De l’exil parisien à l’indépendance : Quand l’ENA forgeait le destin de l’Algérie
Comment une organisation ouvrière née dans l’exil parisien a-t-elle pu devenir le moteur de l’indépendance algérienne ? Réunis à Béjaïa pour commémorer les 100 ans de l’Étoile Nord-Africaine, des chercheurs internationaux ont déconstruit les récits officiels pour réhabiliter les figures de l’ombre et analyser les piliers idéologiques du nationalisme. Retour sur un colloque où l’histoire s’écrit au présent.
L’historien français Benjamin Stora est revenu, à l’occasion d’un colloque international organisé à l’université Abderrahmane Mira, sur la genèse de l’Étoile Nord-Africaine (ENA). Entre influences communistes et soif d’émancipation, il a retracé le parcours complexe des pères fondateurs d’un mouvement qui allait changer le cours de l’histoire.
Le Laboratoire du patrimoine, communication et mutation sociale de la faculté des sciences humaines de Béjaïa a marqué d’une pierre blanche le centenaire de la création de l’ENA et le 81e anniversaire des massacres du 8 mai 1945. Lors d’une conférence captivante intitulée « L’Étoile Nord-Africaine cent ans après : quel bilan ? », Benjamin Stora a partagé ses réflexions sur les origines du nationalisme algérien et la figure emblématique de Messali Hadj.

Pour M. Stora, l’étude de l’ENA impose une rupture avec les récits figés. « L’histoire doit être sans arrêt un processus d’écriture et ne doit pas se conformer à la vision officielle », a-t-il affirmé. S’appuyant sur des archives de militants (tels que Mohamed Harbi, Hocine Aït-Ahmed ou Abdelmadjid Merdaçi) et sur les mémoires de Messali Hadj, l’historien a souligné l’importance de réhabiliter des figures longtemps occultées, à l’instar de Mohamed Maroc ou Mustapha Benmohamed.
L’influence communiste et la soif d’autonomie
Au cours du débat a jailli la question du lien entre l’ENA et le Parti communiste français (PCF). Benjamin Stora a reconnu une filiation factuelle incontestable. En 1922, Hadj Ali Abdelkader était déjà responsable de l’Union intercoloniale au sein du PCF. Sous l’influence de la commission coloniale dirigée par Jacques Doriot, une logistique et une idéologie anticoloniale se sont mises en place.
Cependant, l’historien insiste sur la volonté précoce des militants algériens de s’émanciper de cette tutelle politique. « Entre 1923 et 1926, le mouvement s’est cristallisé autour du refus du système colonial et d’une solidarité internationale renforcée par la guerre du Rif », a-t-il précisé. Des figures comme Amar Imache et Messali Hadj ont su utiliser le soutien de la gauche révolutionnaire tout en affirmant un programme proprement nationaliste, marqué par l’influence spirituelle et politique de l’Émir Khaled.
Les deux piliers de l’ENA
Benjamin Stora a identifié deux piliers majeurs dans la naissance de l’ENA. Le premier étant le cadre géographique car l’ENA est née au sein de l’immigration ouvrière en France. C’est là, bénéficiant des libertés politiques et syndicales impossibles en Algérie sous le régime colonial, que la conscience nationale a pu s’organiser. Le second étant l’héritage politique compte tenu du fait que l’organisation nord africaine constitue la « matrice » originelle de tous les mouvements qui suivront jusqu’à la guerre d’indépendance. Sans elle, des structures comme le PPA, le MTLD, l’OS et enfin le FLN du 1er novembre 1954 n’auraient sans doute pas eu la même assise idéologique.
La conférence ne s’est pas limitée à une vision franco-algérienne. En conclusion, Benjamin Stora a salué le fait que l’on puisse aujourd’hui nommer les « pères fondateurs » sans tabou. « On n’est plus dans les vieux débats, l’essentiel est de comprendre l’histoire », a-t-il conclu, rappelant que la connaissance du passé est un processus en perpétuelle progression.
Le Tarbouche de Messali : un symbole politique
L’Américain Todd Shepard (Université Johns Hopkins) a proposé une analyse originale sur « le Tarbouche de Messali Hadj », symbole d’une identité musulmane résistante. Son intervention a apporté un éclairage singulier, presque sociologique, en se focalisant sur cet attribut vestimentaire indissociable du leader indépendantiste.
Loin d’être un simple choix esthétique, le tarbouche est analysé par Shepard comme un outil de communication politique. Dans le contexte de l’entre-deux-guerres, porter ce couvre-chef dans les rues de Paris ou lors de meetings ouvriers constituait une affirmation visuelle de l’identité musulmane algérienne, à une époque où le système colonial tentait d’invisibiliser ou d’assimiler les populations indigènes.

Todd Shepard a démontré comment Messali Hadj a utilisé cet apparat pour affirmer une distinction culturelle : en refusant le chapeau occidental, il marquait une rupture nette avec l’assimilationnisme. Le tarbouche rappelait l’appartenance à l’aire culturelle nord-africaine et au monde musulman, tout en soulignant la dignité de l’Algérien colonisé. Pour le Pr Shepard, « en arborant ce symbole dans les espaces publics français, Messali imposait la présence d’une identité nationale algérienne non encore reconnue par l’État français ».
Un laboratoire de l’indépendance
De son côté, le professeur Hassen Remaoun a revisité les enjeux de la première période de l’ENA (1926-1929). Il a mis en lumière l’importance fondatrice de cette étape : « Fondée en 1926, cette organisation ne fut pas seulement un mouvement de revendication corporatiste pour les travailleurs immigrés, mais le véritable laboratoire où s’est cristallisée l’idée de l’indépendance nationale ».
En analysant ces années charnières, Remaoun souligne plusieurs points de rupture essentiels, notamment la transition de la simple défense des droits sociaux vers une remise en cause radicale de l’ordre colonial. Sous l’influence de Messali Hadj, l’ENA a commencé à formuler un programme politique structuré, revendiquant pour la première fois la souveraineté totale.
Le conférencier a également insisté sur l’ancrage populaire du mouvement, capable de mobiliser au-delà des élites en touchant directement la base ouvrière. Pour le Pr Remaoun, l’intérêt académique pour ce centenaire est une « priorité scientifique pour quiconque souhaite décrypter les dynamiques de l’Algérie d’aujourd’hui ».