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Op-Ed

« Fuite des cerveaux » ou quête du savoir ?

L’actualité récente en Algérie a fait ressurgir le vocable « fuite des cerveaux » pour qualifier les étudiants désireux de continuer leur cursus universitaire dans les écoles ou universités françaises.

Cette volonté affichée de se former dans des établissements supérieurs français, qu’explique l’enseignement du français comme deuxième langue et la relation historique qu’a l’Algérie avec la France, a été interprétée comme une contestation politique hostile aux pratiques sociales et culturelles de la société algérienne que le pouvoir d’Etat a impulsé ou pour le moins encouragé.
Cette interprétation est, d’une part, un discours démagogique à l’adresse d’une partie de la jeunesse en quête d’une promotion sociale -toute légitime, par l’acquisition de connaissances performantes dispensées outremer (pays avancés)-, d’autre part une croyance à un mode de vie meilleur à « portée de main », que ces pays plus riches offrent, miroitée comme force d’aimantation.
Nous allons tenter de comprendre et démystifier cette notion de « fuite de cerveaux ». Ensuite expliquer le rôle dans l’apport et l’encouragement, de l’Etat à leur formation et leur aspiration à accéder à l’excellence dans un double objectif pour leur épanouissement et à terme au bénéfice de leur société envers laquelle ils sont, tout en lui étant attachés, redevables.

Démystification de la notion « fuite des cerveaux » 
Comment interpréter cette qualification de « des cerveaux » qu’on a collée à nos étudiants qui partent parfaire leur formation universitaire et plus tard professionnelle à l’étranger. Seraient-ils exceptionnellement plus intelligents que ceux qui continuent leur cursus en Algérie ou plus doués qu’eux ? Evidemment non ! On lui a joint un ajout « la fuite » pour accentuer un besoin d’évasion d’une situation contraignant vers de meilleurs milieux ou plus favorables.
C’est dans cette interprétation qu’est la tromperie.
Elle ne réside pas dans l’ambition de nos étudiants de parfaire leurs études et d’acquérir un savoir-faire technique au sein d’entités industrielles et économiques développées -par accumulation d’apports successifs séculaires-. C’est légitime pour eux, et pour leur pays si dans le future ils paieraient leurs dettes à la nation par un retour d’investissement dans le développement d’entreprises ou dans la recherche et développement dans l’entreprise -qu’ils créeront seuls ou en associations-.
Mais faire croire qu’ils sont brimés par leur Etat et leur société – pour on ne sait quel dessein maléfique et rétrograde – qui refuseraient et s’obstineraient à ne pas s’ouvrir et opter le modèle occidental.
Comme si la nation algérienne devrait se renier et s’intégrer à l’occident de manière volontariste, ou pour on ne sait quelle autre absurdité.
On tente de faire croire que l’étudiant algérien s’est affranchi d’un nationalisme qui serait asservissant et d’un patriotisme inhibiteur, par le simple fait qu’il a maintenant accès aux nouvelles technologies de l’information et de la communication, mais en éludant de préciser que c’est grâce à son pays qu’il a pu y accéder et que par cette attitude de rejet au-delà de l’ingratitude qu’il affichera en reniant son identité pour des intérêts matériels, il deviendra un transfuge à sa société par la remise en cause de ses valeurs -mais en pâtira dans ses rapports futurs avec l’autre-.
L’argument de la mondialisation qui favoriserait la mobilité des étudiants est un fourre-tout, fait d’amalgame dans lequel l’étudiant devient un produit comme un autre. La réalité est que les pays riches, par les meilleures conditions, qu’ils offrent grâce à leur avancée technologique, aspirent une main-d’œuvre formée par les pays moins nantis pour combler leurs besoins – mais il ne faut jamais l’oublier, c’est au détriment d’une partie de leurs nationaux à qui ils n’ont pu, pour des raisons socio-économiques ou discriminatoires envers les enfants des quartiers abandonnés de la République d’accéder aux études-.
Il est navrant que des algériens pourfendent l’enseignement et le niveau économique de leur jeune Etat en cours de formation Comme il est provoquant et insultant d’affirmer que l’Algérie méprise ses étudiants, elle qui de 500 étudiants à l’indépendance compte aujourd’hui 1,7 millions et qu’elle soit dénigrée maintenant par ceux qui sont passés par son école, pour des ambitions politiques. Honteux !
C’est une évidence que les universités et les entreprises occidentales offrent une meilleure formation et de meilleures conditions d’emploi qu’expliquent leur domination sur les autres continents depuis au moins cinq (5) siècles.

