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Culture

Boutin, entre la rue et l’espion : Histoire d’une invasion

Boutin, entre la rue et l’espion : Histoire d’une invasion
L'espion de Napoléon

A Alger, dès les premiers dédalles de la vieille Médina, du côté de la sublime mosquée Ketchaoua, et en remontant vers Djamaa Lihoud, il y a un passage, une rue, une Z’nika que tous les natifs de la Casbah et d’ailleurs connaissent : la rue Boutin.

Cette ruelle qui était jadis, avant l’invasion française un marché de chèvres, et un haut lieu du négoce des animaux, a pourtant une triste histoire, que peu de gens connaissent. Elle est liée à la chute d’Alger, la fin de la Régence et le début d’une longue période de ténèbres et d’oppression pour le peuple algérien.

Voici la petite histoire de la rue Boutin :
Au XVIII siècle et bien avant, tout étranger qui sort des limites de sa présence autorisée dans la médina ou dans la campagne, est vite repéré et soupçonné d’espionnage. Il risque de gros ennuis fera remarquer le géographe et voyageur britannique Dr Thomas Shaw dans son ouvrage sur la Régence d’Alger : ‘’Il est toujours prudent pour le voyageur, qui parcourt ces contrées d’adopter le costume des habitants, ou celui des spahis ; car les Arabes sont très jaloux des étrangers, qu’ils prennent pour autant d’espions chargés de reconnaître leur pays, afin de faciliter une invasion ; il ne leur entre pas dans l’idée qu’un chrétien puisse se donner la peine de voyager purement pour le plaisir de s’instruire ou de satisfaire sa curiosité».

La description de cette partie du littoral au temps de la Régence d’Alger entre Cherchell et Ténès par le Dr Shaw au début du 18eme siècle, confirme par ailleurs que des réfugiés andalous, s’y étaient établis. En cette année 1802, c’est le Dey Mustapha (1798-1805) qui gouverne la Régence d’Alger. Il est le 25eme à diriger le pays depuis l’arrivée des frères Barberousse, Arroudj (1515-1518) et ses deux frères Isaac, mort à Ténès, et  Kheireddine (1518-1520) sous la bannière de la Sublime Porte.

La Régence d’Alger, fragilisée financièrement par la réduction des actes de piraterie en Méditerranée, est cependant en paix avec les principales puissances régionales, après des traités conclus séparément au XVIIe siècle avec la Grande Bretagne, l’Espagne et la France. Alger a également signé un traité de paix avec les Hollandais (1726) et les Suédois (1728). 

Mais, avec la France, des escarmouches sont toujours présentes durant le 1er Empire, en raison surtout de cette irritante dette de Paris vis-à-vis de la Régence sur les achats de blé algérien, une crise financière avec l’affaire « Bacri –Busnach (1)», doublée d’une crise politique après que l’Empire Ottoman, qui voulait protéger l’Egypte des conquêtes coloniales françaises, ait déclaré la guerre à la France en 1798 et obligé la Régence, en dépit des traités de paix, à faire de même avec la République française. 

La Sublime porte a envoyé à Alger des émissaires, dont un officier supérieur, un ‘’Capidji-bachi’’, ce qu’elle ne fait que rarement, pour que la Régence déclare à son tour la guerre à la France. 

Ce sera alors le début d’une longue crise politique et économique entre les deux états. Jusqu’à ce que la France, en 1830, n’ayant pas payé ses dettes pour les achats de blé algérien, exécute un vieux plan d’invasion du pays pour une fausse histoire de lèse-majesté qu’aurait provoqué un geste de nervosité, le prétexte du coup de l’éventail, du dey Hussein à l’encontre du consul de France, Pierre Deval.

L’invasion d’Alger décidée dès 1801
En réalité, le Premier Consul de France avait préparé minutieusement l’invasion de l’Algérie, juste après la campagne d’Egypte, en envoyant un espion, le colonel du génie Vincent-Yves Boutin à Alger en 1808. Cependant, le conflit entre la Régence d’Alger et la République ne s’arrête pas au contentieux de la dette contractée par la France pour l’achat de blé pour sa campagne d’Egypte, et que réclamait à cor et à cri le Dey Hussein, qui voulait récupérer son argent.

L’affaire se complique lorsque le Dey d’Alger, furieux de ne pas avoir été payé, décapite en 1811 David Bacri, consul de France à Alger, nommé en personne par Napoléon Bonaparte. Dès lors, les plans d’invasion de la Régence s’accélèrent, le Premier consul de France confirme alors les intentions qu’il avait, dès 1801, après la campagne d’Egypte, d’envahir la ‘’Barbarie’’ et conquérir l’Afrique du Nord.

Pour cet objectif capital, qui prenait en compte la domination de la Méditerranée, Napoléon Bonaparte décide d’envoyer un espion à Alger, le colonel du génie Vincent-Yves Boutin, un officier passé par plusieurs batailles en Europe et en Turquie. Accueilli par le consul de France à Alger Charles-François Dubois-Thainville, Boutin effectue jusqu’au 17 juillet, une périlleuse mission d’espionnage où il devra mettre en œuvre toutes ses qualités d’officier du génie. Le jour, il déambulait entre Alger et la campagne, et jusque dans les environs de Sidi Fredj…En fait, il cherchait les points de débarquement, et les routes de ces points de débarquement de la mer à Alger.  Mais, cela éveille les soupçons du Dey qui menace alors le consul, l’avertissant des allées et venues de Boutin dans des endroits loin de la ville.

