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Op-Ed

Halte au terrorisme bureaucratique !

Halte au terrorisme bureaucratique !

En 2014, Touggourt, à l’image d’autres villes et villages d’Algérie, a vécu des drames humains. Du sang a coulé dans cette paisible cité du Sahara. Deux morts et des dizaines de blessés au sein de la population et des forces de l’ordre. La faute à qui ? Certainement pas à madame «Pas de chance» ou à monsieur «Mektoub» que notre sens immémorial de la fatalité invoque souvent pour expliquer l’inexplicable, en fait, l’intolérable et l’inadmissible.

Des compatriotes innocents sont donc morts et d’autres meurtris dans leur chair parce qu’un foutu rond-de-cuir local n’a même pas été foutu de signer à temps des décisions administratives très sensibles par les temps d’insatisfaction sociale qui perdurent. Des arrêtés d’attribution de lots de terrains à bâtir trainaient dans un parapheur, alors même que l’on n’a même pas daigné expliquer les choses aux concernés, voués au mépris silencieux d’une administration médiocre et corrompue.

Tout ça a joué alors le rôle de déclencheur d’émeutes de la colère, à l’origine des drames en question. Cette fois-ci, le ministre de l’Intérieur et le chef de la police s’étaient empressés d’être rapidement sur les lieux. Et de réagir avec une célérité inhabituelle en limogeant deux hauts responsables locaux de la DGSN. C’était peut-être justifié, mais là n’était vraiment pas la question, car ces deux hauts gradés faisaient partie des effets du problème, non de sa cause. Et la cause, c’est ce formidable Léviathan qu’est l’administration algérienne, avec sa culture bureaucratique et le pouvoir omnipotent et dictatorial de nombre de ses représentants.

En effet, on parle souvent en Algérie de pouvoir réel, de pouvoir apparent ou de pouvoir occulte. On fantasme beaucoup sur le pouvoir d’un cabinet noir, d’un cénacle de « décideurs » qui, au fil du temps, change de composantes, mais pas de nature. On divague même sur des pouvoirs exorbitants que détiendraient l’armée et la présidence de la République qu’on imagine omnipotentes, omniscientes et douées du don d’ubiquité et d’efficience propre à un Démiurge. On oublie toujours que le vrai pouvoir est celui de ce qu’on appelle, par habitude, le Système, avec un grand S. Ce Système, c’est-à-dire le pouvoir, le vrai, c’est finalement, et en bonne partie, celui de l’Administration et des grandes entreprises publiques dont certains dirigeants forment une camarilla de prévaricateurs, de prédateurs et de déprédateurs économiques et financiers.

Ce pouvoir abstrait est cependant bien réel, car il constitue la plus grande force politique, économique et sociale dans le pays. Un gigantesque parti, Trans-courants d’un point de vue politique et transfrontières dans le sens idéologique, qui gère surtout la rente pétrolière et génère des niches d’enrichissement personnel et des rentes de situation. Ce pouvoir, avec un grand P, est celui d’un véritable Léviathan. Dans la Bible, cette créature indéfinie est un Goliath, un dragon crachant le feu, un serpent venimeux, un immense crocodile à la forme imprécise. Et, chez le philosophe Hobbes, le Léviathan est une métaphore qui désigne l’Etat et notamment l’Administration comme abstraction philosophique. En Algérie, l’Etat, c’est, dans la réalité de tous les jours, l’Administration. Ce Léviathan typiquement algérien, certains de ses représentants dans les ministères, au niveau intermédiaire et dans les collectivités locales, sont souvent plus puissants que des ministres influents.

La puissance inertielle ou agissante que ce Léviathan met en action peut empêcher de réformer, de réaliser et d’exécuter, quelle que soit la volonté politique du pouvoir suprême du moment. Son pouvoir de nuisance s’exprime aussi dans le registre du bafouement régulier des droits des citoyens et de leur humiliation constante y compris des cadres intègres. C’est ce déni des droits, et la « hogra » permanente des Algériens de modeste condition et même des catégories inférieures de la classe moyenne, qui pousse des milliers de nos compatriotes à battre le pavé des rues du Hirak, et non Zitout et compagnie !

Une hydre hideuse
La vocation première de cette hydre hideuse est de garantir sa perpétuation et sa survie finale. Alors il bloque, retarde, déforme, paralyse, sabote, rejette, bafoue et humilie. Bref, met d’autant plus en échec les politiques publiques que ses « meilleurs » agents sont incompétents, médiocres et corrompus. Avec, parfois, des conséquences dramatiques comme on l’a connu maintes fois à travers le pays. De manière encore plus sensible à Ghardaïa, Ouargla et Touggourt, pour ne parler que de ces villes du Grand Sud algérien pourvoyeur de la rente des hydrocarbures.

L’Administration ou l’entreprise publique, avec ses déficits structurels et humains et surtout sa mentalité spécifique, est l’ennemie du citoyen et est même une menace réelle pour la sécurité nationale. Dans la mesure où elle favorise le ressentiment, crée des frustrations et alimente de ce fait le mécontentement social. Enième preuve fournie naguère par Touggourt en ébullition qui avait montré que le Sud du pays peut devenir une poudrière sociale, à l’instar de toutes les régions du pays. Alors même que l’Etat a alloué des milliards de dinars à son développement. Et on sait aussi que cet argent a été versé souvent dans le sable. Comme dans le tonneau des Danaïdes !

Dans ce cas, ce n’est pas la volonté politique supérieure qui a fait défaut. C’est l’Administration, à l’échelle nationale et au plan local, qui est en défaut depuis des lustres ! Une administration nationale et une administration locale sous-équipées, en manque criard d’effectifs compétents, notamment en cadres d’exécution, de suivi, de contrôle et d’évaluation. Au niveau local, ses différentes structures sont souvent des coquilles vides.

C’est parfois le cas également à l’échelle nationale. D’où les immenses retards à l’exécution des projets et des décisions. D’où les énormes surcoûts financiers. D’où l’alimentation sans cesse de la colère sociale qui finit par exploser, comme à Touggourt. Ajoutons également la corruption, la concussion, la gabegie, l’impéritie propre à toute l’administration algérienne. Une Administration où n’existent plus des plans de carrière digne de ce nom. Où les carrières, nécessairement précaires, précisément les avancements et les déclassements, sont gérés dans l’opacité, de manière informelle, parfois par téléphone. Alors que de piètres gestionnaires, obscurs bureaucrates, se comportent en nazillons, s’enrichissent illicitement, sans évaluation de bilans par les tutelles, sans dévolution de comptes, jouissant, dans de nombreux cas, de l’impunité et surtout de protections providentielles.

Ainsi, comprendrait-on mieux pourquoi le Léviathan du secteur publique est une menace réelle pour la stabilité du pays. Peut-être de manière plus dangereuse encore que le terrorisme aux frontières et à l’intérieur du pays. Car la déstabilisation sociale provenant du Sud pourrait favoriser la naissance d’un irrédentisme sudiste qui se nourrirait du culturalisme berbère et du fort sentiment d’exclusion de la rente pétrolière. La déstabilisation émanant des régions du Nord, elle, alimente déjà le Hirak avec le carburant de l’oppression administrative et du terrorisme bureaucratique qui nourrissent en permanence le mécontentement social.

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