« Houaria », une tempête dans un verre d’eau?
Le roman « Houaria » de l’écrivaine algérienne Inaam Bayoud, lauréate du prix Assia Djebar pour le roman en arabe, a suscité une vive polémique depuis son sacre.
Sur les réseaux sociaux, des pages de cette œuvre littéraire ont circulé, révélant l’utilisation de termes jugés « inappropriés » et l’emploi de diverses « insultes », divisant ainsi l’opinion publique.
Certains internautes ont sévèrement critiqué l’auteure et le comité de sélection du prix Assia Djebar, estimant que le roman était « immoral » et « indécent », et qu’il portait atteinte aux valeurs de la société algérienne ainsi qu’à la ville d’Oran. Ces détracteurs ont exigé des explications sur les raisons ayant conduit à l’attribution de ce prix à « Houaria ».
D’autres ont salué le courage d’Inaam Bayoud, qui voulait briser les tabous et refléter fidèlement la réalité sans fioriture.
Selon eux, son œuvre représente un miroir de la vie quotidienne, rendant hommage à la vérité brute des émotions et des interactions humaines.
Pour d’autres, il s’agit d’une tempête dans une verre d’eau destinée à faire diversion sur la réalité de la production littéraire, chétive car découragée. Des internautes ont estimé que la campagne menée contre l’auteure est symptomatique de l’inquisition qui s’abat sur l’acte culturel, que ce soit dans le cinéma ou le livre sont inquiétants.
Des sources proches de l’auteure ont rapporté qu’elle subissait une campagne de diffamation orchestrée par des auteurs ayant participé au même concours sans remporter de prix. Malgré les critiques, des observateurs ont souligné que « Houaria » n’était pas plus audacieux que d’autres œuvres d’auteurs algériens renommés, tels qu’Amine Zaoui.
Figure centrale du roman, Houaria est une personne réelle du tissu social algérien, une liseuse de bonne aventure choisie par l’auteur pour explorer les profondeurs de l’âme humaine.
Dans une déclaration à la presse, Inaam Bayoud a affirmé avoir misé sur l’authenticité, soulignant l’importance d’être sincère dans la littérature, en décrivant avec honnêteté les divers sentiments et interactions.
Bayoud a expliqué que son objectif était de donner une voix à des personnes simples, souvent invisibles, et de leur offrir une existence littéraire.
Elle a également voulu dépeindre la ville d’Oran et l’atmosphère qui y régnait avant et après la décennie noire, sans tomber dans un récit sanglant mais proposant des allusions subtiles.
L’auteur aspire à une œuvre complète sur le plan linguistique, social et historique, laissant s’exprimer les idées enfouies en elle et chez les personnes qu’elle connaît.
Inaam Bayoud, académicienne, traductrice, romancière et poète algérienne, enseigne la traduction depuis plus de 25 ans dans les universités algériennes.
Elle est l’auteure de plusieurs œuvres littéraires et intellectuelles, dont « La traduction littéraire : Problèmes et solutions » (2003), « Le poisson s’en fiche » (roman, 2003), et « Lettres non envoyées » (poésie, 2003 ).
Suite aux critiques, la maison d’édition Mim, qui a publié le roman, a annoncé sa fermeture. Dans un communiqué, la maison a déclaré avoir toujours cherché à offrir un travail de qualité esthétique et intellectuelle en Algérie, mais qu’elle se retirerait désormais face à l’absurdité des attaques.
Des auteurs sortent de leur silence et apportent leur soutien à Inaam Bayoud. Jamila Rahal, romancière, a déclaré être « solidaire avec Inaam Bayoud, lauréate du prix Assia Djebar.
Si les organisateurs d’un prix littéraire ont le droit de fixer des critères et des normes à leurs récompenses, il va de soi que la transparence et la cohérence sur ces critères, ainsi que le respect des décisions initiales sont essentiels pour maintenir la crédibilité de ces prix ainsi que la confiance dans le processus de sélection ».
Elle a précisé que « la liberté d’expression et la créativité des auteurs doivent impérativement être respectées car la littérature n’a pas pour vocation le simple divertissement, elle a aussi pour but de provoquer et de susciter des réflexions. La décision de retirer un prix après coup pourrait créer un précédent regrettable. Elle pose la question de la censure et de l’arbitraire ».
De son côté, l’auteur Djawad Rostom Touati a également soutenu la romancière. « ‘Houaria’ est l’un des plus beaux romans que j’ai lu, toutes langues confondues.
Bayoud utilise un style de haute qualité pour dépeindre les réalités des couches marginalisées en Algérie, avec des dialogues en dialecte oranais qui ajoutent du réalisme », a-t-il estimé.
Et d’ajouter que « les passages, parfois crus mais jamais vulgaires, sont essentiels à la narration et donnent de la profondeur aux personnages. Les critiques de ces passages révèlent une incompréhension du rôle de la littérature, qui doit refléter la réalité sans fards et non selon des critères de bienéance ».
L’auteur Hamid Benchaar a pour sa part déclaré son intention de lire « Houaria ». « J’ai toujours aimé les romans scandaleux, comme ‘L’Amant de Lady Chatterley’, ‘Rue Darwin’, et ‘L’Immeuble Yacoubian’. Maintenant, ‘Houaria’ d’Inaam Bayoud, lauréate du prix Assia Djebar 2024, suscite une polémique similaire en Algérie, critiquée par ceux qui défendent une langue arabe pure. Bien que je ne l’aie pas encore lu, je compte le faire bientôt, en espérant qu’il soit traduit en français ».