Des jérémiades en guise d’arguments
D’autres questionnements nous interpellent sur les causes et les motifs avancés par les uns et les autres qui poussent nos étudiants à migrer vers les pays du Nord et principalement en France pour continuer leurs études.
Le ton alarmant de ces questions est rythmé par une sémantique lourde de sens : « pourquoi cette hémorragie migratoire », « le nombre impressionnant et l’engouement massif du public ». Ce qui traduit une fuite à grande échelle vers l’étranger.
Les motivations seraient d’ordre politique, social et culturel :
a) « Nous somme dirigés par un personnel politique vieillissant d’une autre époque, qui a une vision rétrograde, voit la main de l’étranger partout pour justifier son échec » ; le plus cocasse est cette phrase qu’aurait dit en substance un jeune « il ne croirait plus à la promesse du chef de l’Etat de passer le flambeau à la nouvelle génération – déclaration faite en 2011- » ; « depuis 2014 il aurait compris qu’il n’y a plus d’avenir pour les jeunes » ; question simple : quel âge avait ce jeune en 2011 ? Etait-il déjà politisé ? Se sentait-il déjà en mesure d’assurer la succession ? Autant de questions révélatrices de la manipulation à laquelle s’adonnent ceux qui distillent ce type d’informations.

b) Un père aurait dit : « ma fille doit partir vers des cieux plus cléments pour qu’elle puisse s’épanouir et réussir sa vie » ; est-ce des propos que tiendraient des pères algériens ? Ou ceux de personnes ciblées ? Ou encore « je veux vivre mon époque loin des contraintes, des préjugés de la pression sociale, de la misère » ; Est-ce un étranger à sa société ?
La situation des filles serait intenable avec le harcèlement qu’elles subissent, le conservatisme qui rétrécirait leur champ de liberté. Mais quelle éducation ont-elles reçue dans leur milieu familial, scolaire et leur environnement pour qu’on leur prête ce type de réaction ?

c) Des jeunes se plaindraient d’être défavorisés dans leurs études par rapports aux enfants de responsables qui seraient privilégiés pour l’accès en post-graduation ou au concours de doctorats. Tout en déplorant un pourcentage de 17,7 % parmi des diplômés de l’enseignement supérieur, mais en même temps ce chiffre suggère que 82,3 % sont en situation d’emploi.
En supposant que ces informations soient réelles peut-on savoir quel est le rapport entre le nombre des fils de responsables et le nombre d’étudiants quand on sait que nos universités comptent 1,7 million d’étudiants.
Par ailleurs qui empêcherait cette masse d’étudiants de dénoncer, preuves à l’appui, ce type de pratique – ou s’agirait-il que de cas isolés qu’on avancerait pour tromper l’opinion publique -.
Sous un autre angle, ces faux diplômés seront rattrapés dans leur carrière professionnelle même s’ils bénéficieront du « piston ». Ils ne sont pas à envier.

d) D’autres récuseraient l’existence même de possibilité d’emplois dans tous les secteurs, en accusant pêle-mêle les oligarques qui se seraient accaparés les richesses -par quel moyen ? – en niant l’existence d’entreprises en pointant du doigt l’ANSEJ qui ne profiterait qu’aux pistonnés -encore de l’amalgame- mais concomitamment ils vivraient dans l’expectative et dans l’espoir que le prix du pétrole remonte -quelle gymnastique pour le bon sens !-.
On leur fait prononcer des arguments confus de la politique politicienne qu’une partie de notre presse s’en est fait l’écho.
De manière générale ces motivations prêtées aux jeunes étudiants sonnent comme des slogans lancés à cette même jeunesse pour se manifester contre ce même état qui leur a assuré cette formation avec les moyens dont il dispose, et qu’offre notre environnement socioculturel.
Ces chants de sirènes déchanteront beaucoup de ceux qui s’attendent à un Eden.
Si l’acquisition des connaissances scientifiques et techniques est valorisante, par contre le mode de vie, les valeurs culturelles et la promotion des vertus sociales qu’on leur fait miroiter s’avèreront comme pratiques incompatibles avec leur représentation sociale, forgée par le milieu social dans lequel ils ont évolué. Pour s’en écarter ils créeront leur propre communauté de vie ou rejoindront celles qui existent déjà dans le pays d’accueil.
Rappelons brièvement le parcours « du combattant » avant d’y accéder : les conditions d’admission, de réussite post-universitaire et éventuellement professionnelle pour démystifier cet « Eldorado étranger ». De plus ne nous y méprenons pas, l’occident tire profit avec égoïsme et opportunisme de cette main-d’œuvre à bon marché pour son économie tout en se considérant comme le promoteur de leur ascension sociale (pour ceux qui s’accrochent).

