Christophe Roustan Delatour au Jeune Indépendant : L'histoire des déportés algériens est "inédite" – Le Jeune Indépendant
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Christophe Roustan Delatour au Jeune Indépendant : L’histoire des déportés algériens est « inédite »

Christophe Roustan Delatour au Jeune Indépendant : L’histoire des déportés algériens est « inédite »
Christophe Roustan Delatour.

Le Jeune Indépendant : Visiblement, c’est la première fois que la ville de Cannes dédie un événement thématique à un épisode de la colonisation française en Algérie.  

Christophe Roustan Delatour : Au commencement — nous sommes en 2018 —, il y a une impulsion de la part du maire de Cannes, David Lisnard, qui insiste sur la nécessité de sensibiliser à l’état du cimetière. Le site manque totalement de visibilité et de reconnaissance. À ce moment-là, on ne connait pas avec exactitude tout ce qui se rapporte au site.

On sait que c’est un cimetière musulman, on sait plus ou moins que c’est lié à la conquête, que des gens y sont enterrés. On ignore leur identité. Il y a eu, c’est vrai, quelques écrits — articles et chapitres de livres — d’historiens dans les années soixante-dix et plus tard. Mais aux yeux du grand public, c’est totalement méconnu.

C’est une histoire absolument inédite qui méritait d’être revisitée et placée sous les lampions du savoir académique. L’objectif initial, c’est d’essayer d’abord de faire le maximum de recherches scientifiques sur le cimetière et le Fort royal, lieu d’internement. 

D’où la mission confiée, en 2019, à l’historienne Anissa Bouayed ? 

Objectif assigné à sa mission : lever le voile sur le cimetière et comprendre le fonctionnement du système carcéral. Comment le Fort a été utilisé par l’armée pendant quarante-trois ans comme lieu de détention. Elle a mené la recherche pendant plus d’un an en faisant le tour de tous les centres d’archives. Elle a rendu un rapport et, surtout, la liste des personnes décédées en détention et enterrées au cimetière.

Le sujet étant une thématique sensible — la conquête, la déportation des gens, les décès sur place —, on voulait partager les résultats de l’étude historique et scientifique réalisée par Anissa avec un maximum d’historiens et de chercheurs spécialisés. On en a discuté dans un colloque universitaire international. Nous voulions être sûrs que nous étions sur des faits avérés et que c’est incontesté. On voulait être sûr au maximum que la reconnaissance historique a été faite correctement. Forts de leurs connaissances et travaux sur des problématiques diverses, des spécialistes sont venus nous apporter des éclairages. 

Une somme de sujets a été présentée et débattue lors du colloque avant d’être partagés avec le public au moyen du catalogue de l’exposition. Certains thèmes étaient vraiment inédits ?

Par exemple, le sujet de la dépossession foncière qui est un aspect extrêmement important. Quel est le mode opératoire de cette dépossession et comment elle a fonctionné avec la déportation et l’exil contraint de personnes ? Antonin Plarier, maître de conférences en histoire contemporaine à l’université Lyon 3, est venu éclairer notre lanterne sur la question. À coup d’exemples dont celui de Ahmed ben Lakhdar ben el Atia (sud d’Annaba), il explique comment l’exil infligé à nombre d’internés s’accompagne de la confiscation de leurs biens.

Le colloque et l’exposition ont développé avec force détails ce qui a été écrit, voici près d’un un demi-siècle, dans deux articles pionniers de l’historien Xavier Yacono. 

À partir de l’étude d’Anissa dont les résultats ont été partagés avec ses pairs et autres spécialistes lors du colloque, l’évènement thématique de 2023 est allé bien au-delà de l’apport de Xavier Yacono. Le vécu des trois milliers de « Prisonniers en terre d’exil » a été remis en perspective. Désormais, on en sait plus et mieux sur cette histoire. Anissa l’explique dans le long article qu’elle a signé pour les besoins du catalogue de l’exposition. Entre 1841 et 1884, on a eu, ici au Fort, des prisonniers qui, de par leur rang, étaient très influents dans la société.

