Commémoration de l’attentat de l’OAS au port d’Alger : Le souvenir d’un matin de sang
Dans la lumière trouble des derniers soubresauts coloniaux, le port d’Alger fut, au matin du 2 mai 1962, le théâtre du massacre des dockers, où la violence coloniale tenta d’étouffer l’indépendance en marche. A cette occasion, un recueillement a été observé, ce samedi, en mémoire des victimes, traduisant la continuité du devoir de mémoire face à cette tragédie, devant la stèle commémorative érigée en leur hommage.
Cette commémoration s’inscrit dans le devoir de mémoire envers les victimes tombées en martyrs dans l’un des épisodes les plus tragiques de la fin de la guerre de libération nationale. Retour sur une journée qui est restée durablement dans les annales de la mémoire nationale.
Le cessez-le-feu issu des Accords d’Évian, entré en vigueur le 19 mars 1962, ouvre la voie à l’indépendance après plus de sept années de guerre. Cela étant dit, cette transition, à mille lieues d’être apaisée, reflète un climat d’extrême tension. Refusant le cours de l’histoire, l’Organisation armée secrète (OAS) déploie, implacablement et sans vergogne, une stratégie de violence systématique pour faire échouer le processus indépendantiste. Les attentats, les assassinats ciblés et les actes de sabotage se multiplient à grande échelle, frappant en particulier les grandes villes comme Alger, Oran et Constantine, qui sombrent dès lors dans une spirale de terreur et d’instabilité.
C’est dans ce contexte brûlant que survient, le 2 mai 1962 à l’aube, l’un des attentats les plus meurtriers de la fin de la guerre, celui du port d’Alger, dirigé contre des travailleurs désarmés, venus simplement chercher de quoi subsister. Après des semaines de paralysie orchestrée par l’OAS, le port d’Alger, poumon économique du pays, vient tout juste de rouvrir. Ce matin-là, près de 1 400 dockers algériens se pressent devant le centre d’embauche.
Comme à l’accoutumée, ils espèrent obtenir un jeton leur permettant d’accéder à une journée de travail. Beaucoup ont été contraints à l’inactivité par les menaces et les violences répétées. Dans l’étreinte des circonstances, tous sont poussés, cela va sans dire, par la nécessité.
Le choix de cette cible n’est pas gratuit. Les dockers représentent, au demeurant, une force sociale structurée, historiquement engagée dans les luttes syndicales et politiques. En s’en prenant à eux, l’organisation terroriste frappe à la fois l’économie et l’un des symboles du mouvement de libération nationale. L’objectif affiché est de désorganiser la société, de semer la panique et, par conséquent, de précipiter un retour à la confrontation armée.
Aux alentours de 6h10, une voiture piégée explose au cœur de la foule compacte. L’engin est chargé d’explosifs et de fragments métalliques conçus pour maximiser l’impact humain. La déflagration est d’une violence inouïe.
En quelques secondes, le lieu se métamorphose en scène de chaos absolu. Le bilan est lourd, bien que variable selon les sources. Dans l’immédiat, les estimations convergent vers plusieurs dizaines de morts — souvent 66 victimes identifiées — et plus d’une centaine de blessés, dont beaucoup grièvement atteints. Certaines mémoires nationales évoquent jusqu’à plus de 200 victimes, en incluant les blessés et les décès ultérieurs, dans un contexte où le recensement précis s’avère difficile.
Journaliste et scénariste spécialisé dans l’histoire de la guerre de libération nationale, Boukhalfa Amazit est revenu, hier, dans un premier temps, sur le déroulement de l’attentat, rappelant que « tous les matins, il y avait donc ce rassemblement des dockers pour avoir un jeton et accéder au travail à l’intérieur du port. Il y avait donc un très fort rassemblement. Ils ont placé une bombe qui a tué d’un coup 70 personnes, qui a jeté un émoi extraordinaire dans la ville ».
Boukhalfa Amazit a insisté, dans un second temps, sur la brutalité des faits et leurs prolongements, déclarant à la Radio nationale : « Vous savez, non seulement ils ont tué, ils ont commis cet attentat, mais quand les ambulances, enfin des ambulances improvisées, évacuaient les blessés, des éléments armés de l’OAS étaient sur le terrain, sur les balcons et ils tiraient sur les ambulances. Les commandos de l’OAS allaient achever les blessés à l’intérieur des hôpitaux. Derrière cet attentat, un objectif, replonger le pays dans la guerre. »
A l’évidence, cet attentat prend place dans une logique de « terreur maximale », essentiellement dans le but de provoquer un embrasement généralisé et de torpiller toute perspective d’indépendance pacifique. De son côté, l’archiviste et ancien sous-directeur des Archives nationales et chercheur au Centre de recherche en anthropologie sociale et culturelle (CRASC), Fouad Soufi, a replacé l’événement dans une perspective plus globale : « Le 2 mai 1962 s’inscrit en fait dans une stratégie globale des terroristes de l’OAS pour casser la logique des accords d’Évian et faire relancer la guerre. Pour être clair, on peut dire que ce sont les derniers coups du système colonial. » Il a tenu à souligner que « l’OAS a commencé dès que ses éléments et ses petits chefs ont compris que c’était la fin de l’Algérie française. Malgré cette escalade, le processus vers l’indépendance continue ».
Recueillement en mémoire des martyrs de l’attentat
En ce 64e anniversaire, une cérémonie de recueillement a été organisée, ce samedi, au Port d’Alger à la mémoire des dockers algériens tombés en martyrs dans l’attentat terroriste perpétré le 2 mai 1962. Dans une allocution prononcée lors de l’événement, le directeur général de l’Entreprise portuaire d’Alger (EPAL), Abdelhamid Boualem, est d’abord revenu sur les circonstances de l’attentat. Rendant hommage aux sacrifices consentis, le directeur général a réitéré l’engagement de l’EPAL à « préserver cet édifice économique vital, assurant l’accomplissement de ses missions avec professionnalisme ».
Il a, en outre, fait état de la mobilisation effective des travailleurs dans la mise en œuvre de la décision du président de la République, Abdelmadjid Tebboune, relative à l’instauration du système de travail en continu 24h/24 et 7j/7, dans l’optique de garantir la continuité du service et de contribuer à la défense des intérêts supérieurs de l’économie nationale.
La cérémonie a réuni des responsables du secteur portuaire, des représentants des institutions publiques ainsi que des travailleurs du port, venus honorer la mémoire des victimes. En cette circonstance douloureuse, une gerbe de fleurs a été déposée devant la stèle commémorative érigée en hommage aux victimes.