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Culture

Boursaid

Boursaid

Square Port Said aux divers noms successifs. Square Aristide Briand, de la République, Bresson, ensuite Port Said après la visite historique à Alger, en 1963, du leader arabe Nasser. Puis tout simplement « Essequare », le square pour le commun des Algérois. Place historique et jardin emblématique au cœur de la ville. Lien entre la basse-Casbah et Alger-Centre, ouvert moins de deux décennies après la prise coloniale de la capitale.

Aménagé en même temps que l’Opéra historique dans un axe urbain qui descend de la haute-Casbah vers la gare ferroviaire et le port. Carré de verdure comptant plusieurs espèces arboricoles et autres plantes : palmiers, magnolias d’Asie, bambous, lataniers de différentes couleurs, ficus et mûriers. Mais Le Square, c’est surtout « Boursaid, c’est-à-dire la bourse à Port Said. Depuis au moins trois décennies, la place forte des devises étrangères en Algérie. Le vrai étalon de la valeur réelle du dinar.

Boursaid est en réalité notre vraie banque centrale, car comme notre économie est duale, le marché de change est par définition double. Formel et informel. Ses taux sont administrés ou réels. Sachant que le régime de change officiel est régi par des règles drastiques et limitatives «applicables aux transactions courantes avec l’étranger et aux comptes devises», le marché parallèle de la devise s’est transformé donc en bourse de référence. C’est lui qui fixe la valeur réelle du dinar et des principales devises.

Les grandes villes ont désormais leurs Boursaid. Recours réguliers de commerçants et autres trabendistes, ou de simples citoyens non éligibles à l’accès à la devise. Ici, les cambistes illégaux mais tolérés au grand jour, sont de véritables market-makers, des acheteurs et vendeurs de génie, affichant toujours deux prix en fourchette. Ça vous en bouche un coin quand vous les voyez aller du prix bid (au plus faible) au prix ask (au plus élevé). Spécialistes étonnants de la cotation à deux décimales, ils montrent un ahurissant contrôle de la concurrence.

Au Square comme au marché Clauzel à Alger, et à l’instar des autres espaces de change parallèle dans le pays, une fourchette ne peut pas être trop large. Ce qui vous fait penser à l’existence d’une main invisible ou d’une autorité de régulation virtuelle ! Ces virtuoses des fluctuations des cours savent attendre dans un marché calme, et anticipent judicieusement dans un marché agité. Avec une maîtrise instinctive des techniques de cambisme, ils dominent les enjeux et connaissent les tendances. Ils n’ignorent rien non plus des indicateurs. Ils pigent presque tout des fluctuations, artistes qu’ils sont des cours spot et des cours à terme.

Dans cette affaire-là, l’Etat apparaît comme une victime consentante. Le grand dupe qui se fait gruger à «l’insu de son plein gré». Impuissant qu’il est à maîtriser les acteurs sur ce marché noir qui fonctionne comme une zone grise de non-droit. Vu qu’il n’y maîtrise guère les types de transactions, l’absence de contrôle du marché parallèle de la devise rend la mesure de l’activité économique du pays partielle et aléatoire. Le règlement 07-01 du 03 février 2007 encadre pourtant les intermédiaires, les «moyens de paiement étrangers», les comptes devises, les opérations de commerce extérieur sur biens et services, les autres opérations courantes et, enfin, les cas spécifiques soumis à des mesures conditionnelles.

Les conditions, draconiennes et forcément contre-productives, sont un excellent allié du marché noir. Fait ahurissant, à l’exclusion des opérations autorisées et justifiées, la Banque d’Algérie, à titre exceptionnel, «examine et autorise toute demande de devises de bonne foi au-delà des seuils fixés aux droits et allocations» (sic !). De ce fait, en dehors de la possession de comptes devises, les particuliers ne sont pas autorisés à transférer de l’argent d’Algérie à l’étranger, malgré la présence d’expéditeurs de fonds, tels Western Union, DHL, UPS et Fedex ! Kafka et Freud à Boursaid !

Constat clair : l’Etat restreint l’accès et le transfert des devises tout en tolérant un marché informel des changes. Il le laisse prospérer, quitte à en faire la bourse référentielle. Laisser le marché noir siphonner une partie importante des flux en devises, c’est céder un peu de ses droits régaliens, un peu de sa souveraineté économique. En attendant, «Boursaid», référence algéroise suprême du change parallèle, a encore de beaux jours devant lui.

Un cas de schizophrénie monétaire qui frappe l’imagination, mais qui n’est pas unique en son genre dans le monde. Dans les pays où la banque centrale rationne l’allocation devise entre le public et le privé, le marché parallèle des devises est très développé, avec un taux de change fortement déprécié relativement aux taux de change officiel. Boursaid en est une parfaite illustration.

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