Hosni Kitouni au Jeune Indépendant : «Tant que les Palestiniens respirent, une part du ciel leur appartient»
Après une année, marquée par l’agression sioniste barbare contre Gaza, la résistance palestinienne demeure ferme face aux forces de l’oppression. L’historien Hosni Kitouni, dans cette interview au Jeune Indépendant, apporte un éclairage sur la situation à Gaza. Il souligne que cette lutte n’est pas seulement une question de survie mais aussi un symbole de résilience face à l’injustice. Il jette une lumière crue sur les parallèles historiques et met en évidence la dimension coloniale de l’agression israélienne, qui est comparable aux luttes passées des peuples autochtones à travers le monde. Alors que les conflits s’étendent au-delà des frontières de Gaza et que de nouvelles alliances stratégiques se dessinent à l’échelle mondiale, l’historien interroge le soutien inconditionnel des puissances occidentales envers Israël et déplore l’incapacité de l’ONU à instaurer un cessez-le-feu malgré la dégradation humanitaire.
Le Jeune Indépendant : Après une année d’agression sioniste barbare, la résistance palestinienne n’a pas fléchi et poursuit sa lutte contre les forces sionistes. Cela ne représente-t-il pas un échec pour Israël et ses alliés ? Comment interprétez-vous la persistance de cette résistance malgré les conditions extrêmement difficiles ?
Hosni Kitouni : L’agression israélienne a augmenté d’intensité, mais elle n’a pas changé de nature depuis 1948. C’est une guerre de colonisation de peuplement par laquelle Israël cherche à éliminer définitivement les Palestiniens et assurer ainsi son hégémonie sur un territoire dont seuls ses mythes en délimitent les frontières. À quoi nous assistons à Gaza est un concentré dans le temps et l’espace, de ce qui s’est passé depuis l’invasion de l’Amérique par les Européens, cela nous révèle de manière cruelle et vivante ce qu’ont dû subir en vase clos les Indiens d’Amérique, les aborigènes d’Australie, les Africains et les Algériens.
Malgré les évolutions de la technique et la sophistication des matériels de guerre qui permettent aujourd’hui de massacrer à distance à travers l’écran froid des ordinateurs, il y a en dernière analyse la décision des massacreurs dont le sens est identique, quel que soit l’époque ou le lieu de perpétration. Devant son pupitre ou à la tête d’une colonne expéditionnaire, le massacreur répond à la même pulsion de mort, aux mêmes instincts, à la même volonté d’anéantir l’Indien, l’Algérien, l’Africain du Sud ou le Palestinien. Les visages des massacrés « reflètent aux colons les vastes et baroques projections de la sauvagerie humaine dont les colons ont besoin pour établir leur réalité en tant que gens civilisés. Gaza est le concentré de toutes les souffrances endurées par les peuples depuis que l’Occident existe en tant que pôle hégémonique mondial.
Le « Palestinocide », appelons ainsi le « massacre à ciel ouvert » des Palestiniens, pour marquer l’identité des victimes et souligner son historicité, assumé et revendiqué en tant que tel, s’inscrira a jamais dans l’histoire de l’humanité, est-ce comme l’ultime sursaut de la bête immonde ou bien comme énième épisode de la barbarie impériale si rien n’est fait pour arrêter Israël ?
Vous avez raison de souligner combien la résistance palestinienne est exemplaire, héroïque même. Pourquoi ? Parce que tout simplement ils font face à une « guerre scientifique » visant à rendre impossible leur survie dans Gaza. Scientifique en ce sens qu’elle est programmée pour anéantir et semer la terreur. Israël détruit systématiquement les habitations, les infrastructures de vie, les structures collectives, les bâtiments publics, les routes, les organisations de secours, assassine les journalistes.
Par exemple, connaissant l’importance des travailleurs humanitaires pour l’aide à des populations fragilisées et sans ressources, Israël les a systématiquement visés. 14 incidents ont été recensés au cours desquels les humanitaires ont été attaqués alors qu’ils avaient donné leurs coordonnées aux forces de colonisation israélienne et qu’ils étaient clairement identifiés comme des civils. C’est dire la rationalisation du massacre et ses visées. L’entreprise génocidaire est tellement vaste, tellement cruel et hors de proportion qu’elle échappe au sens commun.
