Camille Faucourt et Florence Hudozicz, au JI : «L’épopée d’une figure qui sauva 13 000 chrétiens»  – Le Jeune Indépendant
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Nationale Algérie-France

Camille Faucourt et Florence Hudozicz, au JI : «L’épopée d’une figure qui sauva 13 000 chrétiens» 

Camille Faucourt et Florence Hudozicz, au JI :  «L’épopée d’une figure qui sauva 13 000 chrétiens» 

Premier évènement thématique de cette importance dédié à l’émir Abd el-Kader depuis une vingtaine d’années, l’exposition du Mucem a été pilotée par deux commissaires : Camille Faucourt et Florence Hudowicz. La première, conservatrice, est responsable du pôle Mobilités et Métissages au Mucem. Conservatrice en chef du patrimoine, la seconde est responsable du département des Arts graphiques et décoratifs au musée Fabre (Montpellier). Entretien. 

Le Jeune Indépendant : Familier, depuis son inauguration, des thématiques liées à l’Algérie, le Mucem a choisi cette année de dédier une « exposition d’envergure » — c’est votre qualificatif — à l’émir Abdelkader. Comment est née l’idée de cet épisode des expos  thématiques du Musée ? L’avez-vous calé à dessein pour coïncider avec l’année du 60e anniversaire de l’indépendance de l’Algérie comme le recommandait l’historien Benjamin Stora dans le rapport remis au président Emmanuel Macron ? 

Camille Faucourt : L’idée est née d’une rencontre entre le président du Mucem et diverses personnalités qui s’intéressent depuis longtemps à l’émir Abd el-Kader. La rencontre a eu lieu à Amboise en 2019 dans le cadre d’un colloque dédié à l’émir Abd el-Kader. La programmation, tenant compte notamment des délais de préparation de l’exposition, l’a positionnée en 2022, ce qui finalement tombait bien.

 

Ce n’est pas la première fois que l’émir Abdelkader s’expose en France. Il y a eu de par le passé des expos même si leur nombre ne dépasse pas les doigts d’une seule main. Quelle est la singularité de l’exposition du Mucem comparée aux précédentes ? 

Florence Hudowick : Les expositions passées remontent en général à plusieurs années. Elles envisageaient l’émir dans son ensemble. Nous en avons pris connaissance notamment à travers les catalogues d’exposition. Nous avons pu bénéficier des nombreux travaux de recherche qui ont été menés ces vingt dernières années sur l’émir Abd El Kader. Nous avons d’ailleurs organisé des journées d’étude en avril 2021 pour recueillir les données les plus récentes des différents chercheurs travaillant sur le sujet. C’est ainsi que nous avons fait émerger de nombreuses sources archivistiques, présentées dans l’exposition. Nous avons pu également bénéficier de certains prêts inédits. Ainsi, nous avons pu présenter l’émir Abd el-Kader non seulement dans toute sa richesse et sa complexité, mais également dans ses représentations, dans toutes les narrations qu’il nourrit : l’histoire officielle, comme la diffusion populaire, et leurs transmissions jusqu’à aujourd’hui.

 

Le Jeune Indépendant : La scénographie s’appuie sur près de 250 œuvres et documents issus de collections publiques et privées. Quelle est la part de l’inédit dans cette exposition ? 

CF : Outre la plupart des prêts provenant de grandes institutions nationales (Château de Versailles, musée de l’Armée, Bibliothèque national de France, BNF, musée d’Orsay…) — jamais présentés à Marseille –, de nombreuses archives, à propos de la captivité en France, ainsi que de nombreux objets provenant de collections particulières (fondation Adlania) sont inédits. Autre part d’inédit, deux documentaires réalisés expressément pour l’exposition et une création contemporaine commandée à l’artiste Amina Menia.

 

JI : Dans les multiples vies de l’émir, dans ses multiples profils, vous faites valoir une dimension de son vécu : le « précurseur de la codification du droit humanitaire moderne ». À quelle étape du parcours de l’expo, cette facette est mise en lumière. Et au moyen de quelle tranche scénographique ?

FH : Dans la partie traitant des fondations d’un premier Etat par l’émir Abd el-Kader, grâce à notamment une représentation d’un échange de prisonniers dans la plaine d’Eghriss, en 1841, entre l’émir et l’évêque d’Alger, ainsi que des Souvenirs d’un prisonnier d’Abd el-Kader publiés par un certain Hippolyte Langlois, qui témoigne des préoccupations de l’émir à son encontre. Pour l’époque, c’est plutôt novateur. Par la section dédiée au sauvetage des chrétiens à Damas, lors des émeutes de juillet 1860, qui rappelle l’ample couverture médiatique accordée par les occidentaux à cet évènement et au rôle crucial joué alors par Abd el-Kader et ses hommes, qui protégèrent près de 13 000 chrétiens (d’après les journaux de l’époque).

