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Hosni Kitouni au Jeune Indépendant: « Le 8 mai 1945 a révélé la logique raciale de la France coloniale»

Il y a 78 ans, alors que la France fêtait la victoire des Alliés contre le nazisme, son armée massacrait, à Sétif, Guelma, Kherrata ainsi que dans d’autres villes, des milliers d’Algériens sortis manifester pour une Algérie libre et indépendante tel que promise par les alliés dont la France en contrepartie de la participation des algériens à la libération de l’Europe.

Un crime contre l’humanité qui reste toujours gravé dans les esprits des Algériens. La France, qui minimise le nombre de victimes, continue de renier officiellement le génocide, se contentant de qualifier « d’événements » la tuerie à grande échelle.

Dans cet entretien accordé au Jeune Indépendant, l’historien et auteur Hosni Kitouni explique qu’aucune estimation statistique n’est capable de décrire les souffrances, les traumatismes, les pertes de repères, les dislocations de familles et celle de communautés humaines.

L’auteur du Désordre colonial (Casbah 2018) et de la Kabylie orientale dans l’histoire (Casbah 2013) affirme que la répression coloniale a fait 45 000 victimes. « C’est notre étendard et nous y tenons. Libre aux Français de raconter ce qu’ils veulent, cela ne changera rien au sens de notre tragédie », a-t-il défendu.

Le Jeune Indépendant : 78 ans après les massacres du 8 mai 1945, ce crime contre l’humanité est encore impuni. Pourquoi la France coloniale refuse-t-elle, à ce jour, de reconnaître la répression sanglante de son armée, de sa police et des milices de colons contre les manifestants algériens ?

Hosni Kitouni : Il faut ici parler de l’Etat français et de son refus de reconnaître sa responsabilité dans les crimes commis par la colonisation en Algérie. Pour rappel, le gouvernement Chirac avait fait un pas en ce sens. En 2005, l’ambassadeur Hubert Colin de Verdière avait qualifié la répression des manifestations du 8 mai 1945 de « tragédie inexcusable ». Puis, sous la présidence Sarkozy, dans un discours prononcé à Sétif, le 27 avril 2008, Bernard Bajolet, ambassadeur de France en Algérie, avait reconnu la « très lourde responsabilité des autorités françaises de l’époque » dans les massacres du 8 mai 1945.

C’est ce qui s’appelle, du côté français, la politique des petits pas. Il faut noter que chacun de ces gestes envers nos victimes s’est accompagné d’un autre envers les lobbys coloniaux en France. Une sorte de jeu d’équilibre par lequel les autorités françaises cherchent à gagner sur les deux tableaux : leur électorat et les bonnes relations avec l’Algérie. Dans la configuration politique actuelle de la France, jamais aucun gouvernement n’osera franchir le Rubicon, faire un pas décisif dans le sens d’une reconnaissance franche et entière des crimes de la colonisation. Tout est donc affaire de rapports de force entre nos deux pays.

En dépit des témoignages d’Algériens, de Français, colons ou pas, d’aveux de hauts responsables de l’administration coloniale, de diplomates étrangers, le nombre des massacres (disparus, des victimes jetées dans des fosses, dans les forêts, dans la mer) n’a jamais été établi avec exactitude ? Selon la fondation du 8-Mai 45, ce massacre a fait 45 000 morts. Que pouvez-vous nous dire sur ce point ?

Beaucoup de travaux ont été faits sur la question, et l’un des plus significatifs est celui de l’historien Charles-Robert Ageron. Il expose les différentes estimations et leurs limites, et conclut en privilégiant l’estimation basse des historiens français, entre 2 000 et 5 000 victimes. La fondation du 8-Mai 45 s’en tient à 45 000 victimes. Au fond, cette question est « un serpent de mer » ; elle se pose pour tous les crimes de l’armée française depuis 1830. Jamais les Français n’ont voulu admettre la véritable ampleur de ceux-ci.

Cependant, il y a une différence notable entre les estimations des pertes algériennes durant le XIXe siècle et celles du XXe. Durant la « guerre de conquête », il n’y avait qu’un seul témoin et qu’une seule source documentaire, exclusivement français ; après la Première Guerre mondiale, les Algériens sont devenus à leur tour des producteurs d’informations. Leurs données sont donc tout à fait opposables à celles de la partie adverse.

Concernant les événements du 8 mai 1945, notre propre estimation du nombre de victimes est de 45 000 morts. Un chiffre donné par le MTLD et que les Français contestent. Ils avancent, en effet, celui de 1 200 ou de 5 000 morts. Ces deux estimations sont bien plus politiques que statistiques, chaque partie exposant sa propre version des faits en l’illustrant par des chiffres. Charles-Robert Ageron considère que l’histoire peut atteindre l’objectivité et la vérité si elle s’en tient aux sources authentiques et à des méthodes avérées. C’est une illusion bourgeoise, car l’historien, être social et politique, n’est jamais neutre. Il produit tout au plus une objectivité relative des faits.

