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Op-Ed

Dialogue ou négociation en vue d’une légitimité populaire

La présidence de l’Etat, clé de voute des institutions, ne subsiste plus que dans une forme atrophiée et dans un court terme sous le régime de discutables mais inévitables prorogations successives de durée. Nécessité oblige, certes, mais qui peut accroitre davantage l’incertitude politique si le statut-quo perdurait.

La mise en route d’un processus de dialogue pour sortir de la crise, prendra encore beaucoup de temps en dépit des bonnes volontés qui prêtent leur temps, leur concours et leurs compétences afin d’essayer de reconnecter la société à l’Etat.
Pour l’instant on en est à la recherche d’entités et de méthodes afin de trouver les modules devant permettre de libérer la dynamique du dialogue réconciliateur dont a été fixée la finalité immédiate : la tenue des élections présidentielles.
Faire triompher la souveraineté populaire, c’est ce que déclarent aussi la plupart des courants politiques qui disent œuvrer pour le droit fondamental des citoyens de choisir librement leurs représentants.
Pour ce faire, certains exigent que soient réexaminées les conditions de la libre compétition entre eux, afin que les citoyens puissent choisir librement et effectivement en connaissance de cause.
Le dialogue que l’on prépare est pourtant décrié comme un objet en soi qui exclurait toute idée de négociation possible entre les diverses forces politiques sur des enjeux qui dépasseraient l’aspect purement technique d’un scrutin.
Dans l’ordre des choses, on considère que le dialogue est normalement préventif, advenant librement entre protagonistes qui acceptent de s’écouter sur une thématique dont les enjeux sont mutuels mais pas nécessairement communs.
On recourt souvent au dialogue lorsque se profilent les signes avant-coureurs d’une crise augurant d’un black-out.
Etant par définition l’expression d’une volonté libre, le dialogue ne nécessite pas de préalable, ni de condition, d’aucune partie, il ne doit pas être dirigé par une quelconque partie, autrement pourquoi dialoguer ?
C’est au cours du dialogue que les concessions mutuelles se produisent car entendues de part et d’autre comme nécessaires pour atteindre l’objectif du dialogue ; naissent alors des engagements de part et d’autre pour consolider de tels acquis.
Le champ des négociations par contre, s’ouvre entre des forces politiques adverses parce que le conflit étant ouvert ou consommé, il ne peut être réglé au profit de quelques parties sans perpétuer les causes de la crise néfaste pour l’ensemble des protagonistes.


Six mois de mobilisation et un statu-quo


Dans les situations de guerre, il n’y a point de négociation lorsque l’adversaire ou l’ennemi, n’a plus les moyens ni les arguments pour faire valoir ses revendications. Il est purement contraint à une reddition.

Dans la vie civile, les négociations sont permanentes. Il y a bien sûr toujours un rapport de forces qui se cristallise, des interférences étrangères pas si étrangères que cela et l’épreuve du temps à endurer ou à faire endurer à l’autre.

Dans la situation qui prévaut faut-il dialoguer pour soumettre à négociation les modalités d’une solution présentée comme sine qua non ou alors négocier l’objet même du dialogue pour trouver la solution commune ?
Une mise en abyme de la situation est peut être utile pour rappeler la gravité de la situation et pourquoi il faut en sortir le mieux possible, sans diviser outre mesure les algériens.
Les espaces publiques continuent en effet, de se transformer chaque vendredi, en immenses tribunes d’expression de nombreuses revendications de tous ordres (politique, sociale et économique) signe que la crise est multidimensionnelle.

Crise profonde
La persistance des marches pacifiques indique que l’abandon du cinquième mandat présidentiel, une décision qui si elle a étanché une soif de dignité, ne peut suffire à calmer une profonde crise de confiance que l’on impute autant au régime politique qu’aux hommes qui en sont issus.
Conspués comme personne et accablés de tous les péchés, ces derniers représenteraient l’espèce d’hommes endémiques à un environnement politique vicié et stérile, formatés au « oui-ouisme », corruptibles et interchangeables entre eux dont ils n’en veulent plus.
Le régime politique quant à lui, placé en rémission depuis l’arrêt du processus électoral lors des législatives de1991, a été entrainé dans une folle valse asymétrique qui a duré vingt ans, plus de temps qu’il n’en faut pour achever tout un empire !

