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Nationale

L’école de l’ombre: Quand le garage remplace la classe

L’école de l’ombre: Quand le garage remplace la classe
Un constat inquiétant. 

À l’approche des examens de fin d’année, le recours massif aux cours particuliers, souvent dispensés dans des “garages de fortune”, prend une ampleur préoccupante. Ce phénomène, qui se traduit par un absentéisme croissant dans les lycées, interroge les limites du système éducatif, le rôle des familles et l’efficacité des mécanismes de soutien pédagogique mis en place par les pouvoirs publics.

Le constat est inquiétant dans les lycées, à Alger comme dans les autres wilayas. Depuis le début du deuxième trimestre, les classes de terminale se vident progressivement de leurs élèves. Une véritable « école parallèle » semble s’imposer, drainant des milliers de candidats vers des cours particuliers, le plus souvent organisés dans l’informel.

Interrogée par Le Jeune Indépendant sur cette dérive, Djamila Khiar, présidente de la Fédération nationale des parents d’élèves, hausse le ton. « Nous dénonçons ce fléau depuis des années. Nous ne sommes pas opposés à ces cours lorsqu’ils visent à combler des lacunes, mais ils se sont aujourd’hui généralisés, touchant même des élèves du primaire », déplore-t-elle. Pour elle, la situation a franchi un seuil critique. « Rien ne remplace l’enseignant en classe. La place de l’élève est à l’école, pas dans des garages », martèle-t-elle.

Pour autant, Mme Khiar refuse de faire porter la responsabilité sur les seuls enseignants. « Ce phénomène ne peut être réduit à une seule partie. Les parents ont, eux aussi, une part importante de responsabilité », insiste-t-elle. Elle souligne que ces cours sont souvent programmés sur les horaires scolaires, ce qui encourage un absentéisme massif chez les élèves.

Face à l’ampleur du phénomène, elle indique qu’une réunion importante s’est tenue la semaine dernière avec le Conseil national économique, social et environnemental (CNESE). Cette rencontre a permis d’aborder la question dans toute sa complexité, en examinant à la fois ses causes profondes et les solutions envisageables.

Pour sortir de l’impasse, la présidente de la fédération préconise de réhabiliter le rôle des associations de parents d’élèves afin qu’elles participent à l’organisation du soutien directement au sein des écoles. « L’enseignement doit être une vocation exercée avec conscience, en privilégiant l’intérêt de l’enfant. Les parents doivent aussi prendre leurs responsabilités pour mettre fin à cette anarchie », souligne-t-elle.

Elle appelle enfin à une prise de conscience collective. « Il faut sauvegarder l’école publique gratuite dans l’intérêt des générations futures. Si tout le monde se tourne vers le privé, nous allons vers une privatisation du savoir », conclut-elle.

De son côté, le conseiller en éducation Kamel Nouari tire la sonnette d’alarme et appelle à une mobilisation multisectorielle. Les cours particuliers ne cessent, en effet, de gagner du terrain, au point de concurrencer l’école publique. Pour lui, cette situation est pour le moins paradoxale. « L’Etat a pourtant réuni toutes les conditions d’une scolarisation de qualité, gratuite de surcroît », souligne-t-il.

Mais la réalité du terrain est tout autre. Une véritable « industrie parallèle » s’est installée, souvent dans des entrepôts ou des locaux informels, en dehors de tout cadre réglementaire. « Ce phénomène dépasse le seul secteur de l’éducation », prévient-il, appelant à l’implication des services du commerce, des impôts, des assurances et de la santé pour y faire face.

 

«Vendre du rêve» aux élèves

Selon M. Nouari, ces structures attirent les élèves en leur promettant monts et merveilles, notamment en prétendant anticiper les sujets des examens officiels. « Elles vendent du rêve », tranche-t-il, pointant une logique de spéculation pédagogique basée sur des pronostics autour du BEM et du baccalauréat.

Pendant ce temps, beaucoup d’écoles privées n’arrivent pas à faire le plein d’élèves, bien qu’elles soient bien encadrées.

Face à cette dérive, le ministère de l’Education nationale a décidé de réagir. Des instructions ont été adressées aux directions de l’éducation pour endiguer le phénomène des absences scolaires, souvent liées au recours aux cours particuliers.

Parmi les mesures phares, les sujets du baccalauréat porteront exclusivement sur les cours dispensés en classe. Une décision destinée à couper court aux spéculations externes et à inciter les élèves à réinvestir les bancs de l’école. Mieux encore, les sujets pourraient inclure des contenus du troisième trimestre, renforçant ainsi l’exigence d’assiduité jusqu’à la fin de l’année.

