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Culture

Exposition photographique « Wujûd » : L’existence en miroir

Exposition photographique « Wujûd » : L’existence en miroir

L’exposition photographique « Wujûd-Existence » s’est étalée durant plus de quinze jours au Centre culturel universitaire (CCU) des Sciences humaines d’Alger, avant de tirer sa révérence ce jeudi. Une traversée dense, à la lisière du sensible et du réflexif, dans laquelle l’image devient matière à penser autant qu’à ressentir. Réunissant les œuvres de Nadine Djouama, Lucien Descoffres, Lotfi Fekih et Mohammed Kadri, cette manifestation se veut, par-delà une esthétique foisonnante, le miroir de la condition humaine.

Derrière une image de branches d’arbres se dessinant sous un soleil ardent d’après-midi, Nadine Djouama partage sa réflexion sur l’existence : « À titre personnel, je perçois en fait l’existence comme une série de choix, de directions, de cheminements compliqués et complexes tantôt choisis, tantôt imposés, guidés, au départ, par un simple instinct : survivre ». Et de poursuivre avec enthousiasme : « Ma perspective est celle de la contemplation, de la solitude, mais aussi de l’émerveillement face aux processus invisibles qui façonnent à la fois la matière et le soi ». Nadine y voit, en l’occurrence, une analogie avec la nature : « chaque branche semble suivre une trajectoire, à ce qu’il paraît…».

Une autre photographie met en scène une figure humaine, immergée dans une nature luxuriante. Elle explique, à propos de cette photo : « L’humain avance, doute, change. La lumière suggère les possibilités, alors que l’ombre évoque l’incertitude. N’empêche, en dépit de cette complexité, il est là, présent ».

Avec la troisième image, Nadine tient à explorer une autre facette, celle de l’immobilité ; une statue tapie forme un tandem avec la nature : « une existence figée, observée plutôt que vécue », qui « demeure, comme une mémoire, une idée, ou une croyance, dit-elle, en contraste avec l’humain en perpétuelle évolution ».

Un cliché photographique met en exergue un corbeau solitaire sur fond de ciel sombre. À ce titre, l’artiste déclare : « Le corbeau […] incarne plutôt une prise de conscience. La première leçon. Celle qui nous rappelle que la mort n’est pas à l’extérieur de la vie, mais qu’elle en fait partie ».

Nadine présente par ailleurs dans une autre photo, « le passage du temps » et une existence, à son appréciation, « jamais linéaire : elle plie, elle casse, mais elle continue », dans la solitude. Ayant pris conscience de la finitude, vient alors l’acceptation, « il ne reste qu’une chose à faire : embrasser pleinement la vie », exprime-t-elle avec le sourire.

Dans une autre image, très intime, l’artiste ancre, au demeurant, son travail artistique dans une mémoire personnelle. « C’est un lieu chargé de nostalgie. Ma mère y contemplait l’horizon. Il y avait dans cet instant une profonde mélancolie, une solitude silencieuse », confie-t-elle. L’artiste assume l’imperfection du cliché : « cet effet légèrement flou […] reflète exactement la manière dont je l’ai vécue. J’avais les larmes aux yeux ». Avant de confier avec une grande émotion : « Je regardais ma mère… et je ressentais sa solitude ».

L’existence comme conscience et projet humain

Pour sa part, Lucien Descoffres avance l’idée selon laquelle l’existence trouve son origine dans la conscience du sujet ; elle ne se limite guère à une réalité biologique, à proprement parler. Dès lors, l’autoportrait s’impose, selon ses dires, comme un outil d’introspection privilégié, ce qui offre la possibilité de mettre en lumière aussi bien la solitude de l’individu que sa manière d’habiter le monde.

« Cette existence, elle a une histoire. J’aime bien croire que ce fut à l’Assekrem que Dieu créa le ciel, la terre, la lumière, et l’eau si nécessaires à la vie ». Soit une manière d’ancrer le vécu humain dans une expérience fondatrice. Cela étant dit, cette existence est aussi, selon lui, « le fruit d’attitudes créatives, celles d’accueillir l’autre, et de créer des espaces de vies », souligne-t-il, avant d’ajouter : « Pour exister ensemble, rien de plus nécessaire qu’une bienveillance partagée ! ».

Dans sa réflexion, Lucien Descoffres établit une distinction nette entre l’humain et l’animal sur le plan de la conscience. Il avance : « L’existence est foncièrement humaine du moment que l’être humain est doté de conscience ». « L’animal fait les choses par essence, se reproduire, chasser […], il est programmé pour cela ». En revanche, l’être humain se définit par sa capacité de projection : « L’homme peut faire de l’existence un projet ». Sur la base de ses observations, l’existence humaine devient subséquemment un véritable « projet de l’existence ».

Il y a lieu de noter que le travail visuel associé à cette réflexion explore des univers symboliques et historiques hétéroclites. D’autres images jouent sur l’ambiguïté perceptive : « Dans cette photo, je ne fais pas la distinction entre un insecte et une plante. Ambiguïté ». Certaines compositions s’ouvrent à des espaces plus abstraits.

Ayant donné des représentations dans de nombreux pays, le danseur professionnel de Bharatanatyam, Saju George, se produit, pour la première fois, à Paris, plus précisément à Saint-Denis, une performance capturée dans l’un de ses clichés. À l’aube de sa grille de lecture, Lucien affirme : « Le danseur fait du mouvement un geste d’accueil ». La portée spirituelle de cette démarche est mise en avant : « La photo de ce danseur exprime l’accueil, un des aspects de la vie de Jésus ».