Les conditions réelles de nos étudiants/émigrants.
Les étudiants candidats aux études universitaires dispensées outre-mer doivent au préalable subir un test de connaissance du français. Quel que soit leur niveau d’études, il leur faut pour accéder aux études de leur choix, subir une mise à niveau pour bénéficier d’une équivalence. La réussite n’est pas toujours au bout. Il y a eu des échecs. Tous nos migrants/étudiants ne sont pas assurés d’une carrière post-universitaire.
De plus les aléas d’une carrière professionnelle d’un étranger rendent encore plus défavorable l’accès à des postes de travail avec la concurrence des nationaux du pays d’accueil.
Seuls les besoins non pourvus dans certaines spécialités par manque de profit local leur offrent l’opportunité d’être recrutés.
Cette rencontre entre l’offre et la demande va à l’évidence satisfaire les deux (2) parties :

–  L’offreur par la disponibilité d’une main-d’œuvre à moindre coût : le gros de l’investissement pour la formation de cette ressource humaine a été engagé par le pays de provenance.
– Le demandeur par une nouvelle carrière professionnelle qui s’ouvre à lui par la possibilité d’acquérir un savoir-faire dans une entreprise qui l’intègre dans un processus et une organisation de travail déjà éprouvée par la longue expérience qui caractérise les pays occidentaux.

Il ne deviendra opérationnel qu’après une période d’adaptation et de formation.
Il n’était pas performant -ou un prétendu « cerveau »-. Il ne le devient qu’en bénéficiant d’un transfert de savoir et de savoir-faire au bout d’un long processus d’apprentissage.

Il est intéressant de noter que cette immersion de nos jeunes étudiants dans le monde occidental, leur permettra de s’imprégner de l’organisation et des méthodes de travail et comprendre que celles-ci sont le fruit d’une longue accumulation d’apports successifs de plusieurs générations dans le domaine économique, social et culturel ; c’est par la transmission du savoir et du savoir-faire de père en fils, par le compagnonnage – de maître à apprenti –, dans les compagnes, dans les usines -en passant par les écoles- que s’est constituée cette somme de connaissances.

Ce n’est pas par un discours décalé et par mimétisme que l’on se croit autorisé à pourfendre sa société et faisant croire que l’on est à l’avant-garde de la modernité.
Cette attitude distanciée affichée à l’égard de ses propres valeurs culturelles et sociales est un paradoxe en voulant leur substituer un modèle social étranger, courant le risque de la désorganisation et de la perturbation de leur société, la rendre anomique, guidée en cela par un désir artificiel de vouloir s’identifier à l’autre avec l’illusion d’un occident magnanime à ceux qui portent ce courant.
Quant à la classe politique algérienne au pouvoir, que cette tendance vilipende, elle représente et le peuple et en est l’expression. Elle fait écho à la demande des forces sociales dont elle constitue le prolongement politique et en détient le mandat pour assurer la gouvernance.
Ce sont ces forces sociales qui sont et seront porteuses de transformation ou de changement et d’évolution de toute la société par leur exacerbation.

