Dr Youcef Taïb, neuropsychologue : « L’usage des écrans est problématique pour l’enfant »
Dans une société de plus en plus numérisée, les écrans sont devenus omniprésents, transformant parfois une simple distraction en une véritable dépendance. Entre opportunités d’apprentissage et risques de repli sur soi, l’équilibre est fragile pour les enfants qui ne savent pas encore se limiter par eux-mêmes. Dans cet entretien, le Dr Youcef Taïb analyse les mécanismes de la cyberdépendance et rappelle avec force que l’autorité et l’accompagnement des parents restent les meilleurs remparts contre ce « poison immatériel ».
Le Jeune Indépendant : Comment définissez-vous l’addiction aux écrans chez l’enfant et à quel moment l’usage devient-il problématique ?
Dr Youcef Taïb : L’addiction aux écrans chez l’enfant peut être définie comme une utilisation excessive des appareils numériques (télévision, smartphone, tablette, internet), au point qu’elle prend le dessus sur des activités essentielles telles que le jeu, les interactions sociales, les apprentissages ou le repos.
De manière générale, on parle d’addiction lorsqu’une personne développe un besoin difficile à contrôler pour un produit ou une activité, comme l’alcool, les drogues, le jeu ou encore l’usage excessif d’internet. Cette dépendance est souvent liée à la recherche de sensations nouvelles et peut provoquer malaise ou anxiété lorsque l’activité est interrompue.
Dans une société de plus en plus numérisée, les écrans occupent désormais une place centrale dans la vie quotidienne. Leur univers d’images, de sons et de couleurs exerce une forte attraction sur les enfants, qui apprennent souvent à découvrir le monde à travers ce qu’ils voient.
Utilisés avec modération, les écrans peuvent être une fenêtre ouverte sur le monde et offrir certains apprentissages. Mais lorsqu’ils deviennent omniprésents, ils risquent de détourner l’enfant d’activités indispensables à son développement, comme le jeu libre, la lecture, les échanges familiaux ou l’activité physique.
Les enfants n’étant pas encore capables de réguler seuls leur temps d’écran, le rôle des parents est déterminant pour fixer des limites adaptées à leur âge. De nombreux spécialistes recommandent d’ailleurs d’éviter les écrans avant l’âge de six ans afin de préserver leur développement cognitif, émotionnel et social.
En somme, l’usage des écrans devient problématique lorsqu’il est excessif et mal encadré, d’où l’importance d’un accompagnement parental et de règles claires pour favoriser un usage équilibré des technologies numériques.
Quels sont les principaux signes psychologiques et comportementaux qui doivent alerter les parents ?
Les parents peuvent s’éclairer par une approche des dysfonctionnements observés. L’identité se construit sur ses deux versants : personnel et social. La prise en compte de la singularité est centrale.
Cela dit, la cyberdépendance ou trouble de dépendance à internet se rapporte notamment à un usage compulsif d’internet, des réseaux sociaux et des smartphones, à des pratiques sur écran désespérément chronophages, excessives et incontrôlables qui portent sur les plus extrêmes conséquences.
D’ailleurs, la clinique infantile dépeint une infinité de tableaux tout à fait négatifs et un régime aliénant : dépendance et solitude, manque de sommeil, éclipses de l’attention, surpoids, mal de dos, troubles de la vision et surtout difficultés scolaires…
C’est aux parents donc de prioriser les tâches importantes pour déterminer les plages horaires pendant lesquelles l’utilisation des écrans est permise. Avec, bien évidemment, le grand besoin d’autorité pour que l’enfant soit étroitement guidé, surveillé pour pouvoir l’extirper à l’irrésistible désir lié à l’ambiance fusionnelle à revers, à cette passion claustrale absurde, insensée, synonyme de mise à l’écart de la conscience de soi…
Il reste que la cyberaddiction, poison immatériel devenue un phénomène mondial, rejoint dans sa lecture de conduite dommageable ce qu’on appelle momentanément les addictions comportementales dites “sans substances’’.
D’une accoutumance semblable à celle que confèrent l’alcool et/ou les drogues, elle plonge dans des mondes dépourvus de réalité matérielle avec des conséquences significatives pouvant être d’ordre familial, social, scolaire, relationnel, psychologique…
Edicter donc un code de bonne conduite qui devra être à la fois stable et modulable pour chaque enfant est un impératif immédiat.
Quels impacts la surexposition aux écrans peut-elle avoir sur le développement cognitif, émotionnel et social de l’enfant, notamment à l’école ?
Comme le dit l’adage, « tout excès nuit ». Lorsqu’ils sont mal utilisés ou consommés de manière excessive, les écrans peuvent avoir des effets néfastes sur le développement de l’enfant. La surexposition réduit souvent les échanges directs avec les autres, favorise l’isolement et diminue le temps consacré à des activités éducatives essentielles comme la lecture, le dessin ou les jeux créatifs.
De nombreuses études montrent que l’usage excessif des écrans chez les enfants et les préadolescents peut affecter leur développement cognitif, affectif et social. Il peut également entraîner des difficultés dans la gestion des émotions, une baisse de l’attention et, parfois, des troubles du comportement ou de la santé psychologique.
Dans une société où la culture numérique occupe une place de plus en plus importante, il est difficile d’éloigner totalement les enfants des écrans. Cependant, une immersion trop précoce et prolongée peut perturber leur équilibre et les éloigner d’expériences essentielles à leur construction personnelle.
A l’école, cette surexposition peut se traduire par une baisse de concentration, des difficultés d’apprentissage ou une implication moindre dans les activités scolaires. Or, l’école joue un rôle fondamental : elle est à la fois un lieu d’instruction et de socialisation, où l’enfant développe ses capacités intellectuelles et ses relations avec les autres.