Ils avaient une valeur de monnaie d’échange et d’otage. On a pris des otages pour pouvoir obtenir des rééditions de personnes et de groupes qui étaient encore en train de guerroyer sur le terrain face à l’armée française, de mener la résistance. On voulait les faire capituler, on a pris leurs femmes, leurs enfants.

L’exemple frappant est celui de membres de la Smala d’Abdelkader. On utilise ces gens pour faire pression. Parfois, c’est l’inverse : on capture le chef et on fait pression sur les familles restées sur place, le tout dans un but évident de casser la cohésion, les oppositions. En somme, réduire à néant les possibilités de résister. Eclairage important : on constate, documents à l’appui, que les opérations militaires coïncidentes avec l’arrivée de prisonniers ici à Cannes.  Dès qu’il y a une révolte en Algérie, on constate un envoi de prisonniers ici.  

À la lumière des écrits de Sylvie Thénault et d’Anissa Bouayed notamment, on saisit le rôle joué par le maréchal Bugeaud. Tout se passe comme si c’est lui et bien lui qui a inspiré l’arrêté signée par le ministre de la Guerre pour faire de Sainte-Marguerite la destination des prisonniers et autres captifs ?

Effectivement. L’arrêté du maréchal Soult a été inspiré par Bugeaud. Déporter les captifs — le mot est utilisé dans les documents retrouvés dans les archives, les faire sortir d’Algérie, mettre de la distance entre eux et les leurs est un objectif revendiqué. Leur internement n’est pas une peine juridique. C’est simplement un état de fait. On prend une personne, on la déporte de l’autre côté de la Méditerranée. Il s’agit d’un exil forcé. Très important à savoir : ces gens-là sont arbitrairement déportés et incarcérés sans procès et sans jugement.

Conséquence de cet arbitraire : ils ne savent pas quand ils vont être libérés, quitter le fort et retrouver les leurs.  On ne leur fixe pas un horizon. Dès l’instant où il n y a pas de peine prononcée, on ne leur dit pas ‘’vous allez rester x temps. 

L’armée mise beaucoup sur l’efficacité de ce système ?

Des documents exposés au musée du Masque de fer en attestent. L’armée se félicite clairement d’avoir mis en place ce système qui semble le seul à pouvoir porter ses fruits sur le terrain de la colonisation. Une lettre adressée par Bugeau à ministre de la Guerre en date du 10 février 1847 le signale.  Bugeaud dit : ‘’L’envoi en France, sur une terre chrétienne, produit toujours un tel effet sur les musulmans, que je crois pouvoir assurer aujourd’hui que c’est la seule mesure qui ait véritablement produit le succès désirable’’.

Un autre lettre d’un militaire On a une lettre dit que ce système d’exil, qui plus est en terre chrétienne, a un impact psychologique extrêmement fort. Pour les gens qui sont déportés, c’est une sorte de mort sociale. On ne parle pas de mort physique puisque le but ce n’est pas de tuer les gens mais de les garder en otage.  On les traite aussi bien que possible. Mais c’est une mort sociale pour eux et c’est ça le but recherché. 

Les causes de mortalité qui ont emporté les 274 internés — combattants, femmes et enfants — sont multiples et diverses, selon le dépouillement des documents consultés par Anissa Bouayed ?

Bien-sûr, il y a eu de la mortalité liée aux conditions sanitaires : dysenterie et des pathologies de ce genre. Mais il y a aussi de la mortalité liée à la dépression, ce qu’on appelle la nostalgie. Pour la première fois peut-être dans l’histoire de la prison de Sainte Marguerite qui existe depuis le XVIIe siècle, on note que les gens sont morts de nostalgie, y compris les jeunes qui avaient le courage et la capacité de tenir le coup.