Une approche historico politique de la quête d’un savoir
L’émigration des étudiants -et même des scientifiques de pays développés- devenue un phénomène planétaire, accéléré par la mondialisation, s’est couplée à ce besoin d’acquisition et de développement des connaissances scientifiques technologiques et de maîtrise des techniques de production dans tous les secteurs.
Dans notre volonté de valoriser les ressources humaines pour amorcer notre développement -couplée à cette chasse aux diplômés des pays du sud par ceux du nord- est une opportunité pour nous de pénétrer, s’imprégner et de maîtriser ces techniques de production, d’optimiser la productivité, pour plus tard réintroduire ces méthodes de travail et ces technologies dans nos pays respectifs dans le cadre d’une politique concertée entre ces nouvelles compétences et les pouvoirs publics.
D’un autre point de vue, on peut objectiviser les causes de cette volonté de regagner les rives du Nord pour se réapproprier les pertes subies par les pays du sud de par l’occupation, l’exploitation et de la paupérisation par les pays du Nord.

Citons un écrit de M. José Carlos Garcia à propos des causes de l’exode : « Je dis souvent à mes élèves que les immigrés sont des gens très polis qui nous rendent à nous, les Européens, les visites que nous leur avons faites cinq cent ans durant. Ils connaissent déjà le chemin, il leur suffit de refaire celui qu’ont emprunté les conquistadors, les évangélisateurs et les colonisateurs qui occupèrent et exploitèrent leurs terres, les arrachèrent à leurs traditions et à leurs croyances et les dominèrent, se prévalant pour cela du mythe des trois « C » invoqué par le roi Léopold II de Belgique et adopté par la conférence de Berlin en 1885 : civilisation, christianisation et commerce ».

Sur un autre plan, il est contre productif de détourner l’attention en alimentant une diversion malheureuse en dévalorisant ceux qui sont restés et restent au pays et qui contre « vents et marées » ont assuré et assurent le fonctionnement des institutions de l’Etat, la gestion de tous les rouages de l’Etat, de l’éducation, de la Santé et de l’économie en général par les entreprises publiques et privées. Ils accomplissent leurs droits et devoirs en assurant la continuité de l’Etat. C’est manquer d’égards envers eux que d’affirmer que ce sont les intelligents qui émigrent.
Dans cette optique, il est irresponsable de donner l’illusion à ceux qui partent qu’ils ont la liberté de s’épanouir à l’étranger sans aucun devoir envers leur pays.
Ce serait un abandon irresponsable pour des nationaux, de leur terre, de leur société, de leurs familles et de l’ingratitude, envers leur Etat qui a assuré leur formation. C’est dans le meilleur des cas de l’iniquité morale.
Il est du devoir de ceux qui cultivent l’attachement à leur nation, qui sont animés de la fibre patriotique de sensibiliser nos jeunes sur ce qu’ils doivent à leur pays et non à les en détourner pour des calculs bassement politiciens.
L’erreur politique -ou plus grave la duperie politique de la tendance pro-occidentale et même inconsciente de certains partis nationaux-, est de croire ou de faire croire que l’on pouvait entrer dans le « développement, dans la modernité et dans le monde de la science par effraction ».
Par cette approximation, ils tentent de remettre en cause, à travers ce qu’ils dénomment « les tenants du pouvoir », toutes les politiques de l’état algérien, depuis l’indépendance, qu’ont déterminé en dernière instance, les forces sociales dans leur évolution socio-économique et culturelle.
Il serait inopérant de vouloir déconnecter les jeunes algériens de leur substrat social. Leur patrimoine culturel est déterminant dans la projection de leur avenir, surtout par les effets pesants du déracinement.
Nous passerons alors d’une émigration, « avatar de la colonisation, à une diaspora de l’intelligence ». Elle sera ce complément nécessaire à toutes les compétences nationales qui, vaille que vaille, ont tenu les rênes de toutes les activités économiques sociales et culturelles malgré les difficultés, souvent dues à leur inexpérience et les barrières socioculturelles d’une grande partie de notre société, longtemps maintenue dans l’ignorance par l’occupant étranger.
Quant à ceux qui s’érigent en tuteurs patentés de nos étudiants/migrants ils seront inspirés de donner l’exemple en rejoignant les rives nord de la méditerranée et assouvir leur soif et leur appétit dans ce monde magnifié où tout est accessible.
Mais de grâce « qu’ils foutent la paix » à tous ces algériens, fiers de l’être, qui sont attachés à leur culture et à leur identité, et conscients que l’évolution se fera par et pour eux.

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