Dans ce contexte, le rôle des parents est déterminant. En tant que premiers éducateurs, ils doivent encadrer l’usage des écrans et instaurer des règles claires. Les enfants apprennent en grande partie par imitation. L’exemple donné par les parents est donc essentiel.
Il est recommandé de limiter le temps d’écran, de privilégier d’autres activités comme la lecture, le sport ou les sorties culturelles, et de discuter avec l’enfant des contenus qu’il consomme. Les parents doivent également veiller à ce que les écrans n’empiètent pas sur les devoirs scolaires et les responsabilités quotidiennes.
En somme, accompagner l’enfant, dialoguer avec lui et lui proposer des alternatives enrichissantes constituent les clés pour prévenir les dérives et favoriser un usage équilibré des technologies numériques.
Quand faut-il consulter un professionnel et quelles approches thérapeutiques sont aujourd’hui les plus efficaces ?
Selon une étude récente, le temps passé devant les écrans par les jeunes dont les tranches d’âge varient entre 12 et 18 ans s’est allongé en une moyenne de 15 heures par semaine pour devenir problématique. Ainsi, “l’innocente” distraction du départ s’est transformée en une véritable sidération numérique. C’est alors qu’apparaissent des perturbations de comportements inquiétants que les parents vont pouvoir et devoir déceler pour aider leur enfant à retrouver une régulation vitale pour son équilibre psychophysique.
C’est pourquoi une consultation est recommandée si l’usage des écrans entraîne une perte de contrôle du temps passé (plusieurs heures par jour), un sentiment de manque ou une irritabilité à la déconnexion, un repli sur soi, un isolement social ou un abandon des activités de loisirs, des troubles du sommeil ou de la santé, des difficultés d’interaction sociale ainsi que des impacts scolaires : retard, baisse des résultats.
La consultation pour addiction aux écrans est prise en charge par des pédiatres, des psychologues, des pédopsychiatres ou des structures médico-psychologiques spécialisées pour un accompagnement thérapeutique. Seulement, l’imputabilité du critère sémiologique dans la genèse du trouble doit être évaluée, authentifiée dans son tableau clinique.
Pour cela, permettez-moi d’apporter cette précision de haute importance : dans cette dépossession où le corps s’auto-suicide sans demander l’avis de la conscience, les addictions posent avant tout le problème de la dépendance et de sa gestion par le sujet. Si cette dimension n’est pas prise en compte psychologiquement, la voie médicale de traitement restera insuffisante et bien souvent inefficace.
Observez-vous une augmentation des consultations liées à cette problématique en Algérie et quelles tranches d’âge sont les plus touchées ?
En Algérie, le manque de présence, de dialogue et d’encadrement au sein de certaines familles favorise la dépendance aux écrans chez les enfants et les adolescents. Cette carence parentale se traduit souvent par un affaiblissement du lien éducatif et relationnel, pouvant engendrer diverses difficultés psychologiques et comportementales.
Dans certains cas, cette situation reflète une forme de désengagement parental, marquée notamment par le recul de l’autorité éducative. Or, les parents portent une responsabilité morale essentielle dans l’accompagnement et l’éducation de leurs enfants. Ils doivent être capables de guider leurs choix, de fixer des limites et de transmettre des repères.
Lorsque cette responsabilité n’est pas pleinement assumée, de nombreux enfants se retrouvent livrés à eux-mêmes, ce qui peut s’apparenter à une forme de négligence parentale, aujourd’hui reconnue comme un facteur de fragilisation psychosociale.
Il est donc important de rappeler que l’enfant, véritable richesse et responsabilité pour ses parents, possède des droits qui impliquent également des devoirs éducatifs de leur part. L’autorité parentale doit s’exercer avec équilibre : ni dans l’abus ni dans l’abandon.
C’est précisément cet équilibre qui constitue le cœur même de la parentalité : accompagner l’enfant avec exigence, présence et responsabilité.
Quels conseils concrets donneriez-vous aux familles pour encadrer l’usage des écrans sans entrer dans le conflit et instaurer un usage plus sain ?
L’exposition excessive aux écrans ne représente pas un seul danger, mais un ensemble de risques, ce qui suscite des inquiétudes légitimes chez de nombreux parents. Face à l’influence croissante de la culture numérique et à la place omniprésente des médias dans la vie quotidienne, beaucoup se demandent quelle attitude adopter : que faut-il autoriser ou interdire ? Combien de temps d’écran est acceptable ? Quelle valeur éducative accorder aux contenus numériques ?
Le débat sur les bénéfices et les dangers des technologies numériques est aujourd’hui largement ouvert. Il devient donc essentiel de distinguer l’utile du nuisible et d’instaurer une vigilance accrue afin que le flot d’informations et de divertissements ne prenne pas le pas sur des activités essentielles au développement de l’enfant.
Utilisées avec discernement, les technologies numériques peuvent aussi offrir des opportunités d’apprentissage, stimuler la créativité et favoriser certaines formes de socialisation. Mais cela suppose des repères clairs et des règles éducatives permettant d’encadrer leur usage.
L’objectif est d’aider l’enfant et l’adolescent à développer un équilibre personnel et une capacité de discernement face aux défis de la vie. Grandir sainement nécessite en effet un environnement affectif et éducatif solide.
C’est pourquoi le rôle des parents demeure essentiel : ils doivent veiller au bien-être de l’enfant et lui offrir un cadre équilibré, où se conjuguent présence affective, accompagnement et autonomie progressive.
Comme le rappelait le psychologue Carl Rogers, « la bonne vie est un processus, pas un état d’être ». Et il est souvent plus facile d’élever un enfant solide que de réparer un adulte fragilisé.