Dans un contexte marqué par l’éloignement des leurs et de l’incertitude sur leur libération, ils ne tiennent pas psychologiquement. Mais en même temps, on a aussi la trace d’une grande résilience. Une tentative d’évasion a eu lieu dans la nuit du 21 au 22 juillet 1850. Quatre personnes arrivent à quitter l’île. Deux sont arrêtées sitôt arrivées sur le continent, un disparaît présumé mort et un quatrième va être rattrapé sur les hauteurs de Cannes alors qu’il cherche à rejoindre Nice qui n’était pas encore française à l’époque.

Le cimetière a été complètement perdu de vue avant d’être découvert à l’aube des années soixante-dix par des travailleurs forestiers. Le projet de sa restauration a été initié en 2018. Pourquoi avoir attendu si longtemps pour le faire ? 

Durant l’entre-deux-guerres mondiales, un élu local s’émeut de la différence de traitement entre les deux cimetières : le musulman et et le cimetière dédié aux soldats de Crimée. Dans une correspondance adressée au Conservateur des Eaux & Forêts en date du 23 juin 1938, il signale que le second est fleuri alors que le premier est laissé à l’abandon.

Cette lettre a jalonné le parcours de l’exposition et nous l’avons publiée dans le catalogue. Pendant la Seconde Guerre mondiale, les îles Lérins sont occupées par les allemands à partir d’octobre 1943. Ce n’est pas le moment de faire quoi que ce soit. Après, on suppose que la nature a repris ses droits sur le site. Le sous-bois s’est reconstitué et les tombes enfouies. Plus tard, les gens ont commencé à visiter le site, mais la plupart ignoraient le contexte du cimetière et l’identité des personnes enterrées.

À la faveur du travail amorcé en 2018 et de la recherche historique sur la vie et la mort des prisonniers menée par Anissa, à la faveur également de la consultation par l’historienne des archives municipales de la ville de Cannes, nous tenons désormais les noms des personnes décédées. Je cite Anissa : ‘’les sources actuelles accréditent l’idée que les morts ont tous été portés au cimetière musulman par les prisonniers eux-mêmes et inhumés sobrement dans des tombes individuelles entourées de pierres sans pouvoir préciser s’il y avait des signes distinctifs permettant d’identifier les tombes des personnages importants du point de vue religieux, social ou politique, sanctifiant le lieu de leur présence tutélaire’’.

Où en est le projet de restauration du cimetière ? 

Une première certitude déjà : ça sera à la fois un lieu patrimonial, historique et mémoriel. Les gens pourront venir contempler le site, se recueillir, faire le geste de communion avec les défunts. La ville de Cannes a contacté l’Algérien Rachid Koraïchi, plasticien mondialement connu dont la démarche artistique se distingue — entre autres mérites — par les travaux dédiés à la commémoration des défunts. 

En témoigne le Jardin d’Orient (lieu de mémoire et de méditation en hommage à l’émir Abdelkader, ndlr) qu’il a réalisé au Château d’Amboise (dans l’environnement du petit cimetière musulman). En témoigne aussi le Jardin d’Afrique, un cimetière-jardin en Tunisie (Zarzis, sud-est du pays) destiné à accueillir dignement les dépouilles des migrants morts en Méditerranée.

La Ville a intéressé Rachid au projet de rénovation du cimetière de Sainte-Marguerite, un lieu qu’il connaissait pour y avoir effectué une visite de recueillement. Le but maintenant est de le faire intervenir sur le projet avec à la fois sa compétence artistique et sa sensibilité soufi. Pour l’heure, on n’a pas encore communiqué sur l’agenda de restauration.

C’est un chantier qui exige du temps. On est sur une forêt domaniale propriété de l’État. On est aussi dans un endroit classé et régi par une somme de contraintes réglementaires (patrimoine et écologie). Rachid a cette capacité artistique à intervenir sur le projet tout en respectant les règles patrimoniales et environnementales. On est encore au début du processus. Il faut que les aménagements soient faits dans le respect des protections en place parce que Sainte-Marguerite est un territoire extrêmement bien protégé à différents niveaux essentiellement au niveau de la nature particulière de l’île. 

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