-- -- -- / -- -- --
Op-Ed

Joseph Andras, « Les Frères blessés » et Fernand Yveton l’Algérois

Joseph Andras, « Les Frères blessés » et Fernand Yveton l’Algérois

Dans la vie comme dans la littérature, il y a parfois des absences qui sont autant de présences scintillantes. Comme il y a des anonymats qui brillent par leur loquacité. Il en est ainsi de Joseph Andras, pseudonyme d’un nouveau-né de la littérature française en 2016, soudainement connu mais qui avait refusé alors la notoriété. Le renom, c’est dans son cas le prix littéraire Goncourt dans la catégorie « premier roman », attribué à son livre « De nos Frères blessés » (Actes Sud), une histoire véridique romancée du martyr du célèbre chahid Fernand Yveton.

Le jeune auteur de «De nos frères blessés» avait beaucoup étonné quand il avait expliqué son refus de recevoir la prestigieuse distinction littéraire. Son non aux ors de la renommée était aussi l’expression d’une conception philosophique de la littérature. «La compétition, la concurrence et la rivalité sont à mes yeux des notions étrangères à l’écriture et à la création. La littérature, telle que je l’entends en tant que lecteur et, à présent, auteur, veille de près à son indépendance et chemine à distance des podiums, des honneurs et des projecteurs. Que l’on ne cherche pas à déceler la moindre arrogance ni forfanterie dans ces lignes : seulement le désir profond de s’en tenir au texte, aux mots, aux idéaux portés, à la parole occultée d’un travailleur et militant de l’égalité sociale et politique.»

Modestie non affectée ou humilité qui cache un certain égo ? Volonté délibérée de jouer au fantôme romanesque pour mieux se faire connaître même derrière un cryptonyme ? Questions sans réponses possibles car il ne s’agit pas de discourir sur les intentions réelles de l’auteur, mais de dire de quoi «De nos frères blessés» est-il le nom d’un livre de grande qualité ? Déjà, l’humanisme de l’auteur ou son égotisme transpirent à travers le sobriquet du romancier qui n’était plus en herbe. Joseph Andras le bien surnommé. Joseph comme Saint-Joseph le charpentier du Nouveau Testament ou comme Staline, ainsi qu’il est écrit au sujet d’un personnage du roman. Et Andras, qui signifie «l’homme» en grec ancien, alors qu’en goétie, cet art sorcier utilisant les forces démoniaques et telluriques, il désigne «un Démon du crime et de l’avidité, qui provoque volontiers la discorde et aime susciter des querelles».

Le choix du blaze explique peut-être le refus du Goncourt, mais qu’importe au fond car Joseph Andras n’est pas le premier en France à avoir voulu se distinguer en refusant la brillante distinction littéraire. Il marchait donc sur les brisées d’un Julien Gracq déclinant le prix Goncourt 1951 pour Le «Rivage des Syrtes», mais ne dédaignant guère la notoriété et les ventes consécutives à son coup d’éclat. Ou dans le sillage d’un Sartre disant niet au Nobel de littérature 1964 pour l’ensemble de son œuvre, mais acceptant le chèque dont il distribua une grande partie de la somme dans son entourage. Pour Joseph Andras, ce n’est pas d’argent qu’il était alors question mais d’une cause juste parce que c’est une cause anticoloniale. Et il s’agissait tout aussi justement de la vie d’un homme tué le 11 février 1957 alors qu’il n’a pas tué et qui est mort pour la liberté de son peuple.

Ce moudjahid, c’est le communiste Fernand Iveton, fils du Clos-Salembier (El Madania depuis 1962), unique Algérien de racines européennes guillotiné par la Justice de l’Etat colonial. Il s’est dit en son temps que Camus serait intervenu en sa faveur. Quant à Sartre, il publiera une plaidoirie dans les Temps Modernes mais bien tard, un an après. Des années après, Roland Dumas dira que son ami François Mitterrand devenu président de la République s’empressera de faire abolir la peine de mort afin de se «racheter» de l’exécution d’Iveton. Et le PCF ? Pas du tout pressé de le soutenir, lit-on dans «De nos frères blessés». Sa presse, pas davantage. L’Humanité, juste un peu, de sobre manière, presque neutre. Le «Parti» n’a même pas envoyé d’avocat pour le défendre. Il a fallu en commettre deux d’office : Me Albert Smadja, communiste juif et Me Charles Laînné, chrétien engagé.

Et nombreux sont alors les récits de la Guerre d’Algérie qui ne consacrent une ou deux lignes à l’affaire Iveton, sans parler surtout des recherches de Jean-Luc Einaudi, qui ont produit le seul livre sur le sujet. Et justement, ce livre de référence tombe à pic une nouvelle fois. Le premier roman de Joseph Andras, qui a l’air d’être de cette gauche sociale progressiste et toujours combattive en France est aussi un hommage pour tout ce que Einaudi avait mis en lumière. Sur l’essentiel, il exalte la figure d’Iveton.
Coédité chez Actes Sud et Barzach, ce bouquin est un récit au couteau de l’histoire tragique de Fernand Yveton: nerveux, puissant, haletant, avec des mots simples taillés au burin. Ecrit dans un style épuré mais beau, que les grammairiens arabes du Moyen-âge appelaient «l’aisé inaccessible». Une reconstruction du réel dénué de lyrisme et de pathos mais où l’éthos et l’éloquence ne sont pas absents. Andras est même en totale empathie avec Iveton.

Son ouvrage s’apparente finalement à un acte militant et on s’en rend compte au fil des pages. Avec l’ultime conviction que c’est un projet littéraire parfaitement abouti, intense de bout en bout, avec des formules assez heureuses dans l’ensemble. Des lourdeurs comme les nombreux «tic-tac tic-tac» pour évoquer la minuterie de la bombe que Fernand Yveton a déposée pour qu’elle explose à une heure précise pour ne pas faire de victimes, n’affectent en rien la qualité de l’œuvre.

Pas plus d’ailleurs que cette trouvaille étrange pour un lecteur français : une vingtaine de mots ou d’expressions en arabe dialectal et non traduits. L’éditeur l’a d’ailleurs fait remarquer à son auteur qui refusa toute note, périphrase ou explication. L’argument du romancier, qui a séjourné à deux reprises à Alger, reposait sur l’attrait de la phonétique et la volonté de restituer la polyphonie des parlers arabe et français dans les rues d’Alger à l’époque. Mais qu’importe alors si le lecteur français n’en saisisse pas le sens, mais la question n’est pas là. Elle réside plutôt dans l’idée de restituer les atmosphères, comme dans un film.

N’empêche, les vertus littéraires et la créativité artistique l’avaient emporté, tant et si bien que le Goncourt du premier roman avait été attribué, haut la main, à Joseph Andras, «frère» des «Frères blessés», auquel on dit encore aujourd’hui « merci » !

Email
Mot de passe
Prénom
Nom
Email
Mot de passe
Réinitialisez
Email