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Nationale

Brahim Bouchareb, chef de département de foresterie à l’ENSA :  « Planter pour le reboisement est une action nationale, conjointe et réfléchie »

Brahim Bouchareb, chef de département de foresterie à l’ENSA :  « Planter pour le reboisement est une action nationale, conjointe et réfléchie »
Brahim Bouchareb.

C’est à nouveau un enjeu écologique majeur auquel doit faire l’Algérie pour reconstituer les forêts détruites par les incendies. Ces derniers, qui ont touché plusieurs wilayas du pays, ont causé des dégâts humains, mais aussi d’importants dégâts aux forêts, aux récoltes et à l’élevage. Si les opérations de recensement des dégâts occasionnés par ces incendies sont déjà lancées par les pouvoirs publics pour indemniser les victimes, il n’en demeure pas moins qu’il reste un défi majeur, à savoir comment faire « renaître les forêts de leurs cendres ». Comment s’y prendre ? Quand replanter ? Quels arbres choisir ? C’est à toutes ces questions que répond le Dr Brahim Bouchareb, chef de département de foresterie et protection de la nature à l’Ecole nationale supérieure agronomique d’Alger (ENSA), lequel est revenu sur les étapes à suivre pour la reconstruction de la forêt.

 

Le Jeune Indépendant : Le mois de juillet a été marqué par des incendies de grande ampleur qui ont touché plusieurs wilayas du pays. Aujourd’hui, tous ces incendies sont maîtrisés, mais des dégâts considérables ont été causés à la végétation. Des forêts ont été réduites en cendres. Il faut donc penser à la reconstitution de ces espaces forestiers détruits. Comment doit-on procéder ?

 

Brahim Bouchareb : Pour la reconstruction ou la reconstitution de la forêt incendiée, il faut tenir compte de plusieurs paramètres et revenir aux principes de l’écologie de restauration, lesquels dictent une manière de faire, puisée de la science et qui a techniquement prouvé son efficacité.

La restauration post-incendie stipule qu’il faut d’abord se garder des décisions hâtives et éviter que le travail technique de restauration de l’écosystème soit amorcé par une tendance sociale pressante pour prouver la rapidité de l’intervention après la catastrophe. Ces décisions hâtives manquent certainement d’une vision de diagnostic exhaustif car elles sont toujours motivées par des réponses décisionnelles de pression sociale, et pouvoir les gérer avec beaucoup de communication permettrait à la société, et particulièrement celle victime d’incendie, de pouvoir comprendre les choses comme il se doit. Et c’est ce que les autorités font aujourd’hui très bien, après une très bonne vulgarisation aux pratiques de réhabilitation qu’il faudra amorcer, mais pas immédiatement.

Le second volet de restauration impose qu’il ne faut procéder dans un premier temps qu’aux opérations de nettoyage des forêts incendiées, comme l’évacuation de la biomasse calcinée hors forêt pour en faire un déchet valorisable directement au service des victimes locales. Il faut également tenir compte de l’absence d’un couvert végétal post-incendie, ce qui rend le risque d’érosion hydrique fortement dangereux, notamment sur les sols forestiers.

Ces derniers peuvent être le garant d’une bonne reprise de la végétation, à condition de mettre toutes les chances du côté des sols par des travaux de fascines, qui peuvent être construits directement par les branches laissées sur place mais aussi par le recours, dans la majorité des cas, aux travaux de lutte anti-érosive et de conservation des sols. Il faut, à ce moment, faire appel aux pratiques de correction torrentielle urgentes, et ce avant même les premières pluies de la saison automnale, car les sols des forêts incendiées peuvent, lors des premières pluies, perdre par ruissellement toute la couche arable vivante qui représente pour le restaurateur ou l’aménagiste de la forêt le garde-manger des futurs plantes et arbres qui vont repeupler la forêt.

Il faut aussi savoir que la première, voire la deuxième année post-incendie sont des années d’observation où on doit laisser la forêt revenir par sa seule résilience et sa propre capacité à s’auto-réparer. Il faut donc procéder après le nettoyage et l’évacuation des parties brûlées à une mise en défens de la forêt, qui prévoit d’interdire l’accès à la forêt à tout le monde, excepté les scientifiques et les restaurateurs en charge de faire les monitorings techniques et d’évaluer la capacité de réparation de la forêt.

