-- -- -- / -- -- --
Nationale

Comment devient-on un harraga?

Comment devient-on un harraga?

Le beau temps sert d’occasion pour atteindre la rive nord méditerranéenne. Ainsi, le mois de septembre est entrain de comptabiliser un grand nombre de harraga. Quel que soit l’issue de la traversée, les candidats n’hésitent. Ils ne se posent pas de questions. Ils foncent. Souvent ils relèvent le défi avec enfants et bagages. 
ce samedi , un groupe de 19 jeunes harraga, dont un bébé de 2 ans, a été intercepté au large de Skikda à bord d’une embarcation artisanale. Ce groupe, selon nos sources est  originaire d’Annaba. Il est vrai que la harga est devenue difficile par les côtes d’Annaba, pour cause de haute surveillance.
Les dernières arrestations de 76 candidats à l’immigration clandestine interceptés en 24 heures par les garde-côtes de la façade Est maritime démontrent clairement une stricte surveillance des  côtes annabis. Lorsque les « embarqués » ne sont pas arrêtés, ils finissent parfois noyés comme cette famille entière (les parents et trois enfants)  qui a été décimée lorsque l’embarcation qui leur promettait un avenir meilleur a chaviré au large de Mostaganem.

Lundi dernier, un groupe dont un enfant de trois ans a été intercepté à Ras El-Hamra. Mardi dernier, un autre groupe de 19 harraga a été intercepté également par les garde-côtes à quelques miles de Ras El-Hamra. Quelques heures plus tard, un autre groupe a été interpellé au moment de son embarcation au niveau de la plage Djenen El-Bey. L’âge des candidats à l’émigration clandestine, sans compter les deux bébés, varie entre 16 et 37 ans.

Ainsi, la situation de l’émigration clandestine devient préoccupante. Une situation qui semble être liée à la situation économique de notre pays. Beaucoup, parmi ces harraga, avaient cru que le Hirak allait apporter des solutions rapides au chômage et à la mal vie, mais en vain. On fuit comme  peut, à la recherche d’une meilleure vie. Quel est ce processus qui conduit un jeune à devenir un aventurier, un harraga qui risque tout, juste pour s’accrocher à cet espoir d’atteindre une terre plus clémente, plus hospitalière ? Mais que se passe-t-il vraiment avant de tenter la traversée de la mort, car des milliers de harraga sont morts noyés ou croupissent dans les prisons européennes. Comment devient-on un harraga ? Certes, il n’existe pas de profil précis. Mais la majorité qui fuit le pays de cette manière est de jeunes laissés-pour-compte. Or, on ne trouve plus que des jeunes. La harga attire aussi des personnes âgées ou des diplômés dont des médecins.

Pour beaucoup, le drame commence  par la quête d’un emploi, d’un dépôt de dossier  dans presque toutes les administrations et entreprises à la recherche d’un poste et d’un salaire. On se déplace chaque jour pour connaitre le sort de son dossier.
On rentre bredouille pour revenir à la charge le lendemain avec beaucoup d’espoirs.
Cela dure un certain temps, puis on se rend compte de la réalité. C’est le désenchantement.
On s’aperçoit qu’on a perdu son temps à attendre quelque chose qui ne viendra jamais. C’est la lassitude qui devance le désespoir. L’idée de tenter l’aventure pour aller de l’autre côté de la Méditerranée vous vient tout naturellement, car les embarcations sont là, les passeurs on les connaît et il ne reste plus qu’à réunir la somme pour les payer. Rien ne retient les jeunes chômeurs, ni un travail, ni une famille, ni des études, ni un business informel.