Une photo floue représente le hasard, la fête à travers des jeux de lumières, à l’image des feux d’artifice. À ce titre, l’artiste fait savoir : « Je ne me souviens pas quand j’ai pris cette photo, c’est dans un jardin, […] La lumière n’est pas structurée, le hasard de l’instant ».

Avec, en toile de fond, le Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée (Mucem), situé à Marseille, on voit aussi une photo qui comporte des formes géométriques assez impressionnantes avec des reflets et des gens qui marchent à travers les reflets. « On se demande pourquoi on marche », interroge-t-il, « cela invite à la réflexion ». Qui plus est, « c’est de l’improvisation. On ne sait pas si c’est la mer qui est dans le reflet ».

De son côté, Lotfi Fekih livre une réflexion sur l’existence par le truchement de son objectif, chaque image devenant porteuse de sens et de mémoire. « Pour moi, exister ce n’est pas simplement être là, c’est regarder le monde autrement », affirme-t-il d’emblée. Au moyen de la photographie, il dit avoir appris à capter « les plus belles choses […] souvent celles qu’on ignore », évoquant ces instants fugaces, « un geste rapide, une lumière qui tombe bien, un visage perdu dans ses pensées ».

« Je prends des photos […] pas pour montrer, mais pour retenir, […] pas pour impressionner, mais pour comprendre », explique-t-il. Chaque cliché devient de la sorte « une preuve que l’instant a compté », souligne-t-il, une façon de « donner une seconde vie à ce que les autres oublient ».

Dans sa conception, il tend à placer la raison et le savoir au fondement de toute chose, s’appuyant sur la célèbre formule de René Descartes : « Cogito, ergo sum » (« Je pense, donc je suis »). À cette démarche rationnelle vient se greffer une dimension spirituelle. Au regard d’une image d’un homme en prière, il explique : « une fois le front à terre, on se rend compte que notre existence est reliée directement à Dieu ». Un moment où, dit-il, « rien ne compte vraiment ». Qui plus est, son regard s’étend à l’architecture et au temps qui passe. Il insiste donc sur une nostalgie « d’une époque où les gens prenaient leur temps ». Dans la même veine, l’image d’une horloge floue dans une gare symbolise, à ses yeux, « la fuite des secondes » et « les gens qui vivent à mille à l’heure ».

Tandis que la scène d’enfants face au coucher du soleil incarne « l’espoir et l’insouciance », avec la conviction « qu’un lendemain sera meilleur qu’aujourd’hui », la silhouette d’un vieil homme marchant vers la lumière symbolise, selon ses dires, « le cheminement de la vie » et rappelle que « nous sommes tous de passage ».

Interrogé sur sa démarche, Kadri Mohammed définit sa vision de l’existence de la sorte : « Pour moi, l’existence est bien plus que le simple fait d’être : exister, c’est ressentir. C’est embrasser à la fois la lumière et l’ombre, le poids et la légèreté, le désir et le manque, la souffrance et la satisfaction. C’est avancer malgré l’absurdité apparente de la lutte ». Et de préciser : « À travers mon art, j’essaie donc d’exprimer cette réalité complexe ; nous sommes tous des fragments d’histoires, tous en quête de sens, tous en mouvement, cherchant à vivre pleinement ».

Le photographe met l’accent surtout sur le lien à l’autre dans la construction de l’existence : « À mon sens, cette existence nécessite aussi l’autre. Sans l’autre, il n’y aurait ni amour, ni haine, ni justice, ni manque… rien à ressentir, rien pour donner un sens à la vie. Si la solitude absolue existait, l’existence deviendrait vide. Même la mort de l’Autre nous rappelle notre propre finitude. Ainsi, L’autre existe, donc j’existe ».

Enfin, il revient sur son choix esthétique du noir et blanc : « Alors pourquoi le noir et blanc ? Parce qu’il n’est pas l’absence de couleur, mais la présence du sens. Je l’ai choisi parce qu’il concentre l’attention sur l’émotion, sans distraction ».

Travail, survie et dignité des invisibles

Interrogé sur son œuvre « Labor and Survival | Travail et Survie », l’artiste répond : « Pour moi, le lien entre travail et survie est presque indissociable, c’est souvent une nécessité brute, presque instinctive. Parfois, c’est ce qui permet de continuer, de tenir ». Dans sa collection, Mohammed Kadri met en scène des personnes modestes, un leitmotiv qui traverse l’ensemble de son travail. « Pour moi, ce sont eux qui portent la réalité la plus brute. Ils représentent bien souvent la majorité, même si je ne généralise pas. On a tendance à se concentrer sur des vies extraordinaires, à mettre en lumière ce qui sort de l’ordinaire, ce qui impressionne, ce qui fascine. Mais les gens modestes ont, eux aussi, une histoire singulière et profonde, qui pourrait tenir dans un film ou un roman. Simplement, ils n’ont pas toujours la possibilité ni la chance de la raconter ».

« C’est pour cela que je cherche à poser la lumière sur eux. Leur quotidien n’est pas mis en scène, il n’est pas idéalisé, il est fait de gestes simples, répétés, souvent invisibles », confie-t-il, avant de préciser : « Ils n’ont pas toujours le luxe de choisir ni même de questionner. Ils avancent, ils travaillent, ils tiennent debout malgré tout. Et c’est dans cette simplicité apparente que je trouve une profondeur immense ».



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