Le soir venu, rentré dans sa chambre, l’espion français retrace et reconstitue les croquis qu’il avait en tête. L’excellent livre du Dr Thomas Shaw lui sert de révérence géographique. L’espion Boutin fixe le lieu de débarquement des troupes d’invasion françaises à Sidi Fredj du fait de la topographie des lieux et de la nature des fonds marins : pas plus de 90 cm de profondeur sur près d’un mille de la côte au large et sur un front de plusieurs centaines de mètres de large. Cela permet aux bateaux de guerre de débarquer chevaux et soldats, batteries de canons…

Ensuite, il trace la route la plus directe vers la citadelle algéroise, avant de repartir en France avec un précieux butin : les plans d’invasion de l’Algérie, sa mise à sac et son occupation. Ironie de l’Histoire, il embarque à bord du trois mats Le Requin. Après 52 jours à Alger. Mais, le 28 juillet 1808, le Requin est attaqué par une frégate Le Volage. Craignant d’être pris, Boutin jette tous ses papiers à la mer, et sera fait prisonnier à Malte.

Un poison dans la Méditerranée
Il parvient cependant à s’évader et, déguisé en matelot, à partir pour Constantinople sur un navire marchand. Sitôt rentré à Paris, l’espion de Bonaparte reconstitue de mémoire le dossier perdu et rédige un rapport qu’il remet au ministre de la défense le vice-amiral Denis Decrès le 18 novembre 1808. Selon François Charles-Roux : « C’est un document capital, qui constitue la première étude compétente des conditions d’une expédition militaire contre Alger, le premier exposé méthodique des données nécessaires à connaître pour l’entreprendre et avec lequel aucun mémoire antérieur, même utile, ne supporte la comparaison ».

L’invasion d’Alger était dans les plans du Premier empire, et les causes en sont tout autant économiques que militaires et politiques. Cet objectif de conquête d’Alger, un poison dans la Méditerranée, était lié au travail de l’espion Boutin, qui, pour ne pas éveiller les soupçons, a été envoyé auprès du consul général de France, Charles-François Dubois-Thainville. Il réussit donc sa mission, et élabora, pour l’état-major français un plan de débarquement (Reconnaissance des forts et batteries d’Alger), qui servit, après trois années de blocus de la rade d’Alger par la marine française en 1827, à l’invasion de l’Algérie.’’

En fait, le colonel Boutin a confectionné son plan de débarquement d’Alger entre le 24 mai et le 16 juillet 1808. Ses relevés topographiques lui ont permis d’établir la plage de Sidi Fredj comme lieu de débarquement pour l’invasion de la Régence d’Alger, et a recommandé une force de débarquement comprise entre 35.000 et 40.000 hommes.

Deux années après avoir éventé les faiblesses militaires d’Alger, Boutin est envoyé en Egypte et en Syrie, dans les mêmes dispositions que celles qui l’avaient mené à Alger. Au Caire, il rencontre une britannique et se lie d’amitié, si ce n’est plus, avec Lady Esther Stanhope. Le 22 juin 1815, Napoléon Bonaparte est déposé. Il quitte l’Empire, défait. Et, deux mois après, en août 1815, Boutin disparaît dans les montagnes de Syrie, au djebel Anseries au cours d’une expédition à l’issue de laquelle sa mission devait s’achever.

Son ‘’amie’’ Lady Stanhope obtient alors du pacha d’Acre la conduite d’une expédition punitive au cours de laquelle le village voisin du crime avait été détruit par les flammes et ses habitants massacrés. Mais les circonstances exactes de la mort de Boutin restent inconnues, mais l’assassinat n’est guère douteux : son corps et celui de son domestique ont été retrouvés mutilés. Nul doute que son identité d’espion ayant été éventée à Damas. Il n’empêche, la fin du XVIIIe siècle sonne progressivement le déclin de la course en Méditerranée des corsaires Algérois.

La raison en est toute simple : les flottes d’Europe sont plus nombreuses en mer, avec des vaisseaux plus puissants et capables de riposter et de venir même attaquer Alger, d’une part. D’autre part, la fin de la Guerre de Trente Ans, ayant opposé catholiques et protestants (1618-1648) a donné lieu à des traités et des pactes entre puissances navales européennes, qui se concentrent alors sur les territoires d’outre-mer, dans les Caraïbes, le Pacifique, l’Océanie, l’Asie du sud-est, et l’Amérique du sud.

Un état de grâce dont ne profite pas la Régence, qui a déjà un traité de paix avec la France (1689), alors que les deys et les beys se livrent d’interminables guerres de leadership sur les exportations de blé et l’accaparement des richesses du pays. 

(1) Affaire Bacri-Busnach : en 1797, deux négociants juifs algérois, Bacri et Busnach, vendent pour 14 millions de blé à la France, qui  ne resteront jamais payés. En 1818,  le dey Hussein, créditeur de Bacri et Busnach, demande à Louis XVIII de payer les deux négociants Algérois. Et, en 1826, il écrit à Charles X pour se plaindre de la longueur du procès, mais n’obtient aucune réponse.

A la réception officielle de Baïram en 1827, le dey demande au Consul Français Deval, s’il a une lettre de Charles X. Rendu furieux par la réponse négative, le dey Hussein tapote alors l’épaule du diplomate Français avec son chasse-mouche. Ce sera alors la rupture des relations diplomatiques, ensuite le blocus d’Alger, et l’invasion de 1830.

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