Leurs paroles sont pleines de tristesse et d’amertume. ” C’est notre pays, nous y avons nos familles, nos ancêtres y sont enterrés, mais nous ne sommes plus chez nous et nous ne pouvons plus rester à regarder notre jeunesse passer. » Désignant le large, les jeunes pointent du doigt vers l’horizon avec une pointe de défi :« Notre eldorado est là-bas, de l’autre côté, c’est l’avenir. On peut tout réussir dans ces pays, si on reste ici on sera fini à 30 ans.»
Sur le Cours de la révolution, quelques jeunes attablés dans un café discutent, ils parlent de leurs copains passés en Italie, il y a quelques jours : « Mehdi  est déjà installé en Sicile, il a téléphoné chez ses parents et a dit qu’il se porte bien, il travaille comme manœuvre dans un chantier avec un entrepreneur. »  dit l’un d’entre eux. « Le groupe de Bachir, qui a pris la mer l’autre jour à minuit, a été arrêté au large de Ras El Hamra, reprit un autre ; ils  ont été présentés devant le juge puis relâché, mais ce groupe  est en en train de préparer un autre coup et il  se dit que cette fois-ci sera la bonne. » .

Un vrai business de la harga
Dans les milieux de jeunes, on ne parle que de  harga, d’embarcations, de moteurs Suzuki, d’outils de navigation, de passeurs, de préparation, de garde-côtes, de la Sardaigne, de l’Italie et de réussite de certains de l’autre côté. On évoque rarement les disparus en mer ou ceux arrêtés par les garde-côtes italiens et « parqués » dans des centres de transit, avant d’être remis aux autorités algériennes. On dirait que l’espoir de réussite est entretenu à dessein pour pousser les jeunes à braver les dangers de la mer et à affronter tous les risques.

Il faut dire qu’une petite industrie de la harga a vu le jour à Annaba. Des ateliers clandestins de fabrication de ces barques de la mort ont proliféré ces derniers temps dans les petites localités côtières. On construit et on équipe une embarcation sur commande, ensuite c’est au tour des passeurs de prendre le relais. Ils ont leurs propres contacts pour faire circuler l’information sur un départ imminent. Les candidats à l’émigration clandestine se manifestent. Des rendez-vous sont pris pour le paiement qui oscille entre 200.000 DA et 250.000 DA  et l’heure de l’embarquement est fixée.


Souvent la traversée tourne court

Le téléphone portable a facilité les contacts, un simple SMS  envoyé et l’information arrive à tous les concernés. On vient de partout, de la lointaine Oran jusqu’à Batna, en passant par Chlef, Alger, Béjaia, Constantine ; les candidats se bousculent, tous jeunes pour la plupart avec ces derniers temps un fait nouveau, des femmes accompagnées de leurs enfants, des mineurs, des jeunes filles et même un sexagénaire qui a voulu faire partie du voyage.

En ville, à Annaba, dans les quartiers populaires, à Sidi Brahim, à la Cité Auzas, à La Colonne, aux Lauriers Roses, à la Place d’Armes ou à Mersis, on ne peut s’empêcher de lire des graffiti en arabe et en français, griffonnées sur les murs et qui appellent à la harga «sardinia, khalliouna n’rouhou ! », « n’foutou ouala n’moutou » « viva roma ». … Ces graffiti sont l’expression d’un désespoir, d’un désarroi, d’un marasme, c’est un appel au secours d’une jeunesse qui a perdu ses repères et qui ne croit plus en rien. Parce que la réalité n’est pas conforme aux discours développés et ce, malgré les différents dispositifs élaborés pour redonner espoir aux milliers de jeunes chômeurs. Pourtant, il y a bien la CNAC , l’ANSEJ, les formules direction de l’emploi des jeunes, l’ANGEM, le FGAR,  mais 95 % des projets portés par cette catégorie de la population se heurtent au refus des banques qui ne veulent pas financer, faute, dit-on, de garanties suffisantes ou de qualification.

A Sidi Salem, l’autre plaque tournante de la harga tous azimuts, les jeunes passent leur temps à rêver de départ, à prendre la mer et à aller dans un des pays d’Europe où ils disent pouvoir y réussir facilement. En attendant, on fait de petits boulots, on achète et on revend, on économise pour payer sa « traversée » au passeur. Ce qui est sûr, c’est que la « saignée » continue et cette mentalité de harga restera encore gravée, tant que les problèmes de la jeunesse ne seront pas réglés. La répression à elle seule ne viendra pas à bout de ce phénomène.

Commentaires
Email
Mot de passe
Prénom
Nom
Email
Mot de passe
Réinitialisez
Email