Boualem Sayah, expert en prévisions météorologiques, au Jeune Indépendant : «L’Algérie devrait connaître des étés plus chauds»
Après une vague de chaleur exceptionnelle marquée par des températures proches des 50 °C et une série d’incendies qui ont mobilisé d’importants moyens de lutte, la question du changement climatique revient au premier plan. Dans cet entretien accordé au Jeune Indépendant, Boualem Sayah, expert en prévisions météorologiques à l’Office national de la météorologie (ONM), analyse les mécanismes à l’origine de cet épisode extrême, le rôle des conditions atmosphériques dans la propagation des feux et les défis auxquels l’Algérie devra faire face avec la multiplication des événements climatiques intenses.
Le Jeune Indépendant : Les épisodes de chaleur extrême observés cet été sont-ils exceptionnels ou traduisent-ils une évolution durable du climat en Algérie ?
Boualem Sayah : Il faut distinguer deux niveaux d’analyse. Premièrement, chaque vague de chaleur est un phénomène météorologique lié à une situation atmosphérique particulière. L’épisode que nous venons de connaître est dû à la persistance, pendant près de deux semaines, d’un puissant anticyclone en altitude, ou « dôme de chaleur », qui a piégé l’air chaud près du sol, empêché le renouvellement de la circulation atmosphérique et bloqué l’arrivée d’air plus frais. Cette situation a entraîné des températures exceptionnellement élevées, atteignant notamment 49,5 °C à Relizane, 49,4 °C à Guelma, 49,1 °C à Aïn Defla, 48,8 °C à Skikda, 48,5 °C à Béjaïa et 48,1 °C à Tizi Ouzou.
Deuxièmement, la répétition de ces épisodes traduit une évolution du climat. L’Algérie connaît une tendance au réchauffement, illustrée notamment par 13 records absolus de températures maximales en 2021 et 9 nouveaux records durant l’été 2023. Ces observations confirment que notre pays est, lui aussi, concerné par les effets du changement climatique.
Ainsi, les vagues de chaleur deviennent plus fréquentes, plus longues et plus intenses. Cette évolution est cohérente avec les analyses de l’Organisation météorologique mondiale, qui classe les trois dernières années parmi les plus chaudes jamais enregistrées à l’échelle mondiale.
Les conditions météorologiques actuelles réunissent-elles tous les facteurs favorables au déclenchement et à la propagation rapide des incendies de forêt ? Lesquelles sont les plus déterminantes ?
Les conditions météorologiques que nous avons connues durant les deux dernières semaines ont été particulièrement favorables à la propagation des feux de forêt. Les principaux paramètres météorologiques qui influencent le comportement des incendies sont les températures élevées, la faible humidité relative de l’air ainsi que la vitesse et la direction du vent. Lorsque ces facteurs se combinent, la végétation s’assèche davantage, les flammes se propagent plus rapidement et les incendies deviennent plus difficiles à maîtriser.
Afin d’aider les services d’intervention, l’Office national de la météorologie (ONM) diffuse, chaque année, du 1er mai au 30 novembre, un bulletin météorologique du risque de feux de forêt destiné aux autorités concernées. Ce bulletin présente un indice de feu de forêt, qui synthétise l’influence des principaux paramètres météorologiques sur le risque de propagation des incendies. Il constitue un outil d’aide à la décision permettant aux services concernés d’anticiper les situations à risque et d’adapter leurs dispositifs de prévention et d’intervention.
Il est également important de souligner qu’un incendie de grande ampleur peut générer son propre vent. En effet, la forte différence de température entre la zone en feu et les zones environnantes crée des mouvements d’air qui alimentent le foyer en oxygène et accélèrent la propagation des flammes. Ces vents, souvent soudains et difficiles à prévoir localement, peuvent modifier brutalement la direction et l’intensité du feu. Ils représentent l’un des phénomènes les plus dangereux pour les équipes d’intervention au sol, car ils peuvent piéger les intervenants et rendre les opérations d’extinction beaucoup plus complexes.
Le sirocco est souvent cité comme un facteur aggravant. Quel est son impact réel sur l’intensité des vagues de chaleur et sur la propagation des incendies ?
