopération avec l’Occident est le moyen le plus sure et le plus rapide pour perdre leur souveraineté.
Ce sont ces enseignements d’un passé pas très lointain qui constituent le socle pour bâtir un nouveau modèle de coopération avec les puissances du moment. Russie, Chine, Inde, Turquie et Iran entres autres sont des partenaires et même des leviers que les Africains peuvent exploiter afin de sortir du tête-à-tête avec l’Occident.
Dans une vision plus globale, il est plus que jamais difficile de construire des normes et des règles consensuels avec l’Occident, ce dernier étant rétif à tout changement qui puisse altérer sa suprématie.
C’est dans ce but qu’il faudrait, peut-être, unir les efforts pour l’établissement des fondements d’un ordre mondial nouveau, moins occidental et plus réceptif aux besoins et à la vision du Sud global, soit un ordre mondial plus équilibré et plus inclusif. C’est l’affaire de tous, n’en déplaise aux gardiens du temple de l’ancien ordre.