Choguel Maïga ou le Thomas Sankara du Mali
L’homme dérange visiblement. La France n’a pas l’habitude d’entendre le langage de vérité surtout s’il émane d’un homme politique malien. Ces prédécesseurs n’ont jamais osé une confrontation aussi pugnace avec la France. Le Premier ministre malien Choguel Maïga n’a pas bonne presse à Paris et il ne s’en émeut guère ! Et pour cause.
A la tribune de l’Assemblée générale de l’Onu, le 25 septembre dernier, Choguel Maïga n’a pas mâché ses mots. Il a purement et simplement accusé la France, coupable selon lui «d’abandon en plein vol» du Mali et quelques jours plus tard, il pointe du doigt l’armée française de servir de pépinière aux groupes terroristes au Nord.
Ce discours charismatique est qualifié par ses contradicteurs français de populiste. La France de Macron ne finit pas de toucher le fond.
Vêtu d’un boubou traditionnel rappelant l’ancien président Modibo Keita, le Premier ministre malien était venu porter la parole du peuple malien à l’Onu. Ce discours est anthologique à plus d’un titre. Il résume les aspirations non seulement des Maliens mais également de nombreux peuples d’Afrique las de l’interventionnisme néocolonial de la France.
L’accueil est à la mesure de l’événement, il est tout simplement triomphal. Le 28 septembre, à Bamako, le convoi de Choguel Maïga a dû fendre la foule nombreuse pour trouver son chemin. Celle-ci était venue en nombre afficher son soutien au chef du gouvernement de transition au son des vuvuzelas et des klaxons de motos. Sur de larges banderoles, le long du trajet, on pouvait lire des slogans tels que «Le Mali s’assume» ou «Le Peuple vous accompagne».
L’homme est «un animal politique», écrit lors de sa nomination au poste de Premier ministre, le 7 juin dernier, le rédacteur en chef du site d’information malien Benbere, Bokar Sangaré. Mais qui est-il au juste ?
Choguel Maïga est né en 1958 à Tabango dans la région de Gao dans le nord du pays. Le Mali envoie dans les années 1970-1980 une partie de ses brillants élèves pour faire leurs études en ex-Union soviétique. Maîtrisant le russe, il devient étudiant à l’Institut de télécommunications de Moscou. Il en sort avec un diplôme d’ingénieur en télécommunication. Il rentre à Bamako à la fin des années 1980 où il soutient une thèse sur le désenclavement du nord du Mali en matière de télécommunications.
La Françafrique aura vécu
Ses liens et ses amitiés russes semblent très utiles pour lui, dans sa stratégie actuelle de déconnexion avec la France néocoloniale.
Dans un entretien à un média algérien, Choguel Maïga est très explicite : la Françafrique aura vécu. «La France est intervenue au Conseil de sécurité de l’Onu pour augmenter le nombre des militaires de la Minusma de 2.000 hommes supplémentaires. Le Mali n’a pas été avisé, il n’a pas été concerté. S’ils avaient l’habitude de le faire, c’est terminé», assène-t-il sans détours. Avant d’ajouter, «plus de résolutions à l’Onu sans l’Etat malien». La logique est simple : «si vous avez un accord de défense à deux, pourquoi alors décider unilatéralement ? » Paris doit comprendre, il doit compter avec Bamako. La convocation de l’ambassadeur de France au Mali est un signe d’un changement patriotique. Fini le temps des diktats tout droit sortis des bureaux de Jacques Foccart et de ses héritiers.
Choguel Maïga dénonce «la déliquescence de l’Etat depuis 30 ans». Pourtant, l’homme a traversé ‘histoire contemporaine de son pays depuis les dernières années de Moussa Traoré en passant par Alpha Oumar Konaré, Ahmadou Toumani Touré (ATT), Ibrahim Boubakar Keïta (IBK) pour terminer Premier ministre d’un gouvernement «issu d’une insurrection populaire», le 24 mai 2021, où «l’aile patriotique de l’armée a répondu à cette insurrection» pour imposer «la rectification de la transition».
Et le Premier ministre du président malien, le colonel Assimi Goïta, d’enfoncer le clou. Selon lui, il y a «un sentiment d’une main invisible qui divise le Mali». L’allusion est à peine voilée, la France de Macron est accusée indirectement d’ingérence dans les affaires du Mali pour déstructurer le voisin méridional de l’Algérie. En bon patriote, Choguel Maïga déclare sans ambages «nous n’avons pas d’autres agendas que de sécuriser le Mali et le peuple malien», avant de dénoncer les pratiques colonialistes de la France : «l’armée française a interdit à l’armée malienne de rentrer à Kidal», la grande ville du Nord du Mali.
Terrorisme diplomatique et médiatique
Dans sa diatribe anti-française, l’ingénieur en télécommunication pointe du doigt la France de Sarkozy, la même qui a détruit la Jamahiriya libyenne en 2011. «Les anciens mouvements rebelles le dise clairement : c’est le gouvernement de Nicolas Sarkozy qui leur a dit l’aller au Mali et d’envahir le Nord, et ils vont les aider à créer un Etat (l’Azawad, ndlr)», affirme le Premier ministre malien.

L’armée français, une pépinière des groupes terroristes, selon Bamako
La forte personnalité de Maïga, ses choix stratégiques à l’international qui reposent sur le renforcement de l’axe Bamako-Alger-Moscou font de lui un empêcheur de tourner en rond pour les Français.
D’ailleurs, ses propos à l’Onu sont très mal passés chez les officiels français. La réplique du président français Emmanuel Macron, déclarant «démocratiquement nulle» la légitimité du gouvernement malien et accusant les dirigeants de ne pas travailler depuis des mois, ont provoqué la convocation de son ambassadeur par les Affaires étrangères maliennes, mais aussi le soutien actif d’Alger, exprimé à Bamako même par Ramtane Lamamra.
De son côté, la ministre française des Armées, Florence Parly, a estimé que les propos à l’Onu de Choguel Maïga consistaient à «s’essuyer sur le sang des soldats français tués au Mali». C’est plutôt le contraire : la France a oublié qu’elle a sur les mains le sang de plusieurs milliers de Maliens, victimes collatérales des prétendues opérations de maintien de la paix Serval puis Barkhane.
«Huit ans après le lancement de l’opération Serval, aucun des trois objectifs que la France s’est fixé à savoir la destruction du terrorisme, la préservation de l’intégrité territoriale du Mali et l’application des résolutions de l’ONU n’a été atteint», a t-il souligné accusant l’armée française d’avoir formé des groupes armés au Nord du pays qui défient chaque année l’autorité centrale et contrôlent des territoires. «C’est le sentiment de 99,99% des maliens . Tout cela est prouvé et documenté», a -t-il dit.
En outre, Paris lui prête l’intention de faire appel aux mercenaires de Wagner au Mali. A ces flèches décochées par la France officielle et médiatique, Maïga rétorque qu’il s’agit d’une campagne de diabolisation des dirigeants actuels. «La coopération entre le Mali et la Russie remonte à l’indépendance du pays, 90 % de nos officiers ont été formés en Russie et 90 % de notre armement est russe.»
Pour ce qui est de Wagner, «c’est un mythe des officiels français, pour nous intimider, la France exerce contre nous un terrorisme politique, un terrorisme diplomatique et un terrorisme médiatique pour nous faire plier», rappelant enfin le fort soutien de l’Algérie, qu’il a qualifié de « pays ami” du Mali.