Les déchets ternissent les villes: L’overdose du gaspillage
Alors que le Ramadan appelle à la modération, le rituel de l’iftar devient souvent une fête de la surconsommation. Chaque année, le gaspillage domestique double durant le Ramadan, transformant la piété en dérive consumériste. Des tonnes de pain et de plats cuisinés jetés chaque soir: le constat est amer.
Derrière les tables surchargées et les sacs-poubelles débordants, c’est un modèle de consommation à bout de souffle qui se révèle, entre gaspillage alimentaire, pression sur les centres d’enfouissement et hémorragie économique silencieuse. Amel Makhloufi, directrice de l’environnement de la wilaya d’Alger, a dressé ce mercredi un constat sévère sur le gaspillage alimentaire et a plaidé pour une véritable prise de conscience citoyenne.
Mme Makhloufi a affirmé, lors de son intervention sur les ondes de la Radio nationale, que « 3 200 tonnes de déchets par jour, c’est le volume enregistré durant les dix premiers jours du mois de ramadan au centre d’enfouissement technique d’Alger », précisant que c’est « un chiffre en nette hausse par rapport à la moyenne annuelle oscillant entre 2 600 et 2 800 tonnes quotidiennes ». La responsable a ajouté que « 200 tonnes de pain ont été jetées durant la même période, selon des données préliminaires ». Elle a déploré « une perte sèche », à la fois économique, écologique et morale, soulignant que « derrière chaque miche jetée, il y a de l’eau, de l’énergie, du gaz naturel, des transports et des efforts humains mobilisés inutilement ».
Mme Makhloufi a estimé que le problème prend racine dans les comportements, expliquant que « nous cuisinons au-delà du besoin réel. Nous décorons nos tables pour les yeux plus que pour le corps ». Elle a ajouté que le gaspillage alimentaire, particulièrement visible durant le mois de ramadan, est un révélateur d’un rapport déséquilibré à la consommation.
La responsable a également souligné que « les conséquences dépassent le simple cadre domestique. Une charge économique directe pour les collectivités locales et, in fine, pour l’Etat ». Elle a précisé que « l’augmentation des volumes collectés entraîne davantage de rotations de camions, une hausse de la consommation de carburant, un recours accru à la main-d’œuvre et une pression supplémentaire sur les centres d’enfouissement ».
En outre, elle a mis en avant la part importante des déchets organiques dans les ordures ménagères. Ces matières, enfouies en masse, génèrent des lixiviats, ces liquides issus de la décomposition, dont le traitement nécessite des installations coûteuses. A l’inverse, valorisées en amont, elles pourraient produire du compost et réduire significativement la pression sur les centres techniques.
Piété, droiture et durabilité
Face à ce constat, le ministère de l’Environnement et de la Qualité de la vie, dirigé par Kaouter Krikou, a lancé une campagne nationale de sensibilisation sous le slogan « Ramadan, droiture et durabilité pour les générations ». Menée en coordination avec les ministères du Commerce et de la Solidarité nationale, cette campagne mise sur un ancrage religieux et moral dans son l’appel à la modération. Il s’agit de rappeler que la lutte contre le gaspillage est en cohérence avec les principes de l’islam, qui condamne l’excès et l’ostentation. « La sobriété est une valeur spirituelle autant qu’un impératif écologique », a martelé Mme Makhloufi.
Mais la sensibilisation ne se limite pas au mois sacré. La responsable a rappelé que les campagnes sont menées tout au long de l’année, notamment à travers l’introduction de l’éducation environnementale dans les écoles ainsi que la création de clubs verts destinés à former une génération plus consciente.
Sur le plan réglementaire, la directrice a évoqué la modernisation du cadre juridique encadrant la gestion des déchets. La loi n° 01-19, promulguée en 2001, a été complétée par la loi n° 02-25 introduisant les principes d’économie circulaire, d’économie verte et de responsabilité élargie du producteur, l’objectif étant de sortir de la logique du « déchet à enfouir » pour entrer dans celle de la ressource à valoriser.
Plastiques, canettes, déchets électroniques, autant de filières appelées à être structurées. Des textes d’application sont en cours de finalisation pour encadrer davantage les activités de récupération et de recyclage, y compris celles exercées de manière informelle. « Il faut organiser, réguler et sécuriser ces circuits pour protéger à la fois l’environnement et la santé publique », a-t-elle expliqué.
Interrogée sur l’échec relatif du tri sélectif, Mme Makhloufi a nuancé ce constat, déclarant que l’« on ne peut comparer notre situation à celle de pays comme l’Allemagne, où la législation sur les déchets remonte aux années 1970 ». Elle a assuré que le tri est un processus progressif qui nécessite du temps, des infrastructures adaptées mais surtout un changement profond des mentalités.
Elle a rappelé que la gestion des déchets ménagers relève principalement des communes, lesquelles doivent élaborer des plans directeurs clairs pour fixer des calendriers de collecte et des circuits organisés. A Alger, des dispositifs de géolocalisation des camions ont été mis en place pour optimiser les parcours et identifier les points noirs. Mais pour Mme Makhloufi, aucune politique ne saurait porter ses fruits sans l’implication active du citoyen. « Nous pouvons multiplier les lois, les campagnes et les infrastructures. Si le comportement ne change pas à la source, l’effort restera insuffisant », a-t-elle souligné.