D’ailleurs, restreindre la perception de la violence à ses conséquences matérielles (morts d’individus, destruction de biens) est une vision biaisée. Pour ses victimes, la violence coloniale dépasse « mort d’homme ». Les chiffres ne nous disent pas les souffrances, les traumatismes, les pertes de repères, les dislocations des familles et celle des communautés humaines, l’errance et la misère consécutives à la perte des membres mâles du groupe, les histoires qui bifurquent et ne trouvent plus leur sens. Voilà ce qu’aucune estimation statistique n’est capable de décrire. Nous affirmons, côté algérien, que la répression coloniale a fait 45 000 victimes, c’est notre étendard et nous y tenons. Libre aux Français de raconter ce qu’ils veulent, cela ne changera rien au sens de notre tragédie.

Le massacre a touché des douars, des villages, des quartiers arabes, des familles et des tribus. C’est une guerre totale et non une simple répression. Peut-on considérer les événements tragiques comme un choc politique d’une ampleur considérable et une véritable rupture avec l’action politique des nationalistes algériens ?

Pour bien juger la répression des manifestations du 8 mai, il faut l’éclairer par la longue histoire de la colonisation et les violences qui s’y sont manifestées. Toutes ont la même nature et le même but : anéantir et terroriser. Le premier acte fondateur de la violence nouvelle à laquelle les Algériens se sont trouvés confrontés dès 1830, c’est ce qui s’est passé à Blida la même année. En novembre, le général Clauzel, à la tête de ses troupes, devant le refus des habitants de le laisser entrer dans leur ville, a ordonné une prise d’assaut par la force.

Un témoin raconte que Blida est devenue un immense charnier de 600 victimes, ses rues étaient jonchées de cadavres. Massacres, viols et pillages, voilà la carte de visite laissée par la France des droits de l’homme aux gens de Blida. Comment oublier dans ce décompte macabre les Aouffia, les Bni Menacer, les Ouled Riah, les Sbeha, les Bni Abbès, les Taouargha, les Ouaroz-Eddin, les Bni Oujhane, etc. Une histoire jalonnée de taches sanglantes, de violences inouïes. La même logique y a présidé, une logique raciale, tuer pour assurer l’hégémonie du peuple envahisseur sur le peuple autochtone. Ce qu’il faut noter, c’est que depuis le début du XXe siècle, les civils français ont pris une part active aux tueries, comme à Marguerite 1901, à Constantine en 1934 et en 1945. La racialisation de la violence coloniale y apparaît de manière plus manifeste. Elle préfigure les événements de 1954.

Faut-il encore appeler la France à mettre fin au déni sur ces massacres ?

Je crois plutôt qu’exiger la reconnaissance par la France des crimes coloniaux, c’est s’engager dans une voie sans issue, si au préalable nous ne faisons pas un travail documenté sur l’histoire de la colonisation sous tous ses aspects. Comment peut-on en effet juger tel ou tel acte criminel quand sa documentation et son histoire sont exclusivement produites par les coupables eux-mêmes. Il ne faut pas se leurrer, les archives sont en soi des récits interprétatifs des événements ; ils disent la pensée de leurs auteurs.

Ecrire l’histoire de la période coloniale, c’est éclairer le passé pour mieux engager les batailles du présent en vue de nous réapproprier notre pays, nos cultures et notre devenir. Voilà la meilleure manière de dénoncer les crimes coloniaux, par un effort de libération continu. Car le pire des crimes n’est pas celui de tuer des individus, mais de rendre impossible la reproduction de leur singularité ontologique. Ce qui disparaît, avec la mort culturelle, c’est une altérité humaine, par définition irremplaçable. La colonisation est un crime en soi car, par définition, elle contrarie l’évolution propre d’un peuple.

Voilà le premier déni auquel il faut mettre fin, et la responsabilité nous en incombe. Après cela, ou en même temps que cela, il devient possible de parler d’égal à égal avec les historiens français et avec la France pour exposer clairement les conditions et les termes d’une véritable exigence de réparation.

Enfin, y a-t-il suffisamment d’écrits de la part des Algériens sur ces massacres ?

Il n’y en a jamais suffisamment parce que l’histoire comme production de savoir se renouvelle sans cesse par sa méthodologie, la découverte de nouvelles sources, les questions que chaque génération est en droit de poser au passé, les enjeux d’avenir, etc. Spécifiquement, sur les événements du 8 mai 1945, la recherche ne s’est pas arrêtée.

Un livre vient de sortir en 2023 : Massacres du 8 mai 1945 en Algérie, la vérité mystifiée, écrit par le journaliste Kamel Beniaïche. Il révèle de nouvelles sources et donne sa propre interprétation à certains faits. Ecrire l’histoire, c’est finalement un acte d’amour, qui consiste à renouer le lien avec une ancestralité injustement brisée. C’est converser avec ses ancêtres dans une intimité silencieuse. N’est-ce pas là une belle chose.