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Nationale

Hocine Aït Ahmed ou le révolutionnaire diplomate

Hocine Aït Ahmed ou le révolutionnaire diplomate

Dans la vie des gens, il y a ce quelque chose qui fait la grandeur ou la déchéance de l’homme ; il y a l’histoire, le parcours et les positions. Hocine Aït Ahmed était de ceux qui ont eu un parcours consistant, des positions constantes et enfin une histoire qui s’écrit avec un grand H tout au long de ces soixante-dix ans depuis les années 1940.

En effet, la vie de l’enfant d’Aïn el-Hammam, en Grande Kabylie, traverse l’histoire contemporaine de l’Algérie depuis son adhésion au Parti du peuple algérien (PPA) interdit pourtant par l’administration coloniale durant la Seconde Guerre mondiale, et ce, jusqu’aux débats actuels sur la révision de la Constitution du pays en cette fin 2015.

Et quand le hasard rencontre l’histoire, il n’est pas étonnant que Dda L’Hocine ait vu le jour dans le petit village d’Aït Yahia un certain 20 août 1926, trente ans jour pour jour avant le fameux congrès de la Soummam, qui donna un second souffle à la révolution algérienne déclenchée deux ans plus tôt par le groupe des Neuf dont faisait partie Hocine Aït Ahmed.

Activiste du PPA lors des événements du 8 mai 1945, le jeune Aït Ahmed comprend très vite les limites de l’action politique comme moyen de lutte contre le colonialisme. Lors du congrès clandestin du parti dirigé par Messali Hadj, Aït Ahmed propose déjà ce qui allait devenir l’Organisation spéciale (OS), groupe paramilitaire clandestin, bras armé du parti et catalyseur de la lutte révolutionnaire.

Ainsi, lors de ce 1 premier congrès du PPA-MTLD qui s’est déroulé dans le quartier de Belcourt les 15 et 16 février 1947, Aït Ahmed a été désigné membre du bureau politique du PPA-MTLD chargé de la trésorerie du parti et aussi adjoint de Mohamed Belouizdad à la tête de l’OS. Il n’avait que 21 ans !

Le visionnaire de la lutte armée

Lors de la réunion du Comité central du PPA-MTLD à Zeddine (Aïn Defla) dans la dernière semaine de décembre 1948, le jeune Aït Ahmed présente un rapport complet sur l’OS, un rapport qui commence par la phrase suivante : « Nous nous proclamons un parti révolutionnaire. Le mot révolutionnaire est dans le propos de nos militants et de nos responsables. »

Le propos résume la pensée de l’homme. Plus loin, Aït Ahmed écrira : « Depuis les événements de 1945, le patriotisme algérien a dépassé le stade de la prise de conscience des masses populaires. A travers notre parti et surtout le mouvement du Manifeste dont il fut l’animateur, le peuple algérien avait déjà exprimé sans équivoque la volonté d’être libre et souverain. La revendication nationale, la foi en la nation algérienne, les idées d’indépendance, de révolution et de démocratie forment la trame de l’opinion populaire. »

L’historien Mohamed Harbi, qui a publié ce rapport dans son livre Les archives de la révolution algérienne, commente le texte d’Aït Ahmed « Truffé de références à Clausewitz et à Liddle Hart, deux théoriciens de l’art militaire, ce document est l’analyse la plus cohérente et la plus radicale produite alors par un dirigeant algérien. Son contenu, prémonitoire à maints égards, révèle après coup le recul politique du PPA-MTLD entre 1949 et 1954, ainsi que les ravages occasionnés pendant cette période en son sein par la pensée réformiste ».

Successeur de Belouizdad à la tête de l’OS entre fin 1947 et l’été 1949, Hocine Aït Ahmed subit de plein fouet la crise qui va secouer le PPA-MTLD et connue sous le nom de crise berbériste. Soupçonné par la direction du parti d’être le cerveau des berbéristes, Aït Ahmed est sondé par ses supérieurs. L’ancien président du GPRA, Benyoucef Ben Khedda, livre ce témoignage dans son ouvrage Les origines du 1er novembre 1954.

« Quelle était l’attitude de Hocine Aït Ahmed que la Direction soupçonnait d’être le cerveau du berbérisme ? Afin de sonder ses intentions, elle lui dépêcha deux de ses membres : Ahmed Bouda et Mohammed Cherchalli qui eurent un entretien avec lui. Aït Ahmed répliqua en ces termes ‘c’est là un complot de la Direction contre les responsables de la Kabylie’. Mis en demeure de prendre position pour ou contre le ‘berbérisme’, il demanda un délai de réflexion ‘pour, dit-il, faire son enquête’. Il se rendit en Kabylie et, à son retour, il déclara aux mêmes délégués ‘ce que vous m’avez affirmé est exact. Je me désolidarise de ces éléments (berbéristes)’ ». 

Benyoucef Ben Khedda explique la suite des événements « Malgré ses dénégations, les soupçons continuèrent à peser sur lui. Aït Ahmed était alors le chef national de l’OS et le bureau politique ne pouvait le maintenir à un poste aussi vital. Il l’en éloigna, d’autant qu’il était recherché par la police coloniale. Pour sa sécurité il ne devait pas rester en Algérie. La Direction l’envoya au Caire, où il se joindra aux deux délégués du Parti Chadli Mekki et Mohamed Khider ».