Voilà pourquoi, le danger consiste en la banalisation ou l’euphémisation de ce qui se passe à Gaza. Ce n’est ni « barbare », ni « sauvage », ni « inhumain ». Il ne s’agit pas d’actes imputables à des « ignorants » et des « inconscients », mais à ceux qui prétendent représenter le nec plus ultra du « progrès humain » et de la « civilisation ». Nous assistons à une exaspération paroxysmique de l’Occident dans sa volonté de puissance et de mort. Pourquoi l’Occident, parce qu’Israël n’existerait pas, et n’aurait jamais pu résister plus d’une heure devant la résistance palestinienne s’il n’y avait les forces matérielles, politiques et économiques de l’Occident pour la soutenir ? Quelle que soit l’issue des événements actuels, c’est un tournant historique au cours duquel le monde entier a pu voir en direct jusqu’à quel point les mots de civilisation et d’universalisme sont des leurres pour masquer la véritable nature de l’Occident collectif.
Résister dans ces circonstances c’est tout simplement chercher à survivre, trouver un refuge, se procurer de l’eau ou de la nourriture, protéger son enfant, lui faire oublier le bruit des canons, porter secours à un blessé, prier, rêver c’est résister. Tant que les Palestiniens respirent, une part du ciel leur appartient ! Tant qu’ils restent accrochés au souffle de vie, cela veut dire que les Israéliens ont échoué ! Qu’ils n’ont pas atteint leur but ! Car au-delà du Hamas et des « otages », pour Israël, vaincre c’est rendre impossibilité l’Idée même d’être Palestinien.
L’agression sioniste barbare contre la bande de Gaza s’est étendue à plusieurs pays de la région et a visé les plus grandes personnalités de la résistance, à leur tête Hanyeh et Nasrallah. La fin de cette crise dépend-elle de la liquidation de tous les « obstacles » qui freinent les conspirations expansionnistes israélo-américaines au Proche Orient ?
L’extension de la guerre, par les assassinats, les agressions directes et les opérations militaires au Liban sont tout à la fois l’aveu de l’échec des objectifs militaires que s’est donné Israël à Gaza (anéantir le Hamas, libérer les otages, chasser la population de sa terre) et également une tentative d’endiguement dans un Moyen-Orient de plus en plus instable et imprévisible. L’ampleur prise par l’agression israélienne doit être mise en perspective avec les doutes et les crises internes qui se sont emparés de l’Occident à la suite de la guerre d’Ukraine.
En plus des conséquences économiques néfastes qu’elle a provoquées en Europe, la guerre en Ukraine a précipité des reclassements stratégiques dans l’ordre mondial. Les tentatives de dédollarisation qui agitent les marchés financiers, la montée en puissance des BRICS comme sphère d’intégration économique, la reconfiguration des alliances externes en Afrique où la France et dans une moindre mesure les USA perdent la main, ces changements signent le déclin de l’Occident comme pôle unique de domination du Monde.
Symboliquement, militairement le sort d’Israël engage le sort de l’Occident, dans la région et au-delà. Les USA veulent impérativement préserver leur puissance impériale dans la région en neutralisant l’axe de la résistance constitué par le Hezbollah, la résistance palestinienne, l’Iran, les Houthis au Yémen et en même temps maintenir le statuquo mortifère en Syrie et en Irak. Les arguments sécuritaires et les ambitions territoriales d’Israël correspondent parfaitement aux intérêts des Américains, ils permettent l’extension et l’élargissement de la guerre à toute la région sans que cela prenne l’ampleur d’une conflagration générale.
Le « grand Israël », ce mythe-moteur qui mobilise les forces et la stratégie d’Israël, est donc parfaitement en accord avec les intérêts des Occidentaux, car il alimente une instabilité permanente dans la région qui pousse à la militarisation intensive des belligérants et justifie les interventions militaires localisées et ponctuelles chaque fois que le besoin s’en fait sentir.
Sur le plan symbolique, la guerre d’Israël fournit à l’Occident l’alibi parfait pour ressouder sa cohésion idéologique autour des valeurs judéo-chrétiennes communes et nourrit une islamophobie exacerbée qui autorise la brutalisation à l’égard des populations musulmanes et de l’immigration en général. Vous aurez observé comment en France notamment on criminalise toute action ou prise de position de soutien à l’égard du peuple palestinien en les réduisant à de l’antisémitisme. Cela participe de la fabrication de l’ennemi interne qui justifie la censure, le renfermement sur des valeurs communes et de rejet de l’Autre. La montée en puissance de l’autoritarisme d’État encouragé par les succès des droites fascisantes en Europe est une aubaine pour les classes dominantes et le capitalisme dans une situation de déclin économique menaçant.