 

JI : Une année presque jour pour jour après la remise du rapport Stora au président Macron, la « stèle à l’effigie de l’émir Abdelkader » était vandalisée quelques petites heures avant son inauguration et deux mois avant le vernissage de l’exposition du Mucem. Comment la direction du Musée, les commissaires de l’expo et le conseil scientifique ont réagi à cet acte de vandalisme ? Aviez-vous le sentiment — l’appréhension — que cet incident n’était pas de nature à servir l’événement thématique. Ou, au contraire, il constituait une belle opportunité pour mettre l’émir au centre du débat ? 

CF et FH : Cet acte de vandalisme, dont nous ne connaissons pas les causes, nous a chagrinés, comme tout acte de cette nature.

 JI : Au miroir de la production livresque, des archives de presse et des témoignages qui rythment le débat, quelle image renvoie l’émir Abdelkader ? S’agit-il d’un homme controversé, un homme décliné sous des profils contrastés ou, au contraire, un homme consensuel ? 

CF : Tout personnage de cette envergure historique, parce qu’il a dû faire des choix stratégiques mais aussi parce qu’à partir d’un certain point il ne choisit plus entre deux camps, mais s’intéresse à l’humanité toute entière, suscite des controverses et fait l’objet d’usages politiques. Cependant l’émir Abd el-Kader se dégage comme un homme en constant mouvement qui, par-delà l’adversité contre laquelle il a résisté durant une grande partie de son existence, a su laisser la place au doute, à la réflexion et consacrer son énergie à jeter des ponts entre les cultures, telles qu’elles s’articulaient tout autour de la Méditerranée à l’époque, faire en un mot preuve d’humanisme.

 

JI : Dans le catalogue qui accompagne l’exposition, vous mettez en exergue — et d’emblée — une citation : « Ne demandez jamais quelle est l’origine d’un homme ; interrogez plutôt sa vie, son courage, ses qualités et vous saurez ce qu’il est ». C’est l’émir Abdelkader qui parle en 1860, cité par un des nombreux auteurs qui l’ont portraituré. À travers la mise en exergue de cette citation, faut-il comprendre que l’émir Abdelkader n’est pas suffisamment connu en France et en Algérie et gagnerait à être mieux connu ?

FH : Certainement, et l’émir Abd el-Kader insiste également sur le fait qu’il faut juger l’homme selon ses actes effectifs et non selon les appropriations et relectures postérieures de son parcours.

 

JI : De par vos fonctions respectives et votre expérience dans le monde des musées, vous êtes en contact au quotidien avec des historiens, des journalistes spécialisés, des étudiants à pied d’œuvre sur le front de la recherche et, bien évidemment, le public. Vous avez également travaillé en étroite collaboration avec les deux membres du Conseil scientifique de l’expo.  Qu’est-ce qui, à vous yeux, gagnerait à être connu de ce qu’on ne connaît pas de l’émir ? Est-ce que le personnage a livré tous ses secrets ? Est-ce que l’émir Abdelkader et son vécu multiforme se prêtent à la remise en perspective historienne ? 

CF : L’émir Abd el-Kader est justement riche en raison de sa grande complexité qui semble inépuisable ! Il ne nous appartient pas de dire s’il a livré ou non tous ses secrets, les travaux accomplis ces dernières années par les chercheurs, notamment Ahmed Bouyerdene, sont considérables, le monde des archives est vaste, et les approches des chercheurs peuvent encore varier.

 

JI : Visiblement, l’expo a suscité un engouement. En témoigne le nombre de commentaires et d’impressions rédigés par les visiteurs sur le « livre électronique ». 

FH : La fréquentation a été, à notre connaissance, bonne et c’est une très bonne nouvelle. Il est difficile de qualifier l’impression générale laissée par l’exposition, qui nécessiterait une étude approfondie du livre d’or, mais les visiteurs qui ont pu échanger avec nous nous témoignent de leur vif enthousiasme à redécouvrir une figure historique pour eux majeure, mais dont ils ne se doutaient pas de la richesse et des multiples héritages matériels réunis dans l’exposition.

JI : Quid de cette exposition et de son prolongement ? A-t-elle vocation à se déployer ailleurs ? 

CF et FH : Une nouvelle étape pour une exposition demeure une aventure collective, les prêteurs par exemple ont leur mot à dire, mais oui, nous l’espérons !

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