 

Des opérations de reboisement ont été organisées plusieurs fois, à l’instar de l’opération d’octobre dernier concernant la plantation d’un million d’arbres en une journée. Organiser une campagne similaire après les derniers incendies est-elle à même de servir nos forêts sachant que le choix de la variété à planter devrait être étudié ?

Les campagnes de boisement et reboisement ne doivent en aucun cas s’arrêter. Bien au contraire, notre pays a besoin d’augmenter substantiellement ses surfaces forestières et cela passe forcément par les campagnes de plantation. En effet, certaines initiatives ont été mises en avant par plusieurs composantes sociétales, mais à ce sujet, on déplore le faible suivi post-plantations et aussi l’objectif mal défini en plantant sans objectif précis. Il est connu qu’en règles de sylviculture, il est important de faire le suivi continu de toute parcelle plantée, et certaines initiatives, avec tout le respect que je dois à nos bénévoles, manquent de vision pratique. Ils pensent que planter est la meilleure chose à faire, mais dans ce cas, c’est donner naissance à un bébé et l’abandonner.

Est-ce sensé ? Si vous plantez des arbres, vous avez la responsabilité de suivre ces derniers, les arroser, les protéger de la dégradation et les entretenir comme le stipulent les fondamentaux basiques de l’entretien. Cependant, avec les grandes sécheresses estivales qui s’étalent sur plusieurs mois, quel petit plant mis seul face au soleil pourra survivre ? Il est donc important d’évaluer les deux grandes opérations de boisement de l’année dernière : la première conduite le 25 octobre 2025 lors de la Journée nationale de l’arbre, où l’on a planté 1 million d’arbres, et l’autre menée le 14 février 2026, où l’on a planté 5 millions d’arbres. Combien sont-ils encore intacts et quels enseignements pouvons-nous tirer de cette expérience ?

 

Existe-t-il une espèce d’arbres plus résistante et donc moins favorable à la propagation des feux ?

Il est connu que les espèces forestières natives du Bassin méditerranéen sont relativement sensibles aux feux, particulièrement les résineux comme le pin d’Alep. Même si les espèces de chêne sont plutôt résistantes, elles demeurent très peu utilisées dans les reboisements. Le chêne liège est l’espèce de choix quand on parle de résistance aux incendies, mais il y a aussi plusieurs feuillus qui ornent déjà plusieurs forêts du pays.

Une réflexion visant des plantations mixtes conciliant résineux et feuillus a été adoptée ces dernières années avec des choix judicieux sur les microespaces, afin de respecter les exigences des essences et les conditions édapho-climatique et géographique. En outre, des choix de créer des coupures de combustible par des arbres à noix sont déjà réalisés dans plusieurs régions du pays pour tenir compte de la dimension socio-économique locale des populations vivant à l’intérieur des forêts et qui tirent leurs revenus des services écosystémiques offerts par ces dernières. Plusieurs espèces, comme le caroubier, le micocoulier, le frêne et d’autres genévriers, sont proposées et certaines expériences sont menées sur le terrain

 

Faut-il adopter une technique particulière de plantation pour freiner les feux, afin qu’ils n’atteignent pas les zones habitées ? Autrement dit, faut-il repenser le reboisement ?

Repenser le boisement et le reboisement ne peut se faire anarchiquement et par la seule volonté de personnes ou d’organes singuliers. Il est important de rappeler aujourd’hui que nous sommes dans une région du monde des plus affectées par les changements climatiques et leurs aléas dangereux et imprévisibles. Les scénarios sont catastrophiques pour notre région et le risque d’incendies de forêt ira grandissant avec ce changement climatique. Planter pour le reboisement devient ainsi une action nationale, conjointe et réfléchie par un consensus national.

Elle doit intégrer nos objectifs de décarbonation, de Barrage vert, de développement des espaces verdoyants, de foresterie d’adaptation et de reverdissement des villes pour atténuer les effets de la chaleur. Ce sont là les bases d’une stratégie planifiée, motivée uniquement par la protection de nos écosystèmes forestiers et le soutien aux populations qui y vivent.

Entretien réalisé par Lilia Aït Akli

 



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