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Nationale

Fouad Soufi, historien, au Jeune Indépendant : «Le 17 octobre interroge notre rapport à la mémoire, à l’histoire et à la transmission»

Fouad Soufi, historien, au Jeune Indépendant :  «Le 17 octobre interroge notre rapport à la mémoire, à l’histoire et à la transmission»
Fouad Soufi.

Un soir d’octobre 1961, la Seine s’est teintée du sang des émigrés algériens venus manifester pacifiquement pour la dignité et l’indépendance. Soixante-quatre ans plus tard, la nation se recueille encore à la mémoire de ces martyrs tombés sous la répression coloniale à Paris. Leurs ombres traversent la mémoire nationale, rappelant l’exil, la fidélité et le prix du combat.

Consacré Journée nationale de l’émigration, le 17 octobre demeure un repère essentiel dans la conscience collective et un jalon de la guerre de libération. A l’occasion de cette commémoration, l’historien Fouad Soufi évoque, pour le Jeune Indépendant, la portée historique et symbolique de cette date. Entre histoire et mémoire, il revient sur la place des émigrés dans le récit national, les obstacles de la recherche face aux archives inaccessibles et le rôle de l’Etat dans la transmission de cet héritage aux nouvelles générations.

 

Le Jeune Indépendant : Soixante-quatre ans après le massacre du 17 octobre 1961 des émigrés algériens à Paris, comment percevez-vous la place qu’occupe aujourd’hui cet épisode tragique dans la mémoire nationale, et de quelle manière sa transmission s’inscrit-elle dans la conscience historique des nouvelles générations ?

Fouad Soufi : Cette question convoque, volontairement ou non, tout à la fois l’histoire académique d’un événement, sa prise en charge par le récit national et son inscription dans la mémoire nationale et celle de l’émigration. Je rappelle, à toutes fins utiles, que c’est par un décret législatif qu’en 1993 a été établie une liste des journées nationales dont celle de l’émigration pour commémorer le massacre des Algériens lors d’une manifestation pacifique à Paris le 17 octobre 1961.

Donc, l’Etat a inscrit, en 1993, cet événement sur la liste des grands événements de la guerre de libération qu’il faut commémorer. Mais avant ? Le parti du FLN, ses organisations de masse comme on disait alors, mais également la presse écrite, la radio et surtout la télévision, ont perpétué depuis 1963 le souvenir de cette tragique journée.

Donc, les générations qui ne l’ont pas vécue, ont pu savoir ce qui s’est passé ce 17 octobre 1961. J’ajoute qu’hélas, les autres manifestations, notamment celles des femmes, ont eu lieu dans d’autres villes en France, mais on ne les évoque pas toujours. C’est bien là la différence entre le travail de la mémoire et celui de l’histoire.

En fait, il faut bien comprendre que la spécificité de cet événement est qu’il ne s’est pas déroulé en Algérie mais en France. Aussi, ceux qui peuvent former ces groupes porteurs de mémoire n’ont pas forcément la puissance médiatique qu’ont ceux qui travaillent la mémoire locale ici. Ce n’est pas là la moindre complexité de l’histoire de notre guerre de libération nationale

Enfin, il y a la loi de la vie qui fait que les générations se succèdent inexorablement, les souvenirs vivants s’éteignent et la transmission de ce qui a marqué ce jour du 17 octobre 1961 et les jours qui ont suivi passe par un autre canal, celui de l’histoire, mais pas uniquement.

En effet, et en règle générale, la mémoire nationale se construit par les romans, les films, les pièces de théâtre, et même les poèmes et les chansons. Les historiens, plus prudents, connaissent l’exigence de la méthode critique. Mais il se trouve que nos historiens formés depuis les années 1980 ont, par rapport à cet événement, un problème essentiel qui est leur rapport à la langue. Les archives de la Fédération de France et les archives des institutions françaises impliquées dans ce massacre sont en langue française. De plus, pour consulter ces archives, il faut aller en France avec toutes les incommodités afférentes.

Alors, pour transmettre le souvenir de cet événement, il faut revenir à la presse, et toujours faire de la commémoration de cette date une action dans la construction de notre identité nationale. Mais si conscience historique il doit y avoir chez les nouvelles générations, il faut publier les travaux des historiens, ouvrir les archives qui se trouvent dans notre pays et doter nos historiens d’un réel financement pour leur déplacement dans les services d’archives à l’étranger. On peut également procéder à l’acquisition, par les Archives nationales, des archives relatives à l’Algérie et conservées à l’étranger, et ce quel qu’en soit le support. Cela a été fait dans les années 1970 mais à l’époque, les archivistes venaient des départements d’histoire.