Oui, sur le plan thermique, le sirocco est un vent chaud et sec en provenance du Sahara. Lorsqu’il souffle vers les régions du Nord, il provoque une hausse rapide des températures et une baisse importante de l’humidité relative de l’air. Ces conditions accentuent la sensation de chaleur et favorisent le dessèchement de la végétation, rendant les combustibles naturels beaucoup plus inflammables.
Les outils de prévision météorologique permettent-ils aujourd’hui d’anticiper plusieurs jours à l’avance les zones les plus exposées aux incendies, afin d’aider les services de prévention et d’intervention ?
Les outils de prévision météorologique dont dispose l’Office national de la météorologie permettent d’anticiper, plusieurs jours à l’avance, l’évolution des paramètres météorologiques ainsi que les phénomènes météorologiques dangereux.
Concernant la récente vague de chaleur, les modèles de prévision opérationnels de l’ONM ont permis d’identifier très tôt la mise en place d’une situation atmosphérique exceptionnelle, caractérisée par des températures largement supérieures aux normales saisonnières, une durée de l’épisode particulièrement longue et une extension géographique couvrant une grande partie des régions nord du pays.
Sur la base de ces prévisions, un bulletin météorologique spécial (BMS) a été diffusé aux autorités concernées plusieurs jours avant l’arrivée de la vague de chaleur, afin de leur permettre d’anticiper la mise en œuvre des dispositifs de prévention et de protection.
Par ailleurs, compte tenu de l’intensité attendue de cet épisode, de sa durée et des risques associés, la commission de suivi de la situation météorologique a été activée sous la présidence du directeur des opérations, avec la participation des ingénieurs prévisionnistes spécialisés. Cette cellule a assuré un suivi permanent de l’évolution de la situation, avec des mises à jour régulières des prévisions et des bulletins destinés aux autorités compétentes, sous le suivi continu du directeur général de l’ONM.
Cette organisation a permis d’assurer une veille météorologique permanente, une diffusion rapide de l’information et un accompagnement continu des autorités dans la gestion de cet épisode météorologique exceptionnel.
Les températures nocturnes exceptionnellement élevées, que l’on qualifie souvent de « nuits tropicales », constituent un facteur de risque supplémentaire pour la population.
Au regard des projections climatiques, faut-il s’attendre à des étés plus longs, plus chauds et à une saison des incendies qui s’étend d’année en année en Algérie ?
Les projections climatiques et les différents scénarios élaborés par le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), ainsi que les analyses de l’Organisation météorologique mondiale (OMM) montrent que l’évolution du climat au cours des prochaines décennies dépendra, en grande partie, de notre capacité collective à réduire les émissions de gaz à effet de serre. Si les Etats ne renforcent pas leurs efforts pour limiter ces émissions, les concentrations de gaz à effet de serre dans l’atmosphère continueront d’augmenter, entraînant un réchauffement climatique plus marqué.
Dans ce contexte, l’Algérie n’échappera pas à cette évolution et devrait connaître, au cours des prochaines décennies, des étés plus chauds, avec des vagues de chaleur plus fréquentes. Cela ne signifie pas que chaque été sera systématiquement plus chaud que le précédent, car la variabilité météorologique continuera d’exister d’une année à l’autre.
La vague de chaleur qui touche actuellement l’Algérie est-elle liée à celle qui a frappé plusieurs pays européens ces dernières semaines, ou s’agit-il de phénomènes distincts ?
Oui, sur le plan régional, notamment au cours des derniers jours, un puissant anticyclone s’est installé sur le nord de l’Algérie et s’est étendu sur une grande partie de l’Europe occidentale, favorisant des températures anormalement élevées.
Quelles conséquences une canicule durable peut-elle avoir sur les récoltes, les ressources en eau et l’économie du pays ?
L’évaluation détaillée des conséquences économiques, agricoles et hydriques relève principalement des organismes et secteurs compétents. Toutefois, d’un point de vue météorologique et climatique, une canicule durable est susceptible d’avoir des répercussions importantes sur plusieurs domaines.
La canicule favorise le dessèchement de la végétation et augmente le risque de feux de forêt. Les vagues de chaleur prolongées peuvent entraîner une hausse de la consommation d’électricité, notamment pour la climatisation, et affecter les conditions de travail ainsi que la productivité de certains secteurs.