Polluant et dévoyant son propre espace politique, il a consommé très tôt, les quelques espoirs qui auraient permis de construire une relève apte à affronter les défis du développement d’un pays qui attend désespérément son tour pour émerger.

Désynchronisé des réalités sociales têtues, le régime politique semble seul, il a perdu ses faibles amarres à une nation en ébullition, demeurée crispée autour de ses contradictions et entravée quant à ses expressions par ces interférences identitaires imposées et exposées comme exclusives, dont, certaines sont rétrogrades et violentes.
A partir de 2014 à la faveur du changement des rapports de forces internes au pouvoir, seule la corruption bureaucratisée généralisée a servi de sève à sa pseudo-légitimation. Ce régime politique est aujourd’hui dans l’impasse totale. L’Etat superstructure d’un pouvoir qu’on prétendait moderne, en est gravement affaibli.
La force répressive de l’autoritarisme inhérent à tout régime populo-nationaliste dont les porte voix ne racolaient plus assez depuis trente ans au moins, n’a pas été actionnée, non pas par compassion, mais parce que le « roi » qui avait ramené constitutionnellement l’Etat à sa personne, est tombé laissant un trône à hauts risques, sans amortisseurs institutionnels, sans feed-back, et chargé d’un passif économique abyssal.

L’annulation des élections présidentielles du 4 juillet dernier faute de candidatures dites adéquates, a révélé outre l’incapacité du régime politique de trouver chaussure à son pied, comme elle a révélé la profonde fracture avec les citoyens. Ces derniers ont recouru à l’arme ultime du boycott électoral pour refuser d’accorder l’onction de la légitimité populaire.
En ratant en temps propice, l’occasion de libérer les forces politiques sur lesquelles il pouvait s’appuyer pour évoluer, ce régime politique n’a pas été en mesure de changer le curseur de la politique économique.


Le « roi » qui avait ramené constitutionnellement l’Etat à sa personne

Le gâchis de la manne pétrolière
Pire encore, ce sont les importateurs trabendistes et le secteur parasitaire dit informel qui ont été les principaux bénéficiaires de l’ouverture débridée aux marchés mondiaux des produits finis. Ces importations dignes de figurer dans le Guinness des records d’absurdité, ont détruit l’esprit même du travail sans lequel on ne peut créer aucune infrastructure.
Le gâchis de la manne pétrolière a fait rater à l’Algérie ses chances d’être en tête du peloton des lions africains.
Pagaille, scandales et faux fuyants, dans les rangs d’une majorité parlementaire artificielle construite à partir de l’ADN idéologique atrophique de l’ex parti politique unique réduit à faire l’apologétique de tout ce qui émane de celui qui a décidé d’en n’être que le président d’honneur.
Un multipartisme de décorum, virtuel, incapable de rentrer dans de vraies compétitions politiques en l’absence de classes sociales affirmées qui s’y reconnaitraient.

La désaffection de la société pour la chose publique envers laquelle, il ne subsiste plus qu’un rapport de dépendance de type parasitaire.
Ce dernier étant entretenu par un régime politique qui a dessiné et délimité arbitrairement les contours d’une société civile docile et passive afin que le chef soit à lui tout seul, « l’incarnation de l’Algérie toute entière  ».

Avec l’amenuisement de la rente , l’exercice solipsiste du pouvoir voulu suprême devenait intenable et le président-candidat indépendant, qui se voulait providentiel à vie, en a été usé.
La présidence occupe cependant une place pivot dans la logique du système politique qui a fait que le président soit l’incarnation de la souveraineté du peuple.
Comment hisser au sommet de l’Etat la souveraineté populaire alors que le peuple continue à exprimer son ras- le bol et qu’il boude toujours ?
Ce n’est donc pas une conque vide, que peut occuper utilement la force ouverte pour remettre de l’ordre au sommet et à la base de la pyramide. Le faire, c’est risquer une plus grande déstructuration du tissu social et in fine, l’isolement du pays du reste du monde.
Le sinistre des Etats faillis dans la zone arabo-musulmane et qui, sans doute, ne se relèveront jamais de leurs fractures, fait froid dans le dos : un dépeçage de leurs terres utiles, le retour des logiques tribales, les razzias interethniques, des guerres sans code d’honneur entre furtifs émirs faits et défaits par des armées de mercenaires, morts en masses et vagues d’exodes et de déplacements humiliants de populations terrorisées.

