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Nationale

Grands amis, petits gestes

Grands amis, petits gestes

« Voilà c’est fait », soupire un membre de la délégation française à Alger qui avoue que la tension ayant précédé l’arrivée du Premier ministre de son pays en Algérie a provoqué « une sorte d’appréhension collective à Paris. » Sans décliner son identité, un commis de l’Etat algérien qui l’a entendu lui répond en souriant : « Il est impossible en Algérie d’exprimer de la rancune ou quelque grief que ce soit à l’adresse des visiteurs, au nom de la tradition d’hospitalité et des valeurs de conciliation qui imprègnent la diplomatie algérienne. » Les formules de politesse fusent. Poignées de mains et sourires amicaux. Il faudrait plus qu’un incident médiatique pour brouiller les relations profondes et complexes entre la France et l’Algérie. Intérêts mutuels obligent, la visite de deux jours de Manuel Valls a confirmé l’intransigeance d’Alger en matière de souveraineté et de respect mutuel, tout en réaffirmant le nécessaire rapprochement des deux rives depuis le mois de décembre 2012.

L’offense et l’amitié

Fin orateur, aussi prompt à tonner qu’à se fondre en excuses, l’ambivalent Premier ministre français, Manuel Valls, anticipe sur les questionnements dès son arrivée à Alger avant-hier en fin de journée. « C’est avec un état d’esprit positif, constructif et amical que nous sommes ici (en Algérie), parce que l’amitié entre l’Algérie et la France dépasse les petits problèmes », déclare-t-il dans son premier point de presse tandis qu’il se trouve encore à l’aéroport Houari-Boumediène. Le ton est donné. De leur côté, les autorités algériennes annoncent curieusement qu’environ quatre-vingt journalistes participeront à la conférence de presse Sellal-Valls, histoire de dire que le boycott d’une partie de la presse française n’aura aucune incidence sur la couverture médiatique de l’événement. Puis vient le moment où le Premier ministre est interrogé sur la tension provoquée suite à l’assimilation abusive de l’affaire Panama Papers à l’institution présidentielle algérienne par la publication de la photo d’Abdelaziz Bouteflika dans le journal Le Monde. Une offense qui a conduit à la convocation de l’ambassadeur français à Alger, destinataire de « protestations énergiques » de l’Algérie exprimées par le ministre d’Etat, ministre des Affaires étrangères et de la Coopération, Ramtane Lamamra. Les explications dudit journal n’ayant pas convaincu puisque le correspondant n’aura pas obtenu de visa pour accompagner la délégation française. Sellal assume la réaction algérienne en réfutant toute atteinte à la liberté de la presse, justifiant la non-délivrance de visa : « C’est une forme de haine quelque part de porter ainsi préjudice au prestige d’une de nos personnalités. Nous n’avons pas touché à la liberté de la presse et on ne touchera jamais à la liberté de la presse. » Valls prend à son tour la parole pour rééditer les regrets de la France officielle en demandant qu’on tourne la page pour se préoccuper de l’avenir…

Rails, engrais et mayonnaise

L’avenir des affaires, bien entendu. Parce qu’en dépit d’un rapprochement incontestable dans les relations diplomatiques qui surmontent les différends relatifs au Sahara occidental et d’autres divergences au niveau géopolitique, les échanges économiques demeurent en deçà des espérances et paraissent fort déséquilibrés par rapport à la bonne volonté algérienne. Le secteur de l’automobile où des voix se sont élevées pour dénoncer les avantages octroyés aux Français contrariés par le manque à gagner fiscal par exemple. On déplore aussi à Alger le niveau insuffisant des investissements directs des entreprises françaises. Une réalité qui a fini par fragiliser la démarche politique consacrée par les présidents Abdelaziz Bouteflika et François Hollande, lors de la visite historique de ce dernier en décembre 2012 qui devait ancrer « l’amitié » dans les relations bilatérales. Ainsi, Sellal, avec sa touche d’ironie bon enfant qu’on lui connaît, a appelé hier les entreprises françaises à investir davantage en Algérie.

Maigres accords

On comprend donc pourquoi les deux parties ont tenu à annoncer puis à accompagner des accords entre entreprises afin de relancer une coopération encore trop faible. « Trois accords de partenariat dans les secteurs du transport ferroviaire et de l’agroalimentaire lors du troisième forum de partenariat algéro-français », a rapporté l’APS dans la journée d’hier. Il s’agit d’un joint-venture pour la production d’engrais phosphatés et de l’aliment de bétail dans la région de Tébessa, en partenariat entre l’entreprise Manadjim El Djazaïr (Manal), filiale du groupe Asmidal, et le groupe français Roullier, précise l’agence de presse. En ce qui concerne le transport ferroviaire, l’extension de l’activité de l’usine d’assemblage et de maintenance de tramways (Cital), inaugurée en mai 2015, à l’engineering, la fabrication et la maintenance d’autorails en vue de destiner une partie de la production à l’exportation, toujours selon l’APS. Enfin, le partenariat entre Lesieur et le groupe algérien Djaadi est cité comme troisième accord important dans la production de produits alimentaires, dont l’huile de table. D’autres accords devront attendre la fin des négociations tandis que le forum économique, qui se tient en marge de la 3ème session du Comité intergouvernemental de haut niveau, essaie de rattraper le temps perdu et de donner du sens à une amitié chargée de dossiers qui fâchent.

Géopolitique, géostratégie

Or, ce qui semble intéresser davantage Alger qui ne peut pas compter sur Paris dans l’immédiat pour un partenariat gagnant-gagnant, en raison de la réticence française en matière de transfert technologique, notamment, ce sont les dossiers internationaux et notamment ceux ayant trait à la situation régionale. Or, à l’inverse de Sarkozy, « l’Administration Hollande », pour reprendre l’expression du MAE Ramtane Lamamra, semble plus attentive aux bons conseils de l’Algérie exportatrice de stabilité et opposée à toutes aventures militaires étrangères en Libye ou ailleurs. Valls devrait donc préciser la nature du soutien français pour consolider les progrès de la solution politique en Libye. On devrait aussi aborder la question de la décolonisation du Sahara occidental alors que le SG de l’ONU devrait présenter son rapport dans quelques jours au lieu de la fin avril et que la France, membre permanent du Conseil de sécurité, est devenue le tiers-bloquant de la solution pacifique en défiant systématiquement la légalité internationale dans son soutien à l’occupant marocain. Lamamra ayant crevé l’abcès il y a quelques jours en présence du MAE français Jean-Marc Ayrault, il ne saurait y avoir d’autocensure au sujet de la souffrance du peuple sahraoui. Sellal a d’ailleurs réitéré la position algérienne pour le droit des Sahraouis à l’autodétermination. Valls, qui s’est recueilli hier à la mémoire des martyrs de la Guerre de Libération, devrait comprendre que cautionner le fait colonial est incompatible avec l’amitié franco-algérienne. Sans quoi, tout investissement économique serait insuffisant. Surtout quand on susurre que les Français comptent proposer leur savoir-faire dans le nucléaire civil, projet de coopération orienté pour l’instant en Algérie vers le grand ami russe.
 

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