Le conseiller insiste également sur la nécessité d’appliquer rigoureusement la réglementation. « Les chefs d’établissement sont appelés à suivre de près les absences, conformément à la loi d’orientation sur l’éducation nationale et aux textes réglementaires en vigueur, avec la possibilité d’aller jusqu’à la radiation en cas d’absentéisme répété », rappelle-t-il. « Les enseignants, quant à eux, doivent assurer leurs cours, quel que soit le nombre d’élèves présents, et consigner systématiquement leur contenu dans le cahier de textes, document officiel faisant foi », ajoute-t-il.

 

Le soutien pédagogique comme alternative

Pour contrer l’attractivité des cours particuliers, M. Nouari plaide pour l’activation effective du dispositif de soutien pédagogique, prévu par les textes officiels. « Destiné aux élèves des classes d’examen, ce mécanisme vise à améliorer leurs résultats à travers des séances encadrées, des études surveillées et des révisions en groupe », souligne-t-il.

Loin d’être une simple répétition des cours, ce soutien repose sur une approche globale de remédiation, consolidation et enrichissement des acquis.

Au-delà des mesures institutionnelles, le conseiller insiste sur la responsabilité collective. Inspecteurs, directeurs, enseignants et parents, tous sont appelés à jouer leur rôle.

Les parents, en particulier, sont invités à suivre de près la scolarité de leurs enfants. « L’assiduité est une obligation », rappelle-t-il, soulignant que les absences non justifiées peuvent conduire à des sanctions allant jusqu’à la radiation.

Autre dérive pointée du doigt par M. Nouari, le recours abusif aux certificats médicaux par certains enseignants pour justifier leur absence, alors qu’ils dispensent des cours particuliers. Une situation qui appelle, selon lui, à un renforcement des contrôles en coordination avec les organismes de sécurité sociale.

Parmi les pistes évoquées par le conseiller, l’accélération de la publication du décret encadrant les écoles privées et qui pourrait contribuer à réguler le secteur. Mais une idée fait débat, selon lui, il s’agit d’intégrer les cours particuliers au sein des établissements scolaires, en dehors des horaires de classe. Une option jugée compatible avec le principe de gratuité de l’enseignement.

 Un lourd budget pour les familles

En plus de l’aspect pédagogique, c’est une véritable saignée financière pour les ménages. Les tarifs pratiqués dans ces structures informelles ne cessent de grimper. Pour une seule matière, les prix oscillent généralement entre 2 000 DA et 5 000 DA par mois, selon la réputation de l’enseignant. Pour un candidat au baccalauréat suivant plusieurs matières, la facture peut dépasser les 15 000 DA mensuellement. Ce budget représente une part substantielle du revenu moyen, obligeant les parents à des sacrifices drastiques et accentuant les inégalités sociales, car la réussite semble de plus en plus dépendre du portefeuille des parents.

Pour conclure, Kamel Nouari adresse un message clair aux parents. « Ceux qui promettent des sujets d’examen ne font que vendre des illusions », estime-t-il. La clé de la réussite, insiste-t-il, réside dans un suivi régulier de l’élève, une bonne organisation du temps et une implication continue tout au long de l’année scolaire.

Car, au fond, rappelle-t-il, « la place de l’élève est dans l’établissement, et non dans la rue ni dans des entrepôts sans conditions pédagogiques ».

Pour Boualem Amoura, secrétaire général du syndicat SATEF, les raisons sont claires. La cause principale est la surcharge des programmes. Les élèves, incapables d’apprendre autant de choses en si peu de temps à l’école, se tournent vers les cours intensifs dès le mois de septembre. « Pourtant, le résultat est décevant, malgré l’argent dépensé par les familles, le taux de réussite au bac 2025 n’a été que de 53 % », rappelle-t-il. Pour lui, cela prouve que le bachotage (apprendre par cœur sans comprendre) ne fonctionne pas.

Le problème de l’absence des élèves n’est pas nouveau, selon M. Amoura. En 2016, des solutions concrètes avaient déjà été proposées, comme l’organisation du bac sur deux ans (2e et 3e année) ou l’utilisation d’une fiche de synthèse pour encourager la présence en classe. « Malheureusement, ces projets sont restés sans suite. Résultat : le secteur informel a pris le dessus, et aujourd’hui, on voit des cours organisés dans des salles de fêtes, sans aucun contrôle pédagogique ou financier », déplore-t-il.



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