La diplomatie au service de la révolution

Cette déchéance que certains voulaient lui infliger sera en réalité le point de départ d’une nouvelle trajectoire pour Hocine Aït Ahmed, celle du diplomate au service de l’action révolutionnaire. Arrivant au Caire sous le faux nom de Saïd Farhi, l’homme sera, aux côtés de Khider, la cheville ouvrière d’un déploiement politico-diplomatique sans précédent pour le mouvement national en Algérie.

A la conférence des partis socialistes asiatiques, en janvier 1953 dans la capitale birmane Rangoon, Aït Ahmed obtient une mention spéciale pour soutenir la lutte pour la libération du Maghreb. Un avant-goût asiatique de ce que sera deux ans plus tard la conférence de Bandoeng.

Infatigable, Hocine Aït Ahmed parcourt le Pakistan, l’Inde, Ceylan, la Birmanie et l’Indonésie pour installer des comités de soutien à l’indépendance de l’Algérie. Et ce n’est pas un hasard si les membres du Comité révolutionnaire pour l’unité et l’action (CRUA), et à l’apogée de la crise du PPA-MTLD en 1953-1954 le désigne, en compagnie de Mohamed Khider et d’Ahmed Ben Bella, au Caire depuis 1953, membre de la délégation extérieure de la future structure révolutionnaire qui allait déclencher la lutte armée.

En octobre 1954, Aït Ahmed est membre du Groupe des Neuf aux côtés de Ben Bella, Ben Boulaïd, Ben M’hidi, Bitat, Boudiaf, Didouche, Khider et Krim. Le Front de libération nationale (FLN) est créé, le déclenchement de la révolution prévu pour le 1er novembre 1954 et la délégation extérieure (Aït Ahmed, Ben Bella, Khider renforcé par Boudiaf) est chargée de plaider la cause algérienne dans les forums internationaux.

Le coup de maître sera incontestablement la participation de la délégation du FLN conduite par Aït Ahmed et M’hamed Yazid à la conférence de Bandoeng en avril 1955.

La question algérienne sera discutée par les pays fondateurs du non-alignement : Egypte, Inde, Indonésie et Yougoslavie, et le droit à l’autodétermination des trois pays du Maghreb affirmé. En avril 1956, Aït Ahmed ouvre un bureau pour le FLN aux Nations unies. En septembre de la même année, la délégation française se retire des travaux de l’Assemblée générale de l’Onu après l’inscription de la question algérienne à l’ordre du jour.

L’activisme diplomatique d’Aït Ahmed sera freiné net avec son emprisonnement par la France à l’occasion du détournement de l’avion qui transportait la délégation du FLN (Aït Ahmed, Ben Bella, Boudiaf, Khider et Lacheraf) le 22 octobre 1956 de Rabat à Tunis. Commencera alors l’épisode de la prison de Fresnes avant la libération du groupe après les accords d’Evian en mars 1962.

Le refus de l’unanimisme politique : le FFS

Ministre sans portefeuille des trois Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA), Aït Ahmed soutiendra la légalité politique contre les manœuvres de l’Etat-major général de l’armée des frontières. Lors de la crise de l’été 1962, à la veille et au lendemain de l’indépendance du l’Algérie, Hocine Aït Ahmed refuse le clanisme, prélude selon lui à une guerre civile.

Opposant au bureau politique de Tlemcen (émanation politique du groupe d’Oujda), Hocine Aït Ahmed plaide pour une Assemblée Constituante véritable récipiendaire de la légitimité populaire, dont devront être issues les institutions démocratiques de l’Etat algérien, avec l’élaboration souveraine de la Constitution de l’Algérie indépendante

La confiscation du pouvoir politique par Ben Bella et le groupe d’Oujda a précipité la crise. Hocine Aït Ahmed, Mohamed Boudiaf, Ferhat Abbas, Mohamed Khider quittent le navire. La répression s’abat sur les tenants de l’avis contraire à celui du duo Ben Bella-Boumediene.
Passé dans la clandestinité, Dda L’Hocine prend le maquis en Kabylie, fédère ce qui reste des wilayas historiques 3 et 4 (Kabylie et Algérois), s’appuie sur le colonel Mohand Oulhadj et tient la dragée haute à l’Armée nationale populaire.

En septembre 1963, il crée le Front des forces socialistes (FFS), poursuit le combat pour le retour à la légitimité d’une Assemblée constituante. Les affrontements feront 400 morts dans les rangs des militants du FFS. Aït Ahmed ne succombera jamais aux sirènes du séparatisme ; il inscrit son combat dans une logique nationale unitaire, et le spectre de la congolisation sera évité.

Arrêté en octobre 1964, condamné à mort puis grâcié pour purger une peine de prison à vie, Aït Ahmed poursuivra, du fond de sa cellule, le combat pour la démocratie. Des négociations FLN-FFS aboutissent à un accord politique rendu public le 16 juin 1965. Trois jours plus tard, Boumediene renverse Ben Bella, l’accord est caduc. Hocine Aït Ahmed va s’évader de la prison d’El-Harrach le 1er mai 1966 ; direction la Suisse. Une nouvelle page dans la vie politique de Dda L’Ho va s’ouvrir, elle s’est fermée le 23 décembre 2015.

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