Six mois après la destitution inévitable du Président de la république, le doute et le scepticisme sont dans tous les camps.
Parler de sortie de la crise c’est comme réveiller des psychoses, chacun voyant l’ombre d’une contre révolution, d’une conspiration ou d’une manœuvre de récupération.

Même une franche résipiscence comme celle que prend en charge depuis plus de deux mois, le glaive de la justice ne suffit pas à apaiser les esprits

La crise de confiance est plus profonde qu’on le pensait.
Pourtant, tous sont conscients des dangers que fait courir le statut-quo au pays.

Tous s’accordent pour une fois sur la nécessité d’un changement de paradigme.


Opposition en rangs dispersés 

Deux thèses inconciliables
Cependant, le challenge politique actuel est de taille ; trouver un consensus autour d’un nouveau paradigme qui prenne en compte toutes les contraintes et qui ouvre sur de véritables perspectives.
À ce propos, dans l’opposition qui se défend d’être mêlée au sérail politique, se développent deux thèses qui semblent irréconciliables.
Celle qui plaide pour la reprise sans délai du fonctionnement des mécanismes institutionnels qui sont à l’arrêt, dont celui des élections présidentielles avant tout débat politique quant au fond, afin de ne pas prolonger outre mesure, une période de transition politique dont le cours pourrait déraper à n’importe quel moment du fait de facteurs imprévisibles.
Pour convaincre les incrédules, on mise sur une future instance autonome et indépendante de l’administration, qui serait chargée d’organiser et de contrôler la régularité et la transparence du processus électoral.
Les arguments qu’ils avancent à l’appui de leur thèse sont nombreux :
-l’importante superficie du pays et ses longues et couteuses frontières notamment au Sud dans une aire géopolitique sous tension. Le pays étant un poste avancé dont dépend la stabilité dans le pourtour méditerranéen et au delà.
-L’absence d’une offre partisane de qualité, l’absence de tradition partisane, la fragilité des consensus et des compromis à cause des querelles de zaïmisme, la faiblesse des structures partisanes et leur faible niveau de pénétration dans la société ; 
-La détérioration des indicateurs socio-économiques, dont le trend inquiétant du chomage, la baisse vertigineuse des recettes budgetaires de l’Etat et la pression des transferts sociaux alors que les revenus s’étiolent sans répit.

Ils concluent qu’une gestion technocratique voire chirurgicale des plaies économiques serait l’urgence de l’urgence.
Cette thèse est devenue aussi, la position de l’Etat major qui a été contraint de surgir sur la scène politique pour rassurer la population qui récuse toujours toute la classe politique.
Le retour rapide aux urnes permettrait par conséquent à l’état major de prendre ses distances par rapport aux affaires politiques ; une lourde responsabilité « héritée » par défaut mais qui si elle devait durait, elle pourrait coûter à l’armée, sa neutralité réelle ou supposée et son indispensable cohésion, donc celle du pays.
Les militants de la seconde thèse quant à eux, rejettent la tenue préalable et sans délai des élections présidentielles. Un timing qu’ils contestent, d’autant qu’ils considèrent que la solution proposée est purement formelle sinon technique de nature à ressusciter le régime politique qui aurait conduit à la crise.
Ils considèrent que les précédentes élections présidentielles ont révélé leur limite sinon leur inutilité face à une crise politique de fond dont la genèse remonte à la crise de l’été 1962.

Les sceptiques se demandent pourquoi aller derechef aux élections présidentielles sur la base d’une légitimité constitutionnelle qui aurait expiré le 9 juillet dernier.
Selon eux, l’approche du dialogue est biaisée. Elle procèderait d’une reformulation de la crise qui a consisté à la rétrograder en une crise constitutionnelle, dont le traitement requerrait des solutions constitutionnelles.

