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Culture

“Du Verbe au fusil” d’Amer Ouali : Voyage au bout de la nuit algérienne

“Du Verbe au fusil” d’Amer Ouali : Voyage au bout de la nuit algérienne

Après “Le Coup d’éclat”, où est relaté la montée de l’islamisme, l’ancien directeur du bureau AFP d’Alger sort un ouvrage essentiel à la compréhension de ce que nous appelons communément la «décennie noire».

26 décembre 1991, les Algériens sont stupéfaits, au soir du premier tour des élections législatives : le Front islamique du salut s’empare de 188 sièges sur les 430 mis en jeu. Le FFS de Hocine Ait-Ahmed et le FLN, avec respectivement 25 et 15 députés, semblent avoir fait le plein de voix et guère en mesure d’empêcher, au second tour, le ras de marée du FIS à l’APN. C’est le branle bas de combat au sommet de l’État.

Si Chadli Bendjedid s’engage à respecter le choix des urnes, les chefs de l’armée lui font savoir, par l’entremise du ministre de la Défense Khaled Nezzar, qu’ils refusent une prise de pouvoir par le parti islamiste.

Écartelé entre son engagement vis-à-vis des Algériens et la volonté de ses compagnons de l’ANP, le président de la République va prendre une initiative que révèle Amer Ouali dans son livre : Abassi Madani, le dirigeant du FIS emprisonné en compagnie de Ali Benhadj, est approché pour lui proposer un deal : renoncer à la majorité parlementaire promise à son parti en contrepartie d’une élection présidentielle anticipée en avril 1992.

Madani est convaincu et charge aussitôt Abdelkader Hachani, intérimaire à la tête du FIS, d’annoncer la décision. Mais celui-ci n’en fait qu’à sa tête et lance la campagne du second tour. S’ensuivront alors des réactions en cascade : démission de Bendjedid; arrêt du processus électoral; création du Haut comité d’État avec à sa tête une grande figure de la révolution, Mohamed Boudiaf; le FIS, qui s’y préparait activement, monte au maquis…

L’Algérie va alors entrer dans obscur tunnel, long de dix années de terreur et de drames. Entre 1992 et 2002, des milliers d’Algériens seront tués, mutilés ou exilés.

Amer Ouali, un journaliste de terrain qui aura été un témoin direct de la tragédie, nous rappelle, fort à propos, que la violence islamiste remonte à plus loin que l’annulation des législatives. Le funeste 2 novembre 1982, Kamel Amzal, un étudiant de 20 ans s’apprête à coller une affiche sur le mur du foyer de son campus universitaire algérois.

Un contingent de Frères musulmans l’empoigne et l’assassine à coups de sabre, aux cris d’Allah Akbar. Dans les maquis de la Mitidja, le Mouvement islamique armé (MIA) de Bouyali terrorisait déjà les populations…

Les attentats terroristes se multipliant, le HCE décrète l’état d’urgence et lance la chasse aux éléments de l’Armée islamique du salut (AIS) et des Groupes islamiques armés (GIA). Des camps de sûreté sont ouverts dans l’extrême du pays.

Amer Ouali nous raconte, dans le détail, ces années sombres où sortir dans la rue, faire une simple course ou rendre visite à un proche relevait du miracle. Il nous narre les faux barrages dressés par les terroristes islamistes où étaient exécutés, sommairement et sauvagement, tous ceux qui avaient un rapport de près ou de loin avec «eddawla».

Il nous raconte la terreur vécue par les habitants de Bentalha, ce hameau à une vingtaine de kilomètres de la capitale. Pendant toute la nuit du mardi 23 septembre 1997, des enfants, des vieillards et des femmes sont égorgés ou achevés à la hache. Des femmes sont violées sous les yeux de leurs proches, d’autres enlevées par les assaillants. «Pendant des heures, il se sont employés à faire franchir à l’horreur des limites qui rendent accessoire le comptage des victimes», narre Amer Ouali, au bord des larmes.

En cette nuit de la Saint Barthélémy algérienne, il y eut 417 morts et des dizaines de blessés. Une nuit immortalisée par cette photo de Hocine Zaourar de l’AFP : cette femme écrasée de douleur, la «Madone de Bentalha» qui fera la Une de tous les journaux dans le monde.

Après des années de comptage macabre, quotidien, des victimes de cette tragédie d’une époque que l’on croyait révolue, le pouvoir algérien, sous la direction «éclairée» du revenant Bouteflika conclut la «concorde civile» avec les tueurs et les tortionnaires du petit peuple. Bourreaux et victimes «khawa khawa»…

“Du Verbe au fusil” est à verser au compte des œuvres utiles, indispensables car y est inscrit dans le marbre le récit de ces années sinistres qui marqueront définitivement les Algériens et l’humanité.
Utile pour que «plus jamais ça» ne reste pas un simple slogan que l’on chante à chaque commémoration.

Merci Amer Ouali de montrer ainsi la voie à d’autres témoins de cette part sombre de notre Histoire. Nos enfants ont tant besoin de savoir là où il ne faut pas mettre les pieds…

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