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Nationale

Fouad Soufi au Jeune Indépendant : «Il ne faut pas confondre l’histoire et la mémoire»

Fouad Soufi au Jeune Indépendant : «Il ne faut pas confondre l’histoire et la mémoire»

La date du 1er Novembre 1954 est un marqueur de l’identité nationale de l’Algérie incarnant le souvenir de ceux qui ont décidé de déclencher la lutte armée contre le système colonial français, selon Fouad Soufi historien et chercheur au Centre de recherche en anthropologie sociale et culturelle (Crasc).

Dans cet entretien accordé au Jeune Indépendant, il aborde la portée symbolique de cette date charnière de l’histoire de l’Algérie, tout en mettant en exergue l’importance de distinguer le travail de recueil de mémoire de celui de l’écriture de l’histoire.  

Le Jeune Indépendant : A l’ occasion du 69e anniversaire du déclenchement de la Révolution algérienne, le 1er Novembre 1954, quelle est la portée symbolique de cette date historique ?

 

Fouad Soufi : Le 1er Novembre 1954 a effectivement une forte portée symbolique, et pour cause ! Il est tout à la fois un bouleversement dans le continuum de notre histoire contemporaine et un marqueur de notre identité nationale.

Le 1er Novembre 1954 constitue un changement fondamental dans l’histoire de notre libération nationale. Il y a désormais un avant et un après le 1 er Novembre 1954. Les contemporains l’avaient vite compris, tant les militants de toutes les formations qui composaient le Mouvement National que les tenants de tous bords du système colonial. 

Je rappelle ce qu’avait dit Houari Boumediène au sujet de ceux qui ont fait Novembre : « Ils appartiennent à la génération la plus glorieuse de notre histoire. Elle avait fait ce qu’aucune génération n’avait fait avant elle et qu’aucune génération ne fera après elle, l’Indépendance. » Cette Indépendance on la doit donc au 1er Novembre. Cette date est constitutive de notre identité nationale dans le concert des nations.

C’est cette date qui nous distingue des autres pays du Maghreb. Nous partageons tout avec eux, les religions, les langues, les modes de vie, l’histoire etc.

Mais nous avons cette date qui fait que nous sommes nous et pas les autres. Nous les Algériens, nous nous reconnaissons tous dans cette date, elle constitue le lien le plus fort de notre vivre ensemble. Aussi, où que nous soyons, nous la commémorons et nous nous souvenons de ceux qui ont décidé de déclencher la lutte armée contre un système colonial.

 Quel est votre avis d’historien sur la représentation du 1er Novembre 1954 auprès des nouvelles générations ?

Il m’est difficile de répondre à cette question puisqu’il n’y a plus, depuis longtemps, de sondage sur cette question et probablement pas d’étude non plus, bien que sur ce point je peux me tromper. Mais je rappelle que cette question est régulièrement posée à chaque génération notamment par la presse, et je me permets de féliciter tous ces journaux dont certains, hélas, comme Algérie Actualité, ont disparu et qui de temps nous donnaient un état du rapport des jeunes à l’histoire nationale.

Vous comprenez alors qu’il m’est difficile de donner un avis. Mais la politique de commémoration et les efforts du ministère des Moudjahidine dans cette problématique de transmission de la connaissance de l’histoire méritent d’être signalés positivement.

 La Déclaration du 1er Novembre est le texte fondateur dans la construction de l’identité de la nation algérienne. 69 ans après sa rédaction, comment peut-on considérer cet héritage ? 

Cette question est un peu complexe. Cet héritage est encore en discussion aujourd’hui. Toutes les sensibilités politiques s’en réclament et y trouvent ce qu’elles cherchent. Toutefois, il est bon de noter qu’avec l’Appel à la mobilisation du peuple et des militants, il y a aussi, comme l’ont noté Mohamed Djeghaba et Rédha Malek, un appel à la paix et aux négociations. Ce dernier point est inconcevable pour beaucoup de ceux qui commentent cette Déclaration.

D’autre part, il faut accepter que ce texte a été rédigé en français puis traduit en arabe. Ce qui est invraisemblable pour les jeunes générations et nié et tu (il ne faut ni le dire, ni l’enseigner) pour certains historiens, essayistes et hommes politiques, etc. 

Donc il faut faire silence sur ces deux éléments de cet héritage mais également sur d’autres. Les acteurs de cette Révolution, les moudjahidines de 1954 et après, ne cultivaient aucun complexe d’infériorité.

 Dans un contexte marqué par des débats mémoriels où notamment l’extrême droite française tente de faire passer les anciens colonisateurs pour des victimes, quel est le devoir de mémoire des historiens algériens ?

A mon avis, il nous faut apprendre à évacuer ce qui se passe en France. Ce sont des débats certes intéressants et il faut les connaître et les analyser, mais il faut aussi les dépasser en se demandant ce qui se passe chez nous ? Le devoir de mémoire des historiens algériens est de travailler les souvenirs des acteurs, il est dans le développement de l’histoire locale ou/et régionale et sortir des discours sur les discours. Mais ce devoir de mémoire des historiens me paraît sonner comme une injonction qui est une sorte de mise de l’histoire et des historiens au service de la mémoire.

Ce n’est peut-être pas une mauvaise chose mais dans la mesure où les historiens ne se mettent pas au service d’un groupe de porteurs de mémoire ou autre et prétendent nous imposer leur point de vue. Nous avons connu ces derniers jours la commémoration de la réunion tenue à « Légrine la dernière semaine d’octobre 1954 ». C’est très bien et c’est à encourager. 

Il nous faudra attendre la publication des actes du Colloque national. Mais on sait qu’il y a eu le 29 octobre une réunion à Khenchela présidée par Abbés Laghrour avec le même objet. Ce qu’il faut encourager aussi, c’est l’ouverture des archives publiques et privées, c’est publier systématiquement les thèses d’histoire notamment, les actes des colloques, rééditer les actes des rencontres sur l’histoire de la guerre organisées en 1981 et après ; c’est passer à l’histoire locale et régionale. 

C’est donc constituer un socle pour l’écriture de l’histoire de la Guerre de Libération Nationale en particulier et de l’histoire de l’Algérie en général sans exclusive et enfin ouvrir des débats sereins. Comme l’écrivait un historien français, « l’histoire ne doit pas se mettre au service de la mémoire ; elle doit certes accepter la demande de mémoire, mais pour la transformer en histoire ». Un historien anglais avait écrit, pour sa part, que « ce n’est pas l’histoire qu’il faut changer mais le monde. » Nos historiens ont d’abord un devoir d’histoire.

 La difficulté de l’accès aux archives pour les chercheurs universitaires et les historiens est une problématique qui est posée depuis des années. Qu’en est-il de cette situation aujourd’hui  

Ce qui a fondamentalement changé, c’est la non-application de la loi de 1988 relative aux archives nationales et notamment dans les délais qu’elle fixe pour la communication des archives. Même si l’on applique le délai de 60 ans, les archives produites jusqu’en 1962 sont en principe en libre communication. Or, certains ont préféré évoquer la fitna en cas d’ouverture des archives chez nous. 

Résultat des courses, il faut s’appuyer sur les archives françaises pour écrire notre histoire. N’est-ce pas pour le moins paradoxal que d’aller chercher dans les archives françaises et coloniales les preuves et les raisons de notre histoire. Heureusement que les moudjahidine ont fini par rédiger leurs souvenirs. Et c’est bien là le second grand et formidable changement. Mais et encore une fois, il ne faut pas confondre l’histoire et la mémoire.



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