Ils en appellent donc à la négociation pour la restauration préalable des équilibres politiques rompus à l’origine du maintien d’un régime politique qui s’est échoué dans ses errements.
Pour ce faire, ils proposent d’abord de corriger les mécanismes et tous les dispositifs auxquels est imputée l’impasse politique actuelle.
Cela n’étant réalisable selon eux que dans le cadre d’une assemblée constituante fondatrice, qui exprimerait la souveraineté populaire d’aller vers une seconde république.
Cette constituante se chargerait d’une phase de transition politique dédiée aux travaux de refondation des dispositifs relatifs à l’organisation et à la surveillance de tous les processus électoraux à venir pour en garantir le pluralisme et la transparence.
Face à la crise économique qui se complexifie, ils considèrent que les lourds et difficiles arbitrages (ces pilules amères à faire avaler aux autres) nécessiteraient une légitimité totale que ne possèderait pas un gouvernement de technocrates.
Le planning n’est cependant pas clair, comme ne sont pas clarifiées les modes de création, la composition et les règles de fonctionnement de la constituante.
L’écart entre ces deux thèses se dédouble d’un second, relatif à la méthode de sortie de la crise.
On oppose donc la technique du dialogue à celle de la négociation.
Le pauvre citoyen qui endure la crise dans son quotidien, se perd dans cette subtile et complexe dichotomie, ce qui n’en doutons pas, le conforte dans sa méfiance vis à vis des politiques.
Dialogue et négociation, y-a-t-il une différence insurmontable ?
La première méthode permettrait de se doter d’un nouveau président de la république qui se chargerait de mener les consultations populaires et d’engager les réformes substantielles pour migrer vers une seconde république (comme l’avait promis le président débarqué dans une ultime manœuvre ?)
Dans le cas du dialogue, le but est déjà trouvé, il ne s’agit plus que de relancer les élections présidentielles.
Les solutions que le dialogue permettrait d’obtenir, seraient celles qui répondraient aux lourdes questions de savoir comment attirer des vocations sérieuses à la conquête d’El Mouradia, comment faire adhérer la majorité à ce but et avec quelles conditions de fond et de forme pour que le scrutin soit sincère.

Le panel du dialogue

Une instance de facilitation du dialogue composée d’un groupe de personnes sans attache partisane et sans charge publique apparaît sur la scène politique.
Une initiative entièrement libre et désintéressée assure-t-on, on l’appelle cependant « panel ».
Le Larousse définit le panel comme étant « un échantillon permanent de population, interrogé régulièrement dans le cadre d’un sondage, d’une enquête ou d’une étude ». Ceux qui ont suggéré le recours au panel, l’ont-ils fait à escient afin de segmenter le Hirak ou s’agit-il d’une erreur d’appellation ?
Ce panel est chapeauté par un coordonnateur qui en est devenu la figure de proue.
D’habitude on parle de facilitateur ou de médiateur. Mais en l’espèce, il semblerait qu’on n’en soit pas encore là, et qu’il s’agit d’abord de préparer le climat et les conditions propices au dialogue.
Face à ce groupe qui s’est « autosaisit », on fait remarquer qu’il ne surgit pas du néant même lorsque son coordonnateur fait savoir qu’il n’aurait aucune feuille de route ni aucun ordre de mission.
Sans être un sage de la veine de ces algériens d’exception au parcours historique, ce coordonnateur n’est ni un ovni ni un novice, ni un électron libre ni un inconnu du gotha politique dont il connaît les moindres aspérités.
Toute la lumière se concentre sur l’homme pour scruter son style d’approche de l’arène du Hirak, la solidité de sa cuirasse politique lorsqu’il sollicite des signes d’apaisement du pouvoir,
ses modes de communication et sa capacité à dépasser ou à retourner de visibles et difficiles contradictions.
Le coordonnateur est aussi perçu comme une sorte de chef d’orchestre qui veillerait au respect de l’harmonie d’une partition avec le concours d’un ensemble.
Un ensemble qui se constitue graduellement et qui veut toucher pour les associer, au delà des partis politiques, maintes associations et autres catégories socio-professionnelles, tous les segments de la société en vue d’un seul et unique objectif, doter l’Etat d’un président pour que le pays puisse sortir de l’immobilisme.
En s’étoffant de plusieurs commissions consultatives techniques composées d’experts, ce panel semble faire dans la task force, au moment où se poursuit résolument le démantèlement jouissif, des anciens réseaux du tout trafic et le détricotage des alliances mafieuses qui ont mis l’économie à genoux.
C’est la grande mue dans le poste de pilotage qui n’attend plus que la mise à feu du bouton électoral pour prendre son envol.

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