On voit ainsi comment, dans cette guerre, l’entité sioniste joue son sort et celui de l’Occident, d’où l’imprévisibilité totale de son issue. L’Iran se laissera-t-il faire ? Le Hezbollah a-t-il encore des réserves de forces pour contrer l’agression du Liban ? Où s’arrêtera Israël dans sa folie ? Qui est capable de l’arrêter et qui en a intérêt ? Nous sommes entrés dans une phase de la guerre dont aucun des belligérants ne possède à lui seul la solution ? Une chose est sûre, les USA et l’Europe sont totalement soudés derrière le monstre libéré de sa cage.
Lorsqu’il s’agit d’Israël, les pays occidentaux semblent oublier toutes les lois et conventions internationales, ainsi que leurs propres valeurs et principes, au nom du droit d’Israël à se défendre. Jusqu’où peuvent aller les États-Unis et les pays occidentaux dans leur soutien aveugle à Israël ? Quelles sont les motivations qui poussent ces pays à suivre et soutenir les politiques sionistes ?
Cette guerre-là a permis d’ouvrir les yeux des peuples du Monde sur la nature collective de l’Occident. Elle a montré combien il est uni par les mêmes intérêts stratégiques, soudé par la même appartenance culturelle et civilisationnelle. Au Moyen-Orient, il combat des « arabo-musulmans », ses ennemis depuis les croisades ! Car le monde occidental ce n’est pas seulement des marchandises, une monnaie, une puissance économique, c’est aussi une culture et des valeurs fondant un « occidentalocentrisme » dominateur. Dans les circonstances actuelles, les Occidentaux accepteraient volontiers de perdre leur guerre contre la Russie, mais pas celle au Moyen-Orient. Pourtant la guerre en Ukraine, en l’état, est plus coûteuse économiquement, financièrement et militairement en comparaison à celle du Moyen-Orient, mais il s’agit là d’enjeux mettant en cause des symboles différents.
En outre la guerre menée par Israël interposé, c’est tout à la fois une guerre contre le monde arabo-musulman, une guerre contre les peuples et une guerre coloniale, la perdre c’est montrer sa faiblesse face à un Sud global de plus en plus gagné par l’envie d’en découdre définitivement avec l’Hégémon occidental. Face à ces menaces, les USA et l’Europe réaffirment leur communauté de destin, leur unité et leur engagement collectif à défendre leurs valeurs et leur hégémonie. Et ils le font en la circonstance de manière ouverte et déclarée.
La montée en puissance des droites fascisantes en Europe donne la mesure de l’orientation globale que prend l’Occident dans la défense politique, économique, mais également symbolique de ses intérêts. Il le fait dorénavant en assumant pleinement son caractère impérialiste, eurocentrique et judéo-chrétien. Foin donc de « l’universalisme verbeux » dont il s’est jusque-là gargarisé.
Que révèle l’échec de l’ONU, notamment à travers le Conseil de sécurité, à instaurer le moindre projet de cessez-le-feu malgré une situation humanitaire désastreuse que l’organisation dénonce pourtant chaque jour ?
L’échec de l’ONU à faire appliquer les résolutions de son assemblée générale et de propre organe exécutif, c’est l’échec d’un organisme qui ne répond plus aux réalités géopolitiques d’aujourd’hui. Fondée après la seconde guerre mondiale et dominée par les puissances victorieuses sur le nazisme, l’ONU a bien fonctionné aussi longtemps que le Monde était partagé en deux grandes zones d’influence. Dès lors que l’Union soviétique a disparu, l’ONU est devenue l’instrument exclusif de l’hégémon américain, qui s’en est servi quand cela arrangeait ses intérêts, et qui a piétiné ses résolutions quand cela le dérangeait. Les exemples sont nombreux depuis 1990 : les deux guerres contre l’Irak (celle de 1991 et celle de 2003), celle contre la Serbie (1999) et celle contre l’État taliban (2001-2002), Syrie, Libye. Soit comme godillot ou comme faire valoir, l’ONU n’a pas pu jouer effectivement le rôle qui lui assigne sa charte. Les 193 États membres ont compté pour rien devant les USA. Depuis sa création en 1948, Israël a refusé d’appliquer ou a ignoré 229 résolutions de l’ONU. Cela donne la mesure de l’impunité dont il jouit et du niveau de protection dont il dispose.