Selon vous, dans quelle mesure cette commémoration a-t-elle contribué à valoriser le rôle des émigrés dans la lutte de libération nationale et à renforcer leur reconnaissance dans l’histoire officielle ?

Existe-t-il une histoire officielle ? Ne serait-ce pas un récit qui se veut national. Ce récit se présente comme une sorte d’histoire victimaire. Mais n’est-ce pas légitime ? On ne peut oublier que cette date a été marquée par la violence de la répression policière. La violence coloniale dans tous les domaines de la vie politique, économique sociale et culturelle est à l’origine de tout. Donc, la valorisation du rôle des émigrés dans la connaissance de notre histoire est nécessaire et les mesures prises par les autorités de notre pays depuis 1963 pour commémorer cette date doivent être soulignées. 

Les récits familiaux, les témoignages d’anciens émigrés et la mémoire orale demeurent des sources essentielles. Comment l’historien peut-il conjuguer ces mémoires vécues avec l’exigence scientifique de la recherche historique ?

Ce qui définit le métier de l’historien, outre le rapport avec le temps et l’espace, ce sont les sources qu’il apprend à utiliser. Vous en avez cité certaines, les plus connues et probablement les plus faciles à exploiter. Mais il en est d’autres, moins classiques, qui ont été intégrées comme nouvelles sources pour la recherche. Il me faut signaler que la mémoire des acteurs n’a figuré comme source qu’à la fin du XXe siècle pour pallier, très souvent, l’absence ou l’impossibilité d’accès aux archives d’Etat. Les diverses technologies ont produit d’autres sources comme les films, les enregistrements sonores, les photographies et, aujourd’hui, tout ce qui est en rapport avec l’informatisation dans le fonctionnement d’un Etat et dans les rapports sociaux. Tout est archivé et tout est susceptible d’un travail archivistique et tout sert à l’écriture de l’histoire quel qu’en soit le thème. Non seulement l’historien peut le faire mais il doit le faire. Cela n’est donc pas propre à ce tragique événement.

Les pouvoirs publics et les institutions mémorielles multiplient les initiatives autour du 17 octobre 1961. Quelles autres démarches pourraient contribuer à approfondir la recherche historique et la pédagogie de la mémoire ?

A mon humble avis, il faut encourager la publication des thèses en sciences sociales et humaines, et en particulier en histoire. Il faut multiplier les revues d’histoire et ne pas confondre les travaux des historiens avec les souvenirs des acteurs qui constituent autant de sources pour l’écriture de l’histoire mais qui ne sont pas l’histoire. Je ne vois pas d’autre moyen, sinon le roman, le film, etc. 

Par contre, la condition sine qua non de l’approfondissement de la recherche historique est l’ouverture des archives chez nous et l’acquisition, sur tout support matériel, des archives à l’étranger, lesquelles bien sûr concernent notre passé. Il serait intéressant d’obtenir des copies des archives écrites et sonores de Jean-Luc Einaudi. C’est bien sûr une mission nationale que seule une institution nationale peut ou doit réaliser. Une fois acquises par les Archives nationales, ces archives doivent être mises à la disposition des citoyens en général et des historiens et autres universitaires en particulier.

Enfin, comment définiriez-vous le devoir de mémoire envers les émigrés martyrs du 17 octobre 1961 et comment ce devoir peut-il être transmis à la jeunesse, au-delà des cérémonies commémoratives, comme un héritage national vivant ?

La question est assez complexe. Ma première réaction est de dire que le devoir de mémoire est du ressort de l’Etat et de ses institutions, tout comme le droit à l’histoire. Le ministère des Moudjahidine exerce ce devoir. Certes, il reçoit, chaque année, un budget conséquent. Il sait prendre en charge, entre autres, cette journée. Donc, il ne peut y avoir de problème particulier sauf la mise à disposition du public de cette masse de documents (livres et films) que le Centre de recherche possède. Mais puisqu’il s’agit de définir ce devoir de mémoire envers les émigrés, je me permets de reprendre une vieille idée, aujourd’hui enfouie dans la mémoire de certains responsables, et qui consistait à mettre sur pied un Institut de la Mémoire de la guerre de libération nationale, totalement et uniquement consacré à la période 1er novembre 1954- 5 juillet 1962. Mais c’est là une autre histoire.



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